‹ La religion de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 189 sur 241 · Ouvrajes de morale et de politique [\22], XI · texte numérisé non relu

Ouvrajes de morale et de politique [\22], XI

qu'on peut voir reparaître, d'ailleurs, dans une légion de petits opuscules analogues. Comme toute science et toute activité, la religion doit être « utile dans la pratique, pour augmenter le bonheur des citoyens ^ », La religion est une façon d'être heureux. Elle doit laisser de côté tous les dogmes qui divisent et que personne ne comprend. « La maladie théologique )> sera lobjet de tous les soins du médecin social. Le bon législateur adoptera le « projet pour faire cesser les disputes séditieuzes des téologiens ^ », supprimera les moines fainéants qui gâchent leur vie en vaines prières ^ réduira la religion à ce qu'elle devrait être, c'est-à-dire un code de vertu et un bréviaire de recettes eudémoniques, et ne laissera aux prêtres que l'utile métier « d'officiers de morale ». A ces fonctionnaires « de police ecclésiastique », on ne demandera point une continence que la nature et la raison réprouvent, mais on leur permettra de faire légalement des enfants, qui seront vertueux comme leurs pères '*. Ce qui distingue le credo de l'abbé d'un credo purement voltairien, c'est sa croyance très ferme, et inlassablement affirmée, en une immortalité réparatrice et compensatrice. Notre « désir de béatitude » la réclame et la prouve. Paradis aux bienfaisants, voilà le dogme sommaire, mais efficace, de cette profitable religion. Supprimer cette croyance serait <( l'œuvre d'un citoyen très méchant et très insensé •' ».

Faut-il remarquer que ce christianisme appauvri, non seulement sans mystères, mais sans poésie, sans émotion

1. Du gouvernement intérieur de l'État; Observation XXVI : ■< Pour rendre l'acadéniie des sciences beaucoup plus utile » [122], VII, 135.

2. Projet pour faire cesser, etc. [122], V, 143-192; cf. notamment p. 175.

3. Projet pour rendre les établissements des religieux plus parfaits, c'est-à-dire plus utiles au prochain [122], V, 63 et suiv.

4. Sur le ministère des affaires avec les étrangers [122], VIII, 143; Agalon, X, 351 ; Observations politiques sur le célibat des prêtres, 11, 150-183.

5. Observations sur la béatitude après cette vie [122], XIII, 52; Discours sur le désir de la béatitude, XI, 333 et suiv.; Observations sur Vessansiel de la religion, XI, 4, etc.

religieuse et sans Christ, ne pouvait guère contenter lame de Jean-Jacques? Cependant il y avait dans ces formules toujours reprises, comme des refrains qu'il ne refusait pas dadopter. et qui justifiaient à leur manière son christianisme à lui. Jean-Jacques se retrouvait d"accord avec l'abbé pour prolester contre le célibat des prêtres, pour maudire les théologiens, destructeurs de la paix parmi les hommes, pour mettre l'essentiel de la religion dans la pratique du bien. De Rousseau à Chateaubriand, toute cette littérature sensible, qui célébrera la beauté et l'utilité de la mission sociale du curé, devra quelque chose à ce « bonhomme ». Elle lui devra, du moins, un nom qui vaut tout un programme : Jean-Jacques ne l'oubliait pas, lui qui appelait toujours, en souvenir de l'abbé de Saint-Pierre, un « bon curé » « un officier de morale ^ ». Je ne sais si ce sont là « les grandes et belles vues » dont parlent les Confessions. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Rousseau les a incorporées aux siennes, et que l'idéal de son Vicaire Savoyard se confond, par endroits, avec celui du bienfaisant Agaton, « archevêque très vertueux, très saje et très hureux ^ » (sic).

Jean-Jacques avait quitté Genève en promettant de revenir, et cette fois pour rester : « Je ne songeai, dit-il, à retournera Paris que pour dissoudre mon ménage, mettre en règle mes petites affaires... et revenir avec Thérèse m'établir à Genève pour le reste de mes jours '^ ». Ce ne fut, on le sait, qu'un rêve sans lendemain. On peut même se demander si ce rêve fut jamais aussi précis que les Confessions semblent nous l'indiquer. Aux premières sollicitations de ses compatriotes, Jean-Jacques avait d'abord

1. Cf. Lettre à D'Alembert, 1, 186; lettres à M. [Grumet], du 13 décembre 1763, à l'abbé [de Carondelet], du 6. janvier 1764, XI, 107 Pl 111.

2. Sous le titre d'Agaton, archevêque, etc. [122], X, 340-417, l'abbé de Saint-Pierre a écrit la biographie imaginaire du prêtre idéal. Cf., dans mon édition de la Profession [47], les notes des p. 43, 45; et lettre à Moultou, du 8 septembre 1769, XII, 160.

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