Cf. les notes de la dernière lettre de Julie, V
LES PREMIERES « PROFESSIONS DE FOI n. 79
Si Rousseau songen un iuslant à formuler eu propositions dogmatiques et toutes nues sa profession de foi, à donner comme une réplique séculière à la Déclaration des pasteurs de Genève, cette velléité fut, sans doute, fort courte. Il est même improbable que la tentation lui en soit jamais v(mue. Il sentait trop vivement la solennité de l'acte qu'il allait oser, pour ne pas chercher à l'agrandir encore par une mise en scène, elle aussi, solennelle. Il savait l'importance de la k langue des signes » pour émouvoir « les affections de Tàme », et n'avait garde de « la négliger^ ». D'ailleurs, sa pensée religieuse, avant d'atteindre la pleine sérénité, avait traversé des angoisses, qu'il était boa de faire revivre au lecteur, pour le conduire à la même foi, à travers les mêmes émotions. Tout semblait donc inviter Rousseau à montrer ses croyances en action, dans un cadre dramatique et impressionnant. Si la prudence lui conseillait de ne pas se découvrir personnellement et nommément, une pareille considération n'était pas, je crois, décisive pour un écrivain comme lui, sincère jusqu'à l'audace, jusqu'à la témérité, et qui méprisait la diplomatie des anonymats voltairiens. Mais il n'était pas encore d'un « romantisme » assez hardi, pour faire de cette « profession de foi » une « confession » publique et déclarée; et il lui parut convenable d'en dissimuler les aveux intimes deiTière le voile léger d'une fiction.
Ce n'était pas la première fois que des écrivains français, ou acclimatés en France, avaient recours au roman pour présenter leurs théories et leurs rêves religieux sous une forme à la fois plus séduisante pour le lecteur et moins dangereuse pour eux. J'ai rappelé précédemment quelques-unes de ces tentatives, que le xyiii" siècle avait suscitées et que Jean-Jacques avait connues. Nul doute que les récits de -Marivaux, de Terrasson, de Prévost, de Morelly, du roi Stanislas, ne se soient imposés plus ou
1. Cf. Emile, II, 294-296; E&sai sur Vorigine des langues, I, 370-371; Profession de foi [47], 37 et note 6.
moins confusémenl à son souvenir, quand il fera parler son Vicaire. Cependant, il ne crut pas devoir compromettre sa « profession de foi » dans un véritable roman, toujours un peu frivole. La Nouvelle Héloïse lui avait offert un cadre très tentant; et l'on a vu, qu'en effet, il avait mis dans la bouche de Julie mourante bien des idées que le Vicaire allait reprendre. IMaisun exposé complet et méthodique, avec les discussions très amples qu'il réclamait, aurait déplacé fâcheusement le centre d'intérêt, en reportant sur des problèmes dogmatiques et intellectuels l'attention qu'on prétait à une âme vivante. Peut-être aussi jugea-t-il que la gravité du sujet détonnerait un peu dans cette atmosphère amoureuse, et qu'un livre, où il n'osait inscrire son titre de citoyen de Genève', ne devait pas abriter le credo dun homme qui avait repris sa religion pour reprendre sa patrie.
Au moment où il achevait de rédiger la Julie, il avait en chantier un Trailé de Véducalion. L'occasion lui serait excellente de s'expliquer sur la religion. L'élève qu'il allait former ne serait-il pas là, pour l'écouter et l'encourager à tout dire? Autour de lui, les « philosophes » contemporains essayaient de conquérir la jeunesse à la « philosophie ». Il voulait, lui, la ramener à la religion, à sa religion 2. En présentant au disciple idéal le bréviaire de la vie morale, il pourrait lui redire — et avec un accent plus ému et plus grave — ce que son ancien ami Diderot disait à l'apprenti philosophe : « Jeune homme, prends et lis^ ». La Profession de foi, roman théologique, fut insérée dans YÉmile.