‹ La religion de J.J. RousseauChapitre 276 sur 386 · Lettre à M. de Beauinont · texte numérisé non relu

Lettre à M. de Beauinont

ardent et toujours en état de défense, Genève, indélecliblcment chrétienne malgré le socinianisme qui la gagne, ne pouvait pas être émue, comme le Paris encyclopédiste, par l'hommage du Vicaire Savoyard à « la beauté de lÉvangile ». C'est moins V Emile que les Lettres de la montagne qui font époque dans sa vie religieuse; ce sont les Lettres qui ont appris aux Genevois à être pleinement et consciemment ce qu'ils étaient déjà timidement et sans le savoir : des libres-penseurs chrétiens. Mais, si Jean-Jacques a été à Genève un émancipateur, il a été en France un restaurateur. Ce citoyen de Genève dépasse sa cité, non-seulement par la diffusion de sa pensée, mais par sa pensée même. Il a abdiqué le 12 mai 1763 « son droit de bourgeoisie et de cité »; mais son abdication spirituelle avait commencé, le jour où il s'était laissé cajoler par des prêtres « papistes » : Les Gaime, les Gâtier, les Bernex, les Hemet, les Coppier, les Léonard, tous ces « bons prêtres », qui, durant tant d'années, l'ont prêché, caressé, instruit, consolé, rassuré, lui ont laissé une sensibilité qui a survécu à la foi; ils ont déraidi ce cœur ealvrniste; ils lui ont donné le besoin de toucher et d'être touché; ils lui ont rendu familières certaines beautés de ce culte qu'on lui avait appris à détester : il fallait avoir senti la séduction du « papisme » pour' maintenir le Vicaire Savoyard à l'autel, et ly maintenir avec respect. Les philosophes ont achevé de dépayser cette âme, déjà cosmopolite avant d'être sans patrie; et les problèmes dont ils l'ont troublée ont définitivement déplacé le centre de sa vie morale : Genève a pu rester pour sa pensée un point d'attache, mais non un point d'aboutissement. C'est la France tumultueuse du wiii"^ siècle, cette France où il a vécu ses chefs-d'œuvre et où il a voulu mourir, cette France qui lui a donné la gloire et qui se fera la missionnaire de ses idées, c'est elle qui a été l'excitatrice de son génie, et qui saura le plus profondémenty correspondre. Si c'est encore pour Genève, et l'âme toute pleine d'elle, qu'il a écrit la Lettre à D'Alembert et le Contrat social, c'est pour Paris qu'il a créé sa Julie et son Emile, et

c'est dans Paris que ces enfants do son imagination ont trouvé leurs premiers frères. C'est aux Français surtout, parce que c'est eux surtout qui avaient perdu le sens de ces vertus nécessaires, qu'il a voulu rappeler « le vrai prix de la vie », la voix céleste de la conscience, le besoin de Dieu pour faire son métitu" d'homme, les consolations réservées au croyant, la sainteté de l'Évangile et les grandeurs de .Jésus. Il a dit toutes ces choses dans une langue un peu apprêtée, émouvante pourtant, où les âmes sentimentales, lassées d'intellectualisme, éprises de certitudes pratiques, avides d'au-delà et de belles espérances, ont reconnu toutes les maximes dont elles s'enchantaient déjà, mais parées d'une beauté nouvelle et contagieuse; il a dit ces choses au moment où l'esprit français, inquiet d'une « philosophie » qui devenait un « philosophisme », commençait à s'insurger en masse contre des doctrines « désolantes », qui ne savaient que <( détruire ». x\ un siècle d'intervalle, le négateur du péché originel rejoint l'auteur des Pensées, et, contre les mêmes « liljertins », il « parie » pour Dieu, au nom des <. raisons du cœur », au nom des « raisons que la raison ne connaît pas ».

Sans doute, beaucoup de disciples de Jean-Jacques ne dépasseront pas le Dieu du théisme, et se contenteront de garder en face de Jésus un respect sans foi ; mais, pour i beaucoup d'autres aussi, le rousseauisme ne sera qu'une i étape vers le catholicisme; et, du reste, il ne faut pas ici s'arrêter aux cas individuels, si attachants qu'ils puissent être : il faut épier l'âme collective de cette société qu'a troublée le grand enchanteur. Alors on s'aperçoit que la restauration religieuse et chrétienne, dont il a été l'artisan, est devenue chez nous, dans son ensemble une restauration catholique. Elle l'est devenue, parce que toute renaissance j religieuse, en France surtout, profite d'abord au catholi- j cisme, et que des âmes en mouvement, qui se sentent le besoin d'une religion, ont plus de chance de se laisser séduire par la religion la plus fortement organisée; elle l'est devenue aussi, parce que Jean-Jacques, instinctive-

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ment « conservateur », conservateur par paresse et timidité, n"a jamais su conseiller à des catholiques que « de garder Tordre public » et de rester fidèles à « la religion de leurs pères ->■> ; parce que son Vicaire Savoyard continue « à célébrer la messe avec vénération », avec « toute la foi qui dépend de lui i), et demeure respectueux devant « ce mystère inconcevable »; parce que Jean Jacques, lui-même, aux heures de découragement intellectuel, a vu dans le catholicisme une discipline salutaire, qui refrène la raison et libère le cœur, en laissant l'àme en paix ; elle Test devenue enfin, parce qu'au sortir d'une révolution, qui s'était terminée sur un concordat romain, mais tout pénétré de l'esprit du Vicaire, le Génie du christianisme avait définitive ment capté, au bénéfice d'un catholicisme littéraire, les forces religieuses que Jean-Jacques avait réveillées.

Si j'avais voulu <c illustrer » cet ouvrage, il est une estampe de l'époque révolutionnaire que j'y aurais mise en frontispice. Le peintre obscur qui en est l'auteur l'a intitulée : Les efforts et Vimpuissance de V athéisme^. Sur le Calvaire, le Christ est en croix. Un homme aux yeux bandés, du bandeau de l'athéisme, vient de tirer sur la croix avec une corde; mais la corde casse, et l'homme tombe à la renverse. A cette croix qui penche, Rousseau vient prêter son aide : d'une main, il la soutient; de l'autre, il protège un enfant agenouillé, qui tend les bras vers le Christ. Le dessin peut être médioci'c, mais la pensée est d'un historien intelligent. C'est toute une période de notre vie religieuse qui a trouvé dans cette estampe sa signification profonde. Ne craignons point d'affirmer un paradoxe, quand ce paradoxe est une vérité. Jean-Jacques aura été l'un des mainteneurs du catholicisme dans l'élite intellectuelle française, non pas, sans doute, du dogme catholique comme tel, mais de cette sensibilité chrétienne, qui, dans

1. Par le peintre Maignen, avec ces sous-titres : Sujel utile à l'édijicalion do la jeunesse. — Dédié aux pères et mères de famille. Cf. Girardiii, Icono'j railla c de J.J. Rousseau [599], i72-173.

im pays de tradition catholique, facilite pratiquement l'adhésion au dogme, ou autorise, du moins, un compromis silencieux av^ec lui; ce soi-disant révolutionnaire aura été, en religion, lune des forces « conservatrices » du pays; ce 'fils de Calvin aura travaillé, sans le vouloir peut-être, mais aussi sans le déplorer, pour le triomphe du «. papisme ». A regarder les choses sur un horizon élargi, la fuite du 14 mars 1728 n'apparaît i)lus seulement comme une escapade de gamin : en se dirigeant vers le presbytère de Confignon, Jean-Jacques Rousseau avait trouvé le symbole inconscient de sa destinée.

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