livre, II
dans la pauvreté de notre langue, non pas en donnant toujours les mêmes acceptions aux mêmes mots, mais en faisant en sorte, autant de fois qu'on emploie chaque mot, que l'acception qu'on lui donne soit suffisamment déterminée par les idées qui s'y rapportent, et que chaque période, où ce mot se trouve, lui serve, pour ainsi dire, de définition )i. Il a raison : rien ne serait plus aisé, à qui voudrait s'offrir le luxe apparent d'une critique précise, daligner en deux colonnes deux séries de propositions adverses, prises chez le Rousseau le plus authentique, et de réduire son œuvre à un bréviaire de contradictions; mais ce ne serait pas seulement un jeu puéril, ou même une trahison : ce serait un jeu inintelligent. Les formules de Jean-Jacques, en dépit de leurs contradictions verbales, se retrouvent le plus souvent d'accord, lorsqu'on les replace dans leur courant sentimental. Ne le faisons pas pourtant plus conséquent, ou plus un, qu'il voulait l'être; et reconnaissons, qu'en donnant même à chacune de ses formules toute leur valeur d'actualité, il n'est pas toujours facile de les concilier. « Vous voulez, dit-il à son interlocuteur dans la seconde Préface de la Nouvelle Héloïse, qu'on soit toujours conséquent. Je doute que cela soit possible à l'homme; mais ce qui lui est possible, est d'être toujours vrai », il veut dire sincère ^ C'est ce qu'il a été. A ceux qui l'écoutaient il a promis, non de la logique, mais de la « bonne foi ^ ». Il ne s'est donc pas privé de se contredire, ou de paraître se contredire. Je n'entends point par là que sa sincérité ait été surtout de l'incohérence, et que son esprit soit resté ouvert à tous les vents. Bien au contraire : c'est toujours le même souffle qui court sur son œuvre dans la même direction; et c'est dans cette permanence du sentiment dominateur que se trouve l'unité de sa pensée religieuse comme de sa pensée totale.