CHAPITRE III
C'est Voltaire qui appelle ainsi un pauvre tlial)le d'abbé, un certain Simon Bigex ou Bugex, qui aurait i)ublié, en 1760, Uorarle des anciens fidèles, pour servir de suite et d'éclaircissement à ta Sninlc-UUtle. > livre excellent et très i)eu connu 'I, déliait' N.KlIaire. et dont l'auteur, qu'il hospitalise alors, lui l'ait ix'user u au curé Meslier' ». Mais Voltaire, (pii ne Jffint pas, nous l'avons vu, de réunir comme Cloolz,^ans une même tendresse le \'ieaire Savoyard et le curé Meslier, n'est pas heureux cette fois dans ses rapprochements. L'oracle des anciens fidèles n'a ni la violence du Testament, ni la flamme chrétienne de la Profession. Dissertation monotone, sans ironie comme sans indignation et sans art, le livre de Bigex juxlapose soi-
1. Damilaville, lellie du 12 juillol 1703 [120], XLII, 510; cf. encore lettre à Thiériot, du 8 décembre 17U0, XLl, 80. Je dis : « qui aurait publié », car je ne connais ce Bugex que par les lettres de Voltaire; et il se pourrait que le livre fût sorti des ateliers de Ferney, quoique Voltaire constate « qu'on no l'y reconnaîtra pas ». On trouve pourtant la signature de Siméon Bigex, comme témoin, au bas de (juelques pièces concernant la conununiun de Voltaire en 1709 : cf. Chaudon [549 B], 11, 510, 512, 513.
giieuscment tous les textes bibliques qui peuvent meltre en lumière la vanité des prophéties, l'inauthenticité de la Genrse, les <c impostures » et la cruauté de iMoïse; puis, en lace de cet Ancien Teslament, qui révolte la raison el la sensibilité, il exalte rÉvano;ile, le véritable Évangile, celui du u culte en esprit » et de la liberté de penser, « cette religion de justice, de paix et d'humilité, laquelle ue prescrit qu'un culte raisonnable' ». Je veux bien-que, par places, Bigex et Rousseau se retrouvent d'accord; mais Taccent est tout autre chez Rousseau. Quand bien même VOracle eût paru après la Profession de foi, ce n'est pas lui qui pourrait nous faire connaître les « paroissiens du ^'icaire Savoyard ».
A en croire Rousseau lui-même, le A^icaire serait « sans paroissiens » : il serait « seul de son parti- », et ne voudrait pas, d'ailleurs, sortir de cet isolement qui lui plaît. Il est vrai que Rousseau n'a pas un tempérament d'apôlre, et qu'il n"a jamais eu besoin de sentir autour de lui un lietit troupeau de « prosélytes^ »; mais, quoi qu'il ait pu dir<' et même croire, quand un homme traîne à sa suite une telle foule d'enthousiastes, qui sont presque des adorateurs ou des prêtres, on s'étonnerait de ne point trouver parmi eux des disciples qui lui eussent donné non seulement tout leur cœur, mais toute leur pensée.
Pourtant, dans l'établissement de cette filiation spirituelle, quelques difficultés nous attendent, et qu'on peut déjà prévoir. J'ai essayé de montrer tout ce que le système de Rousseau abritait de rêves, d'aspirations et de sentiments antérieurs à lui. Dans son oeuvre émouvante et conquérante, le travail de toute une génération prend con-