Id., II
décider souverainement de la foi. Toutes les sciences et tous les savants sont congédiés par Murait avec de dures ironies, parce que tous ces jongleurs frivoles et insincères sont incapables de répondre à la seule question qu'il vaille la peine de se poser : Quel est le prix de la vie et comment l'atteindre '?
Si Jean-Jacques a causé de Murait et de Marie Huber avec les pasteurs de Genève, avec Vernet, par exemple, j'imagine qu'il les trouva peu tendres pour ces chrétiens décidément trop émancipés-. Mais cette indépendance même dut séduire Jean-Jacques et l'attirer vers eux. Déconcerté, sans doute, parla folle mystique de Murait •^ il se trouvait en pleine communion avec lui pour maudire toutes ces sciences adventices qui étouffaient la seule science nécessaire, c celle qui met le prix aux choses », la science de la vie. Ame solitaire, et qui sentait son originalité profonde, il devait être reconnaissant à Murait et à Marie Huber d'exalter la conscience et d'en faire l'arbitre de la foi aussi bien que de la vie. L'ami des « philosophes » devait savoir bon gré à ces deux chrétiens de ne point faire Il de la religion naturelle. Comme Marie Huber, il sentait que le travail philosophique avait préparé les esprits à « recevoir une nourriture plus solide », que le temps était venu de sacrifier l'accessoire pour sauvegarder l'essentiel *. Et l'essentiel, pour bien vivre, n'était-ce pas de croire en une Providence organisatrice et dispensatrice, qui pût garantir, par delà la mort, « lespoir du juste »?
Ainsi ce séjour à Genève aura permis, semble-t-il, à Jean-Jacques déprouver sa religion, de sentir qu'il n'avait jamais cessé d'être chrétien, de trouver de nouveaux
1. Lettres fanatiques [245], I. 141, 123, 241, 269; Lettre sur les voyages [212], 11, 31-32; Instinct divin [218], 136, etc. Cf., dans mon édition de la Profession [47], 57, 61, 273, 275, otc, de nombreux rapprocliemcnts entre Rousseau et Murait.
2. Cf. Vérité de la religion chrétienne [251], 111, p. xiv-xvi.