‹ La religion de J.J. RousseauChapitre 1 sur 386 · LA SIGNIFICATION HISTORIQUE DE LA « PROFESSION DE FOI · texte numérisé non relu

LA SIGNIFICATION HISTORIQUE DE LA « PROFESSION DE FOI

" Les mêmes pensées, disait Pascal, [toussent (jnelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur' ». L'histoire de l'inlluence religieuse de Rousseau, si elle ne vérifie pas cette réflexion, nous permet, du moins, de constater, une fois déplus, que l'action d'un éci'ivain populaire dépasse toujours, et de beaucoup, la limite de ses pensées. Ou plutôt — car il faut distinguer chez Jean-Jacques ses pensées et ses conseils — ce sont déjà ses conseils, nous l'avons vu, qui dépassent ses pensées. Au reste, ces pensées elles-mêmes prennent une valeur différente suivant qu'on les étudie, comme nous venons de le faire, jusque dans les profondeurs de l'àme qui en vil et qui les vit, ou qu'on les éprouve au contact des [>ensées contemporaines. Le christianisme de Jean-Jacques, qui semble presque se dissoudre à l'analyse intérieure, retrouve une sève nouvelle, dès qu'on le réintroduit dans la i)hilosophie du xviii'^ siècle.

i. De resprit iiéoinélrlque, 11, De CarL de persuader [I1.3''''], IX, 280,

ROUSSKAU'ET LA lŒSTAU RATION RELIGIEUSE.

Lui-même a bien senti que sa religion ne prenait tout son sens historique, et ne montrerait toute son efficacité, qu'en tenant compte de ce qui l'entourait. « Si vos sentiments étaient plus stables, disait le Vicaire à son disciple, j'hésiterais de vous exposer les miens; mais, dans l'état où vous êtes, vous gagnerez à penser comme moi ». Et Rousseau ajoutait en note : <• Voilà, je crois, ce que !•■ bon Vicaire pourrait dire à présent au public ». A la fin dr la Profession, il reprenait la même idée : « Tant qu'il reste quelque bonne croyance parmi les hommes, concluait !•' Vicaire, il ne faut point troubler les âmes paisibles, ni alarmer la loi des simples par des difficultés qu'ils ne peuvent résoudre, et qui les inquiètent sans les éclairer. Mais, quand, une fois, tout est ébranlé, on doit conserver le tronc aux dépens des branches; les consciences agitées, incei-taines, presque éteintes, et dans l'état où j'ai vu la vôtre, ont besoin d'être affermies et réveillées; et, pour les rétablir sur la base des vérités éternelles, il faut achever d'arracher les piliers flottants auxquels elles pensent tenir encore ». Comme la réflexion précédente, celle-ci a une valeur générale; et Rousseau la soulignait dans une nof(^ de sa copie pour Moulton : « Vous saurez bien remarquei-. mon cher Moultou. lui disait-il, que cet écrit ne serait pas bon à publier en tout temps, mais que, dans celui-ci, le public ne peut plus qu'y gagner' ». Ainsi, par-dessus la tête du jeune homme, c'est à toutes les âmes de sa génération que Rousseau s'adresse; car, elles aussi, ou presque toutes, sont « agitées, incertaines, presque éteintes »; et les objections qu'il n'a pas cru devoir cacher, ne se légitiment, à ses yeux, (pic par le désarroi religieux (it> la société contemporaine. Quehpios années plus tôt, il aui'ail

1. Profession de- foi [il], Si)ô, 430, 431 cl nutL' I : cf. la Icltre de Housseau à J. Burnaud, du 2S mars 17G3, XI, 35.

SIGNIFICATION UISTORIOL'K DK LA « PROFESSION DK Fui ». 5

encore eu des scrupules, car il avait écrit dans le brouillon de sa grande lettre à Vollaire : « Il ne faut pas désoler les hommes à pure perte, quand ce qu'on veut leur apprendre^ n'est bon à rien. Ainsi je ne saurais approuver qu'on raisonne publiquement sur ces matières en langue vulgaire 1 ». Il juge maintenant le mal trop avancé pour qu'on puisse demander à un douleur de recourir au latin ; mais la critique qu'il a tentée, et qu'il considère comme inévitable, perdra beaucoup de sa force dissolvante, parce que les principaux arguments en sont déjà trop vulgarisés; et, dans l'effondrement presque général des croyances, ce qui touchera le plus directement la plupart des lecteurs du Vicaire, ce ne seront pas tant ses négations que ses affirmations, l'affirmation de « ces vérités frappantes et neuves », comme dira Rousseau 2; ou, du moins, de ces anciennes « vérités >', renouvelées et rajeunies par la conviction émue où elles vont retrouver leur puissance de conquête.

