L'Athéisme. Paris) 1906. p
Dieu n'en subsistera pas moins, s'il existe, que cela leur plaise ou non ; et si l'Univers n'a pas été tiré du néant, les besoins de conservation des sociétés humaines ne lui créeront pas rétrospectivement un Créateur.
Donc, au point de vue de la simple clarté de la langue, on ne mérite le nom d'athée ou de théiste que si l'on répond à la question de Dieu pour elle-même, sans s'occuper des conséquences, puisque ces conséquences, quelles qu'elles soient, la laissent entière^
Faute en efîet d'être athée ou théiste de cette manière, on ne l'est que d'occasion. (^ — Par quoi serais-je le plus gêné : par l'existence ou la non-existence de Dieu ? — voilà l'interrogation que l'on s'adresse à soimême implicitement ; et je ne préjuge rien sur la bassesse ou la noblesse des origines de cette gêne : j'y implique aussi bien une vision idéale et désintéressée de l'avenir humain que le souci de mieux manger ou de ne pas plus mal manger désormais.) Tel se dit que Dieu constitue un obstacle à la liberté, et il supprime Dieu ; tel que, sans Dieu, la vie ne vaut pas la peine d'être vécue, et il s'emploie à consolider le support éternel du Bien, et du
BeauTj Affaire de sentiment, de cœur, et par conséquent aussi, de circonstances, comme les mouvements d'opinion en matière politique.
Chez les deux ou trois générations précédentes, l'évolution normale du jeune bourgeois le ramenait aux idées conservatrices et religieuses après une phase d'anticléricalisme plus ou moins révolutionnaire : le mariage et la paternité produisaient cette réaction. Il y a la guerre : le jeune soldat, négateur de l'Au- Delà jusqu'à ce moment, sacrifie sa vie d'avance et ne veut cependant pas mourir ; sa volonté fait surgir les horizons infinis d'outre-tombe.fOn perd un être chéri ; on ne veut pas l'avoir perdu ; il faut alors qu'il y ait un Dieu. Il ne faut plus de Dieu pour l'homme qu'ont révolté les injustices sociales, il ne faut plus de ce simulacre, à la fois épouvantail et mirage, qui sert aux repus à détourner les déshérités de chercher le bonheur en ce monde^
Un esprit qui se conduit d'après le « fautil ou ne faut-il pas?» prend évidemment pour point de départ la notion d'opportunité, et celle-ci est changeante. Encore une fois, je ne cherche pas à rabaisser une telle démar-
che : je lui accorde toute la beauté, toute la sincérité qui se peuvent imaginer dans les passions dont elle est l'effet. Une croyance d'origine directement affective n'en demeure pas moins soumise aux circonstances comme les passions elles-mêmes, et on a le droit d'appeler athées et théistes de circonstance, de refuser le nom de véritables athées ou théistes à ceux qui décident de l'existence de Dieu en disant qu'il faut ou ne faut pasqu'elle
soit.
^Le type du véritable théiste, c'est le Janséniste d'antan : il vivait avec la pensée du nombre infime des élus, sur le bord de cet effroyable abîme de l'enfer éternel où il tomberait un jour à moins d'un quasi-miracle. N'auraitil pas bien fallu pour ce malheureux que le néant se substituât à l'enfer ? Mais il voyait dans l'existence de Dieu, dans l'offense inexpiable faite à Dieu par l'humanité, dans les obstacles presque insurmontables que chacun opposait au rachat par la Croix, dans la grâce, dans l'enfer, dans tout cela, il voyait des vérités, et il pensait qu'elles étaient ce qu'el-
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les étaient sans aucun égard pour l'envie que Ton pouvait avoir qu'elles fussent autrement,] Ce que je prends ici comme pierre de touche de l'épithète « véritable » appliquée à ce théiste, ce n'est ni la sincérité, ni la beauté morale, ni rien de ce qui mérite une louange, au contraire, c'est ce qui ne comporte en soi ni mérite, ni démérite, c'est ïobjectiviié, la constatation, en dehors de soi, de quelque chose à quoi on ne changera jamais rien, quoi qu'on fasse.
