‹ La religion de Bab, réformateur persan du XIXe siècleChapitre 20 sur 21 · ARE · texte numérisé non relu

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D’autres lettres établissent nettement que Bâb est considéré par ses sectateurs comme une incarnation de la divinité.

En voici deux passages frappants :

« Ilest Dieu, le roi auguste. Dis : certes, il n’y a de divinité que lui, et tout ce qu'il a créé est pour lui un serviteur, un esclave. Certes, le Point de l'Exposition (surnom de Bàb), c’est lui-même; et ceux qui se sont détournés de la vérité ce jour-là, ce sont des idolâtres. »

Autre lettre : « Le Point de l'Exposition n'est pas comme un de ceux qu’il

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a créés, mais c’est Dieu lui-même. »

L'enseignement de Bäb 1 à l'égard de Dieu différait fort peu à l’origine de celui des musulmans; il semble se rapprocher de celui qui avait été professé jadis par les Motazélites au sujet des attributs de la Divinité, qui en sont inséparables et qu'on ne saurait imaginer en dehors d'elle comme des abstractions séparées.

Le Séid de Smolensk, qui a fourni à Mirza Kâzem-beg d’utiles indications, a dit : « Toute la doctrine de l’unité {c’està-dire la vraie foi, la vraie formule de l'unité de Dieu) consiste à isoler Dieu de tout attribut; » car lui attribuer une qualité, c'est le restreindre, c’est le soumettre à un compte, à une énumération, ces

1. J'ai surtout suivi pour guide, en cette matière, la traduction du Livre des Préceptes jointe au livre du comte de Gobineau, Keligions et Philosophies, etc.

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idées sont tout à fait Chiites, et les livres des hétérodoxes attribuent à Ali des définitions de ce genre.

Tout est pur dans la création, disaient les disciples de Bàb, et par là ils s’affranchissaient des scrupules étroits des musulmans au sujet de l'impureté de certains objets. Comme corollaire à cette déclaration, on ajoutait que la tempérance est une vertu indispensable; que l’'intempérance est blämable. Aussi Bàb ne faisait point usage d’opium, ne fumait pas et ne prenait pas de café.

L'égalité des droits pour les hommes comme pour les femmes, l'abolition du divorce arbitraire, une plus grande part de liberté réclamée pour la femme que celle dont elle jouit dans la société musulmane, indiquent une conception des rapports sociaux diamétralement opposée à celle qui est la base de la communauté islamique.

On prétend qu'il aurait dit, dans son Qorân : « Aimez vos filles, car elles sont bien plus élevées devant Dieu et elles lui sont bien plus agréables que vos fils.

Que celui qui confesse cette croyance ne divorce jamais d'avec son épouse. Il ne doit point exister de voile entre vous et vos épouses, ce voile serait-il plus fin que la feuille de l'arbre, afin que rien ne soit pour la femme une cause d’afHiction, ceci étant pour vous la bénédiction du Seigneur. »

Bäb ordonnait de vivre, non d’après la lettre, mais d’après l'esprit de la loi :

point de contact remarquable avec les idées dominantes de cette réforme du judaïisme qui devint le christianisme. Pour les Bàbis, toutes les religions sont égales : la lumière de la vérité doit faire disparaitre l’antagonisme qui existe entre la Bible et le Qoràn; c'est du moins ce que disait le Seïd Mir Abdoul-kérim, bàbi interné à Smolensk et qui écrivit sur la nouvelle doctrine deux lettres à Mirzà Käzembeg, empreintes d’un soufle mystique qui rappelle les effusions des çoufis.

On vient de voir qu’à l’origine du mouvement bâbi, la doctrine réduite à ce petit nombre de points, ne différait pas es-

sentiellement des idées en cours chez les hétérodoxes de la Perse, sauf sur la question du pur et de l'impur; mais il sy méla bientôt des aberrations de l’ordre métaphysique. Bâb a fini par être considéré par ses disciples comme une incarnation de la divinité : c’est alors qu'on lui donna ou qu’il prit le titre de Hazrèt-i A la. En effet, le Dieu sans attributs dont nous avons parlé plus haut, inaccessible, inintelligible, n'aurait pu que difficilement former la base d’un enseignement religieux; mais il se manifeste par des émanations qui embrassent le monde entier, métaphysique et matériel, il se manifeste aux yeux des hommes en s’incarnant dans certaines personnes d’élection ; et Bàb est de ce nombre, car plusieurs épitres que nous avons citées plus haut ne laissent aucun doute là-dessus. Il n'y a donc pas de doute que la théogonie de Bäb ne se rattache indirectement au grand mouvement gnostique qui se manifesta au début du développement de la religion chrétienne. Dieu est un, sans doute; mais

