Mayny et le piétisme romand
pendant qiielque temps, le tuteur de la jeune Louise de la Tour, et qui était resté pour elle non seulement un ami vénérable, disons un conseiller, ou mieux, un directeur. Mais cette influence, M. de Warens n'a-t-il pas été le premier à la reconnaître, à rappeler que le père de sa femme avait été piétiste et que c'était le vieux Magny qui avait fait partager à sa pupille « son indifférence pour le culte en matière de religion ^ »? Magny faisait plus. 11 faisait le procès de la Réforme, et lui reprochait d'étouffer le vrai christianisme. Il prenait à son compte les griefs du luthérien Jean Tennhard, dont il avait traduit en français l'un des livres, et qui disait ouvertement : « Luther aurait beaucoup mieux fait de garder pour soi la connaissance que Dieu lui avait donnée au commencement, que d'entreprendre d'ériger une nouvelle secte, puisqu'il y en a beaucoup moins de sauvés que s'ils fussent demeurés dans le papisme et qu'ils se lussent adonnés à mener une vie chrétienne.... 11 n'en est résulté que des guerres et des désunions dans plusieurs pays; et, encore jusqu'à cette heure, ils ne font autre chose que s'injurier et s'accuser les uns les autres d'hérésie. Du reste, aucune de ces religions ne vaut mieux que l'autre d'un cheveu de tête; mais toutes ces sectes vivent dans la même impiété ^ ». On comprend, qu'avec un tel dédain pour les diverses communions < protestantes, IMagny n'ait pas été autrement scandalisé par une conversion catholique, et que, sans l'avoir ouvertement conseillée, il ait pu du moins la préparer 3. A son retour d'Annecy, après avoir vu Mme de Warens
1. M. de Loys à M. de Middes, lettre du 22 septembre 1732 [568],
2. Suite des paroles de Dieu, continuation de l'histoire de ma vie [571] 2S5-286.
3. Dans une lettre à Magny, du 18 août 1720 [15.5], 456 : « Je ne doute point, lui dit-elle, que je ne doive ma conversion aux bonnes prières que vous avez faites pour moi avec bien d'autres personnes clirétiennes ■. ; et, le mois précédent, lettre du 16 juillet 1720 [155], 454 : " Si vous pouviez lire dans mon àme, et voir le bien que votre présence a fait à mon cœur, en y fortifiant l'amour du Seigneur et le sincère attachement à son service, je me flatte que vous seriez satis-
La religion de J. J. Rousseau. — I. 5
convertie, il n'hésitait pas à déclarer à M. de Warens luiniôme « qu'il n'avait jamais trouvé l'âme de sa femme si bien tournée du côté de Dieu et en meilleures dispositions * ».
Ce que vaut le certificat de Magny, il nous est difficile aujourd'hui de le savoir. Mais ce que nous pouvons dire avec lui, c'est qu'elle avait l'âme naturellement « tournée du côté de Dieu ». Les lettres qui nous restent d'elle ont presque toujours la pensée religie^ise comme pensée d'horizon. « A l'approche des saintes fêtes », Noël ou Pâques, on la sent désireuse d'entrer « dans l'esprit de l'Église », de déposer ses rancunes, ses soucis, ses craintes, pour s'élever à de plus hauts sentiments-. Les tristesses des dernières années la trouvent pleinement résignée en « fille de la Providence » : « La volonté de Dieu, dit-elle, doit être la règle de la nôtre, sans plainte et sans murmure. Se soumettre à notre sort, quel qu'il soit, voilà ce que je me propose de faire le reste de mes jours ». Et elle ne veut plus songer qu'à « la seule chose nécessaire, qui est de travailler au salut de son âme '' ». C'est une piété de vieille femme malheureuse, dira-ton. Mais rien ne nous permet de supposer que cette attitude d'abandon et de confiance résignée n'ait pas toujours été la sienne : elle paraît ntiême très conforme à son tempérament de passivité et d'indifférence *.
fait. Pour moi, je ne puis que me récrier que les voies de Dieu sont sages et (lu'elies sont impénétrables à l'homme animal ■•. — Des « tendances catholiques ■>, comme, par exemple, la dévotion à la Vierge, etc., se manil'eslaient, d'ailleurs, chez les piétistes vaudois : cf. Chavannes, Daloil-Alainhrini [542], 203-214.
1. M. de Loys à M. de Middes, lettre du 22 septembre 1732 [568], 224.
2. Cf. sa lettre au baron d'Angeville, du 2U janvier 175S) [517], 35; lettre de Rousseau à Mme de W arens, du IS mars 1731», X, 30; lettre de l'abbé Léonard à la même, du 17 décembre 1745 [500''''], 102.
3. Lettres au baron d'Angeville, de 1750 et 1757 [307], 104, et 145; cf. au môme, 113 et 110; à l'abbé Léonard, 4 février 1754, p. 9.
4. Sans parler des lettres à Mag-ny, on trouverait dans d'autres lettres, qui ne datent pas de sa vieillesse, des formules qui semblent révéler une âme naturellement religieuse : Cf. à M. Hugonin, lettres du 1" janvier 1737, d'avril 1738, etc. [155], 458-459, 403, etc.
Devenue catholique, nous dit Rousseau i, elle « ne se livra pas aux menues pratiques de dévotion qui semblaient convenir à une nouvelle convertie vivant sous la direction d'un prélat». Je le veux bien; mais il faut ajouter qu'elle ne se contenta point du culte intérieur, et cjue sa piélc a lopta sans répugnance les extériorisations catholiques. N'est-ce pas Rousseau lui-même qui le constate ailleurs? Elle se soumettait bien volontiers aux petites exigences de la discipline romaine. « Dans les choses indifférentes, elle aimait à obéir; et, s'il ne lui eût pas été permis, prescrit même, de faire gras, elle aurait fait maigre entre Dieu et elle, sans que la prudence eût besoin d'y entrer pour rien ^ ». Est-ce pour se gagner les faveurs de Victor- Amédéc qu'elle paraissait si heureuse d'avoir fait son abjuration « devant les reliques de saint François de Sales, le jour de la Nativité de la Sainte Vierge^ »? C'est possible; mais il serait également fort possible qu'elle eût trouvé là de véritables joies pieuses. Quand elle fondera une « compagnie pour l'exploitation des mines de houille d'Harache », ne la placera-t-elle pas « sous les auspices de la Très-Sainte Vierge »? Le 5 novembre 1750, par-devant M'' Buisson, notaire, elle versait entre les mains de son ami, l'abbé Léonard, devenu curé de Gruffy, la somme de trois cents livres, pour fonder à perpétuité une messe mensuelle, qui devait être célébrée « dans la chapelle de Notre-Dame du Rosaire de l'église de Gruffy, dite sous le vocable de Notre- Dame-des-Hermites, et ce, en action des grâces qu'il avait plu à Dieu verser, par l'intercession de la Très-Sainte Vierge, sur l'entreprise de la dite compagnie* ». Dans le petit oratoire des Charmettes, où, plus d'une fois peut-être, Jean-Jacques assista près d'elle à la messe ^, c'est encore