•Ainsi pour l'athée. On conçoit très bien im .athée de circonstance, un athéejflp rne.nr, capable d'affronter les pires tourments dans la confession de son athéisme, et qui cependant ne soit pas un athée véritable.XaJiaine de l'oppression, l'amour de la justice et de 1^manitéj l^auront conduit à ja négation de JDjeuj celle-ci ne sera donc qu'une' consé" quence, de sorte que si l'homme en question — c'est l'histoire de quelques anarchistes — se passionne un jour pour l'ordre social, il sera prêt à mourir en martyr chrétien avec autant de courage qu'il eût bravé jiaguère un tribunal de l'Inquisition. Il était bien athée d'occasion.
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Tandis que rathéisme objectif est indépendant des passions poUtic[ue s ou^autrés.
Si le père qui va pleurer sur la tornbe de son fils unique est un athée véritable, sa douleur n'évoquera pas plus la survie du cher disparu qu'elle ne suscitera l'attente d'un changement quelconque dans les lois de la physique.
C'est pourquoi je crois au très petit nombre des athées véritables. Je ne donnerai tort à Le Dantec que sur son affirmation : « On naît athée comme on naît rôtisseur )),fcar des athées qui me semblent véritables (j'en suis) ont passé par la croyance. J'accepte aussi jusqu'à un certain point la prétention du catholicisme à rallier aujourd'hui toute 1' « élite» : d'abord, bien entendu, parce qu'il n'y a aucune raison pour qu'un parti, ou une confession, ne mette pas tous ses adversaires hors de l'élite, et ensuite à cause du regain de la croyance et de la vogue du mysticisme parmi les écrivains, artistes, philosophes, intellectuels d'aujourd'huirkvant, pendant et après la Grande
Guerre, la passion a foisonné partout, défaisant les athéismes, parfois aussi les théismes, qui reposaient donc sur ces raisons du cœur que la raison est inexcusable de ne pas connaître. Engendrés par le philo-bolchévisme, ou des attitudes d'esprit comme celle de M. Romain Rolland, les athéismes se réduisent à un cri d'indignation ou de pitié : un cri d'une autre sorte, le cri d'une autre indignation, d'une autre pitié, les retourneraient demain comme des gants.
Pourquoi le jeune athée qui d'aventure me lit poursuivrait-il plus avant? Voilà un auteur qui commence par proclamer : — Je n'écris pour personne, je crée d'abord le désert à l'endroit où je veux prêcher, je parle d'idées périmées, dénuées d'applications actuelles et pas même pour demander qu'on les partage. — Et cet auteur a choisi, dans sa recherche d'un éditeur, une époque de crise de la librairie, de cherté du papier, de marasme de la spéculation philosophique, marasme bien justifié par la pressante nécessité où l'on est
de pourvoir aux besoins les plus élémentaires : il mérite d'être accueilli comme un marchand de collections d'insectes dans les pays dévastés.
C'est bien ce que je me suis dit moi-même avant de commencer.
A force de réflexions, j'ai fini par me trouver moins de folie que je ne m'y attendais.
Depuis quelque temps déjà, j'évoquais un souvenir. Il m'était arrivé parfois d'agiter des questions religieuses et philosophiques avec une admirable chrétienne morte peu avant la guerre. Elle était très instruite et intelligente, et défendait sa foi sans que son visage cessât de s'éclairer d'un sourire de tolérance et de bonté, non toujours cependant dénué de malice. [Me trouvant athée, et en outre amoral, anarchiste, et en général destructeur de tout ce qu'on tient pour bases ou principes, elle m'appelait spirituellement et justement a/)r/vatif!)
11 y avait dans ce sobriquet une part de blâme que je juge tout à fait mérité. Que les
sympathies ne naissent pas trop vite de mon aveu : je suis un pécheur endurci : je ne me repens pas du tout d'avoir marché dans les plates-bandes de la Religion, de l'Autorité, de la Tradition, de l'Infini, de l'Absolu : j'y marche encore, je ne fais guère que cela. La sainte dont j'étais l'interlocuteur me disait implicitement: « Piétinez, piétinez, cher ami, amusez-vous, ne vous gênez pas; il n'y aura rien d'abîmé dans mon jardin, rien : pas un pétale de fleur rare, pas môme le plus minuscule rameau de thym. »
Cette absolution suffit au repos de ma conscience, bien qu'un peu humiliante, ou plutôt parce qu'un peu humiliante. (Quand le vrai croyant est en controverse avec l'athée, il peut bien prendre la mine d'une grande personne qui joue avec un enfant rageur : il se sent invulnérable, il se voit donner des coups dont aucun ne porte. \Démontrez la gravitation universelle à un jeune homme pour le détourner d'épouser la femme qu'il aime, vous emploierez une argumentation tout à fait pareille à celle dont use l'athée pour persuader le croyant. (Et réciproquement, quand le croyant veut convertir l'athée véritable.