c’est une unité agissante, en étroite communication avec le monde, qui est une émanation deson essence. C’estau moyen de sept attributs qu’il manifeste cette création, et ces attributs, ces intelligences, appelées lettres (ou types) par les bâbis, portent des noms qui rappellent les éons des Valentiniens et les séphirôt des cabbalistes : la force, la puissance, la volonté, l’action, la condescendance, la gloire et la révélation. Il est impossible de ne pas être frappé des rapports étroits existant entre ces termes et ceux qu’employaient les gnostiques; la force, la puissance, la gloire, sont des mots familiers aux Valentiniens et à leurs congénères.

Les lettres de la vérité, disent les textes bâbis, ont été créées antérieurement à l'homme (fragment cité par Mirzà Kâzembeg) : Dieu a commencé sa création par les lettres de la vérité. « Par l'entremise des lettres de la vie il indique à tous ce chemin qui conduit jusqu'à lui. » Aïnsi non seulement ces lettres sont un collège

d’éons ou d’archanges entourant la divinité, mais ce sont encore les disciples qui entourent le maître, incarnation de cette même divinité; en effet Bàb appelait de ce nom ses élèves préférés, ceux qui formaient les propagateurs de la foi au premier degré.

Uue fois admis ce principe que les types créent le monde comme les lettres créent le mot, il en découlait que le calcul cabalistique devait prendre, chez les Bäàbis, une importance considérable {on sait que les Orientaux, comme les Grecs, attribuent à chaque lettre de l'alphabet une valeur numérique). Le nombre dixneuf est celui sur lequel reposent les calculs de ces sectaires; il se retrouve dans le mot arabe wahid (unique), épithète par excellence de Dieu, et dans une infinité de formules diverses, entre autres dans le mot woudjoud « existence », synonyme d'Etre Suprème. Tout est compté par 19; l’année est divisée en 19 mois, les mois en 19 jours, de sorte que l’année est de 361 jours. Le choix de ce chiffre

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n’est sans doute pas arbitraire; peut-être faut-il le rapprocher des sept ministres et des douze êtres spirituels (nombres dont lPaddition donne dix-neuf) dont Chahristâni nous entretient à propos de l’enseignement du réformateur Mazdek, sous les Sassanides.

Les Bâbis se saluent par une formule spéciale; il est d'usage de s’aborder en disant Allahou Akber « Dieu est le plus grand », et l’on répond Allahou Aaz;ham « Dieu est le plus puissant »

au lieu du salamalec traditionnel. L’emploi des talismans était aussi répandu parmi eux que parmi les musulmans; ils aimaient à en rédiger avec des formules de convention, et l’on n'ignore pas que cette pseudo-science est encore en grand honneur auprès des populations orientales.

Les modifications apportées par la nouvelle loi à la condition de la société dans les pays soumis au droit musulman est considérable, gt c’est surtout par là que le bâbisme, s’il avait réussi, aurait eu

une influence incalculable sur les destinées de l'Orient. La doctrine affirme la liberté absolue du commerce, des contrats et par suite de l’usure,.se trouvant sans s’en douter d'accord avec les plus hardis économistes : « Vous avez la permission (entière) de vendre et d’acheter (ô vous) mes serviteurs, du moment que êtes mutuellement satisfaits de vos transactions… » (Livre des Préceptes). De l’avis des commentateurs, une pareille décision n'autorise l’action restrictive de Pautorité religieuse qu’en cas de fraude L’impôt à payer à Bâb, à l'autorité royale, tout cela est fixé par les livres bâbis. Un détail bizarre, c’est que le fidèle est tenu de payer exactement ces deux impôts, mais que ni l'autorité religieuse, ni le roi, ne peuvent employer aucune mesure pour faire rentrer l'impôt impayé : la seule sanction d'un refus de ce genre, c'est le châtiment promis au jugement dernier. D'ailleurs il est interdit de mettre quelqu'un en prison; la loi bâbis ne prévoit que deux ordres de

