Confessions, "VIII
De conversion proprement dite, il n'y a point trace dans ce retour au protestantisme; je veux dire qu'on y chercherait vainement un de ces émois de toute l'àme qui déplacent brusquement les valeurs des choses, ou cette plénitude d'adhésion intellectuelle qui peut se trouver au terme d'une recherche méthodique. Le grand trouble du cœur s'était produit sur la route de Vincennes; la recherche méthodique aura lieu plus tard, semblc-t-il. Entre ces deux moments extrêmes, Jean-Jacques nous apparaît encore indécis et instable, ou, du moins, inconvaincu, sans jugements assurés sur lesquels il puisse prendre appui, n'ayant au fond de lui-môme, avec des synqiathies et des lassitudes, que les restes d'une piété et d'une moralité chrétiennes qui ne l'avaient jamais abandonné. Coïncidence déconcertante : il choisit, pour se réconcilier avec son Église, le moment où il est, en apparence, plus « philosophe « que jamais, où son amitié avec Diderot prend la forme d'une collaboration, et où \c Discours qui en sort peut s'interpréter comme une réponse à la Bible. Aussi bien, l'on ne voit pas que cette soi-disant conversion ait scandalisé les (c philosophes n ses amis, et qu'ils l'aient regardée d'abord comme une capuçinade. Cette abjuration du catholicisme ne dut pas leur déplaire. Le reste leur parut, sans doute, un acte de soumission aux lois du prince, où il entrait plus d'indifférence « philosophique » que de foi nouvelle.
Nous avons, d'ailleurs, pour achever de connaître la pensée religieuse de Jean-Jacques dans les deux ou trois années qui précèdent sa conversion, un document qui paraît sincère. C'est déjà une espèce de profession de foi, malheureusement inachevée, que Rousseau avait intitulée lui-même Conseils à un curé^, comme s'il avait un instant songé à exposer sa morale et sa religion sous forme de lettre ou de discours à quelque desservant de village. Le
1. La rédaction de ce texte peut ètro placée entre 1751 et 17,54; cf. mon Introduction à la Profession de foi [47], p. xi-xii et note.
ton est encore religieux, mais nettement « philosophique » ; et le seul joug que ce « philosophe » veuille accepter pour ce prêtre, c'est « le joug de là raison ». « De tous les tristes liens qui attachent un homme au-dessus des autres. — écrit-il à ce curé de campagne, peut-être imaginaire, -^ le vôtre me paraît le plus supportable. Vous allez être l)ienfaisant par état, un magistrat pacifique, un père.... Ces prérogatives, monsieur, sont grandes et n'appartiennent peut-être qu'à un curé de campagne : car, outre que les curés de ville me paraissent déjà de bien grands seigneurs pour être d'honnêtes gens, ils sont trop éloignés de trouver dans leurs paroissiens la simplicité, la docilité nécessaires, pour pouvoir les faire vivre sagement ». « Je consens, disait-il encore, que vous leur appreniez toutes Tes bajivei-nes du catéchisme, pourvu que vous leur appreniez aussi à croire en Dieu et à aimer la vertu. ^'Faites-en des chrétiens, puisqu'il le faut; mais n'oubliez pas le devoir plus indispensable d'en faire d'honnêtes gens ». Le manuscrit nous apprend que Jean-Jacques a quelque temps hésité entre ces deux formules : « Je consens que vous en fassiez des chrétiens » et « je consens que vous en fassiez des catholiques », pour se rallier à celle que j'ai citée d'abord. La défiance de Jean-Jacques s'étend donc à toutes les théologies; et « les balivernes du catéchisme », sur lesquelles son ironie s'exerce, sont « les balivernes » de tous les catéchismes. Faudrait-il voir la survivance d'un préjugé protestant dans cette discourtoise affirmation : « vous savez tous, mieux que moi, qu'en vous obligeant à la continence, on vous a rendu la chasteté impossible »? 11 se pourrait; mais tous les « philosophes » parlaient de même*. Ainsi ces Conseils à
1. Conseils à un curé [3], 2-3 : cf., dans mon édition de la Profession [47], la noie de la p. 43. — Dans son livre sur Mme de Graffigny [637], 293, M. G. Nool a publié les fragments de deux billets de Bret à Mme de Graffigny, (jui seraient d'intéressants témoignages sur la vie religieuse de Rousseau, si la date en était fixée : « Je vous envoie, écrit Bret, les lettres de ce grand Rousseau, dont la dévotion m'a
un curé, qui précèdent de peu, sans doute, le retour à la religion nationale, ne sont certes pas d un catholique, mais ils ne sont pas non plus d'un chrétien rélornie : le Vicaire Savoyard lui-même sera plus protestant.