Considérez, écrira l'auteur des Lettres de la montagne, l'élal reli^i^ieux de l'Europe au moment où je publiai mon livre, et vous verrez (|u"il était plus que probable qu'il serait partoul accueilli. La religion, déciédilée en tout lieu par la philosophie, avait perdu son ascendant jusque sur le peuple. Les gens d'Église, obstinés à iétayer par son côté faible, avaient laissé miner tout le reste; et l'édifice entier, portant à faux, était prêt à s'écrouler. Les controverses avaient cessé, parce qu'elles n'intéressaient plus personne; et la paix régnait entre les dilférents partis, parce ([lie nul ne se souciait plus de rien. Pour ùtcr les mauvaises branches, on avait abattu l'arbre; pour le replanter, il fallait n'y laisser que le tronc. Quel moment plus heureux, pour établir solidement la paix universelle, que celui où l'aniniosité des partis suspendue laissait tout le monde eu état d'écouter la raison? .\ qui pouvait

K Brouillon de la lettre du 18 août 1736 [12 Gr° ?>.],

2. Lettre à M. de Beaumoiil, III, 108 : cf. encore, sur le caractère

« afflrmatif » de la Profession, /'« et //'' Lettres de la montagne, III,

6 HOLSSKAl' ET LA KESTAURATION RiaiGira'SK.

déplaire un oi]vra;^(\ où. sans hl;inier. du moins, san.s exclure personne, on faisait voir, qiiau fond, tous étaient d"accord; que tant de dissensions s'étaient élevées, que tant de sang n'avait été versé que pour des malentendus; que chacun devait rester en repos dans son culte, sans troubler celui des autres; que partout on devait servir Dieu, aimer son prochain, obéir aux lois, et quen cela seul consistait l'essence de toute bonne religion? C'était établir à la fois la liberté philosophique et la piété religieuse; c'était concilier l'amour de Tordre et les égards pour les préjugés d'autrui; c'était, sans détruire les divers partis, les ramener tous au terme commun de l'humanité et de la raison : loin d'exciter les querelles, c'était couper la racine à celles qui germent encore, et qui renaîtront infailliblement, d'un jour à l'autre, lorsque le zèle du fanatisme, qui n'est qu'assoupi, se réveillera; c'était, en un mot, dans ce siècle pacifique par indiiïérence, donner' à chacun des raisons très fortes d'être toujours ce qu'il est maintenant sans savoir pourquoi '.

Ce grand tableau d'ensemble, si précieux en ce qu'il nous montre chez Rousseau la pleine conscience de son oppor- I unité religieuse, a besoin cependant de quelques précisions ou retouches, pour ne pas suggérer d'impressions équivoques. Quand il écrit : « les controverses avaient cessé », (c la paix régnait entre les partis », « au fond, tous étaient d'accord », — c'est aux « controverses » religieuses qu'il pense, aux « partis » confessionnels, à ^ l'accord » on pourraient bientid se réunir lous ceux qiu avaient une « bonne religion ». » L'indifférence » dont il parle n'est qu'une indifférence théologiqu"; le mot est même impropre : il iandrail plutôt parler de lassitude, lassitude ([VU s'explique, du ri'ste, parce (|ue limporlanf, pour tontes les Kglises chrétiennes, n;est plus alors de savoir si elles triomplieront les unes des autres, mais si elles pourront, les unes comme les autres, résister à l'assaut « philosophique ». Quand l'on songe à cet assaut, qui se renouvelle chaque année |)lus vigoureux, on ne peul pas

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