peines, lamende ‘et l'interdiction de cohabiter entre époux pendant un laps de temps plus où moins long. L’impôt religieux est fixé au cinquième de la valeur des biens meubles et immeubles et doit être versé entre les mains du collège des Dix-neuf qui est à la tête de la communauté.Cet impôtest perçu en une seulefois « lorsque le cercle (d’une année) a passé sur (cette chose) et qu’elle n’a pas déchu de ce qu’elle valait d’abord » ; mais la taxe n’est perçue que sur le superflu. Bâb et ses successeurs, d’ailleurs ont le pouvoir de taxer les successions au taux qui leur convient. Voilà un arbitraire dangereux!

Le mariage est obligatoire : « Il est nécessaire, pour tous les êtres, qu'il reste de leur existence une existence, et certes il faut qu'il se marient entre eux lorsque sont passées onze années de leur âge... »

L'épouse d’un bâbi doit appartenir à la même religion. Le divorce est déconseillé; les époux divorcés peuvent toujours, selon la loi nouvelle, se réconcilier, fût-ce quatre-vingt-dix fois de suite.

Bâb recommande d’user de discrétion en châtiant les écoliers; le traitement que ceux-ci subissent dans les écoles musulmanes en Perse peut être parfois assez barbare, car l’unique châtiment employé consiste en coups de houssine, appliqués sur la plante des pieds, et distribués libéralement par le maître. L’écolier ne doit pas être battu avant l’âge de cinq ans, ct même après cet âge il ne doit pasrecevoir plus de cinq coups, en interposant une couverture entre le corps et l'instrument du supplice.

La politesse est prescrite aux adeptes, qui sont tenus de ne pas jeter les yeux sur les papiers d'autrui sans autorisation, de répondre à qui les interpelle ou leur écrit, et qui ne doivent refuser ni déchirer une lettre qu'ils reçoivent, ni supprimer une lettre adressée à un autre.

La loi musulmane exige la simplicité dans les vêtements, et interdit de porter sur soi des ornements en métaux précieux: en notre siècle, les Wahhäbis ont

rétabli dans toute sa rigueur l’ancienne

coutume quelque peu délaissée dans les grandes cités de l'Orient. La doctrine de Bâb est tout le contraire : « Habillezvous de vêtements de soie {au jour de vos noces), et si vos moyens vous le permettent, ne portez que cela. Et quant à ces vêtements dont vous serez couverts au moment du mystère de votre bonheur, faites-les faire d’or et d'argent... »

La fête du Nauroûz, l’équinoxe du printemps, est la grande fête des Bâbis comme elle est déjà celle de tous les Persans. En ce jour, l’adepte de la secte nouvelle a le droit de manger d'autant de plats qu’il le désire, tandis que dans la vie ordinaire il ne peut avoir qu’un plat à chaque repas. L’ivresse est prohibée, l’'opium interdit, mais il est permis de fabriquer des liqueurs enivrantes, à condition de ne pas s’en servir soi-même. Il y a un jeûne tous les ans, de la durée d’un mois, mais d’un de ces nouveaux mois de dix-neuf jours qui sont au nombre de dixneuf dans l’année, comme nous l’avons

déjà vu. Il n’est obligatoire que pour les

adeptes de onze à quarante-deux ans.

La propreté, les ablutions sont formellement recommandées, sans que Bâb en fasse, comme chez les musulmans, une obligation sine qua non pour que la prière soit valable. L'emploi des parfums est également conseillé.

L'un des points importants de la nouvelle doctrine, et le plus en contradiction avec l'extérieur de la religion mulsumane, c'est la liberté donnée à tout bàbi de voir toutes les femmes sans voile et de leur parler; mais en même temps les conversations inutiles et indiscrètes sont défendues : on ne doit même point prononcer plus de dix-huit paroles de suite!

Bäb déconseille les voyages, si ce n’est pour aller faire pèlerinage aux lieux où la nouvelle religion s’est manifestée, la maison où le prophète est né, celle où il a été emprisonné, Ceux qui voyagent pour des motifs de commerce ne peuvent rester absents plus de deux années, à moins que le voyage ne se fasse par mer, auquel cas la limite est portée à cinq ans. Il y a inter-

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