On peut douter que les sentiments de Jean-Jacques se fussent beaucoup modifiés lorsqu'il partit pour Genève; et il s'y montra probablement plus patriote que théologien. ^ Reprenant officiellement le catéchisme de Calvm, il eut le bon goût, j'imagine, d'en respecter « les balivernes »; mais son respect dut être surtout silencieux. Il semble bien que certains Gene.^ois furent frappés de cette réserve un peu inquiétante, et en jasèrent. « A l'égard des doutes que vous avez sur la religion de M. Rousseau, écrit Jean- Baptiste Tollot à un correspondant de Lausanne, dans l'été de 1754', je ne saurais vous donner sur ce sujet des éclaircissements bien précis;... tout ce que je sais, c'est que notre auteur a fait ici toutes les fonctions d'un bon protestant, et qu'il s'est fait estimer par ses sentiments de probité et de désintéressement.... Ainsi, si on appelle avoir de la religion être réglé dans ses mœurs et dans sa conduite, être modeste, vrai et sincère, M. Rousseau a plus de religion que bien des gens, qui ont sans cesse à la bouche le nom de Jésus-Christ, sans pratiquer ses divins préceptes.... Notre auteur est convaincu, ainsi que moi qu'il vaut mieux pratiquer la religion que la croire .>. Et c'est, sans doute, parce que les pasteurs du Vénérable Consistoire avaient la même conviction qu'ils se montrè-
touclié ». Le second billet emploie presque la même formule. M. Noël d-ïtP ces billets de 1730; mais il a raison de mettre un point d inlerro-ation à côté de celte date, car elle me paraît assez peu vra.semhlible 11 ne se serait, je crois, trouvé personne en 1750, pour appeler sérieusement Jean-Jacques ■. le grand Rousseau ». Il faut attendre au moins le second Discours, sinon la Lettre a D Alrmbert ou la Julie, pour que l'appellation soit possible. Cf. les textes que j ai cites plus haut, p. 158, sur celui qu'on appelait alors le ■■ grand Rousseau », c'est-à-dire Jean-Raptiste.
1. Lettre à M. S[eigneux] de C[orrevon] sur M. J. J. Rousseau et sur ses ouvrages [84], III, 203.
La religioa de J. J. Rousseati.
rent si conciliants, et presque si complaisants, pour l'illustre transfuge : ils admirent comme déniQntré que Jean-Jacques, invalide et très malade, ne pouvait être qu'un frère pour Mlle Levasseur \ et lui décernèrent un brevet officiel « de mœurs pures et sans reproches 2 ». On supprima pour lui toutes les formalités humiliantes que la stricte loi genevoise imposait à ceux qui avaient apostasie '. On lui épargna la comparution devant le Conseil, le petit stage en prison, la comparution devant le Consistoire et la génuflexion '*. On ne lui donna d'autre tribunal qu'une commission de six pasteurs, qui étaient tous, sinon des amis, du moins des admirateurs déférents : à leurs questions bienveillantes, Jean-Jacques balbutia quelques brèves réponses, et fut admis à la communion.
Pour expliquer ces faveurs exceptionnelles, les commissaires du Consistoire, aussi bien que les Confessions, insistent sur la timidité du « converti^ » ; mais la timidité n'exclut pas la sincérité; et l'on peut se demander si, dans toute cette affaire, il n'y eut pas comme un accord tacite pour se tromper de part et d'autre. Huit ans plus tard, le procureur général Robert Tronchin prétendit que cette réconciliation avec l'Église nationale avait été sans valeur, parce qu' « elle était fondée sur le fait faux que Rousseau n'avait point solennellement renoncé à sa religion «. C'est seulement, disait-il, par le prologue de VÉniile que ses concitoyens de Genève avaient appris son abjuration d'autrefois". Le rapport du pasteur Maystre reste, en effet, fort imprécis sur les années catholiques de Jean-Jacques; et les généralités ambiguës où il se complaît