Cf. Grimm, Correspondance littéraire [.")7], V
s'absorbe dans un problème inattendu : « le problème de la navigation aérienne ». Sur la machine à voler qu'il s'est construite en rêve, le voilà qui « s'élance dans les airs avec une impétuosité d'aigle », et qui « se divertit à considérer au-dessous de lui le manège puéril de tous ces petits hommes qui rampent misérablement sur la terre ». Les recherches de ce « nouveau Dédale » doivent nous retenir un instant. Elles sont comme le symbole d'une imagination et d'un cœur qui ne demandent qu'à s'enfuir dans la région des « chimères ' ».
Jean-Jacques ne s'éveilla pas dans les airs; mais il partit pour Genève : c'était encore une évasion au pays des rêves. Avec cette haine du Paris aristocrate, artificiel et impie, que nous avons vu s'exaspérer en son àme, Genève devait s'offrir comme une terre promise. Genève, c'était à la fois, aperçus et admirés dans le recul et l'embellissement des souvenirs, les jours innocents de son enfance, la simplicité et l'égalité républicaines, les promenades sur le lac cliéri, et les plus touchants spectacles de la nature, toute une vie calme, morale, recueillie, simplement et noblement religieuse. La tentation de tous ces appels finit par être victorieuse, et, le 10 juin 1754, Jean-Jacques se mettait en route pour Genève. 11 n'y revenait pas seulement en pèlerin, qui vient s'attendrir sur son passé et se défaire de son âme parisienne, mais en fils repentant, qui veut redevenir un citoyen. Détail curieux, où se peint le caractère de Jean-Jacques : ce retour à Genève, qui nous semble et qui était, en effet, l'inévitable aboutissement de tout ce travail intérieur, ce n'est pas lui qui en prit l'initiative. Gauffecourt, qui « se voyait obligé d'aller à Genève, lui proposa ce voyage : il y consentit ^ >,.
1. Le. nouveau Dédale [20], 596 et 593. 2 Confessions, \IU, 278.
Il fallait à l'indolence de Jean-Jacques une occasion; mais il y avait longtemps déjà que ce retour était fait dans son cœur. « Vous ne vous êtes point trompé, écrivait-il dès le 28 mai 17ol à Marcel de Mézières, en croyant apercevoir un cœur pénétré dans ma manière seule d'employer le mot de pairie^ ». C'est lui, sans doute, qui dut autoriser les libraires à mettre sur la couverture du premier Discours, dès 17,^)0, le titre de Citoyen de Genève. En tout cas, il le prend lui-même dans une pièce administrative, qu'il rédige de sa main en décembre 1751 -. C'est, qu'au dedans de lui, il se considère déjà comme un citoyen rapatrié, au moins d'intention. Mais cette réconciliation intérieure se traduisait-elle alors par des actes, j'en doute un peu. « Dès que le sieur Jean-Jacques Rousseau a été éclairé, dira bientôt le pasteur Maystre dans son rapport au Consistoire, et qu'il a reconnu les erreurs de la religion catholique romaine, il n'en a plus continué les actes; au contraire, il a dès lors fréquenté assidûment les assemblées de dévotion à l'hôtel de l'ambassadeur de Hollande, et s'est déclaré hautement de la religion protestante^ ». Il est très vraisemblable, nous l'avons vu, que c'est à son retour de Venise, qu'il avait cessé « les actes » de la religion romaine; mais cet abandon ne s'était pas fait au bénéfice du culte réformé; et, si Jean-Jacques « a fréquenté les assemblées de dévotion » à l'hôtel de Hollande, ce ne fut certes pas avant 1752. Dans sa Réponse au roi de Pologne, l'occasion lui était offerte d'affirmer sa foi protestante : il se garde bien d'en profiter. Le roi de Pologne avait laissé entendre que les paradoxes du « docteur de Genève » s'expliquaient par ses croyances : « On s'étonnerait davantage, disait-il,... si on ne savait que la singularité d'un
1. X, 66. La lettre est donnée dans l'édition Hachette comme adressée à Moultou; c'est une erreur : cf. E. Ritter [84J, III, 195.
2. Un autographe inédit de J. J. Eousscau, p. par Paul d'Estrée [83], VI, 534. Dans la note du lieutenant de police, lire 29 décembre et non septembre.
3. Registres du Consistoire, du 25 juillet 1754 [5.36], 153-154.
système, quelque dangereux qu'il soit, n'est qu'une raison de plus pour qui n'a pour règle que Vesprit particulier ». C'est Rousseau lui-même qui cite cette phrase de son contradicteur; mais il ne relève pas l'allusion; il se contente d'affirmer son christianisme, sans plus; et, dans la brève histoire de TÉglise qui précède son éloge de l'Évangile, lorsqu'il en vient aux divisions qui accompagnèrent « la renaissance des lettres », il tient la balance égale entre les deux partis et leurs docteurs : « Aucun, disait-il, n'y portait l'amour de la réconciliation, ni peut-être celui de la vérité; tous n'y portaient que le désir de briller aux dépens de leurs adversaires; chacun voulait vaincre ; nul ne voulait s'instruire * ».
Mais, du jour où il se fut décidé à demander sa réintégration effective dans ses droits de citoyen, il n'ignorait pas que cette réintégration impliquait nécessairement la reprise de la foi nationale; et cette reprise, il l'accepta sans difficulté. Les Confessions, qui ne nous ont présenté de l'apostasie papiste qu'un récit tendancieux et suspect, nous apportent ici, je crois, les vrais motifs de sa démarche :
Honteux d'être exclu de mes droits de citoyen par la profession d'un autre culte que celui de mes pères, je résolus de reprendre ouvertement ce dernier. Je pensais que l'Évangile étant le même pour tous les chrétiens, et le fond du dogme nétant différent quen ce qu'on se mêlait d'expliquer ce qu'on ne pouvait entendre, il appartenait en chaque pays au seul souverain de fixer et le culte et ce dogme inintelligible, et qu'il était, par conséquent, du devoir du citoyen d'admettreledogme et desuivre le culte prescrit par la loi.... Jugeant quiln'y avait pas, pour un homme raisonnable, deux manières d'être chrétien, je jugeais aussi que tout ce qui est forme et discipline était, dans chaque pays, du ressort des lois. De ce principe si sensé, si social, si pacifique,... il s'ensuivait que, voulant être citoyen, je devais être protestant et rentrer dans le culte établi dans mon pays-.