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c'est comme s'il disait : — Vous aimez bien votre mère, n'est-il pas vrai ? où y a-t-il une meilleure preuve de l'immobilité de la terre?] — Arguments affectifs contre arguments rationnels, une telle discussion est un duel où l'on tire l'un sur l'autre en se tournant le dos : on devrait savoir qu'on ne se fait pas de mal ; les esprits un peu lucides le sentent. Je n'ai fait aucun mal à la chrétienne dont je parle.
Mes remords, ou plutôt mes regrets ont une autre origine.
Je me suis enorgueilli de mon titre d'à privatif ; il me semblait, à le mériter, être un de ces hommes dont on dit en hochant la tête : « Vous savez, il est très fort ! » Comment ai-je mis tant de temps à comprendre qu'on n'est pas très fort quand on fait quelque chose de très facile ! Or rien ne demande moins de peine, en France particulièrement, que de se montrer sceptique en tout.
\ fTout croire, cela revient au même que de tout niert]
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On rencontre des gens qui s'attribuent une certaine supériorité par cela seul que, dans le doute, ils répondent « oui » aux questions où beaucoup répondent « non » ; ils trouvent dans l'affirmation en elle-même une qualité supérieure. Appelez cela de la littérature, dans le mauvais sens du terme, ou, si vous le préférez, de la métaphysique, ce sera toujours de la paresse: quand on nie ou affirme par l'effet de prédispositions naturelles, on suit sa pente, on se laisse aller : alors le « mol oreiller » de Montaigne sert aussi bien à la croyance qu'au doute : la tête s'y appuie toujours pour dormir.
Ce n'est que le travail des esprits en état de veille qui permette de juger la valeur de leur affirmation ou de leur négation.
Là se précise la faute que je me reproche : j'ai traité la question morale par le « mol oreiller» : la somnolence, la paresse. Je résolvais tout en trouvant les moralistes ennuyeux, en me les représentant comme des clergymen anglais, boutonnés jusqu'au menton, froids et mécaniques, ou des prédicateurs latins à l'éloquence fertile en clichés : — La Morale ? des mots ! des mots ! ça n'existait
pas. — C'était un bien grand enfantillage de ma part que de me moquer d'un problème parce que je le sentais instinctivement très difficile à résoudre.
Vint la Grande Guerre qui fit que toutes les têtes se levèrent de dessus le « mol oreiller », comme à l'appel des trompettes du Jugement. Elle fut, en effet, une terrible évocation, non seulement des procès nationaux, mais de toutes les causes de l'humanité. ^Comment nier l'importance des questions morales quand la Force elle-même montrait sa peur devant les Principes qu'elle violait en niant toujours ces viols. ^
Et d'innombrables apôtres du renouveau surgirent : ils montraient le désarroi dans les pensées, la nécessité de rétablir un ordre, une discipline.
Quand je relus alors Le Dantec, il me parut beaucoup trop a privatif.
Gela me conduisit à écrire ce livre.
Je voudrais y mettre en évidence ce que l'athéisme possède en fait de matériaux pro-
près à la construction morale et sociale, ca I l'athéisme ne se borne pas purement et sim plement à la négation de Dieu Créateur, Légis lateur et Juge ; il s'appuie sur la Raison e la Science (qui d'ailleurs ne font qu'un), i constitue jusqu'à un certain point un systèm universel, le Scientisme ou Monisme^!
Tout le monde adhérerait à ce système s l'on ne voulait que connaître ; la preuve e est que les savants « spiritualistes » et « ma térialistes » appliquent dans leurs travau une seule et même méthode basée sur le d^ terminisme rigoureux et l'absence d'agent surnaturels.
Mais ce besoin de connaître n'est qu'u des plus récemment développés chez l'homme peu d'entre nous l'éprouvent avec une réell intensité. Et il s'agit de concilier ses exiger ces avec celles d'autres besoins plus primoi diaux et non moins impérieux : teux de 1 vie en société ; les difficultés naissent de le
1. Le Monisme tel que le définit Le Dantec et non celui ( Haeckel ; c'est un Monisme d'ailleurs qui s'accommoderait tr bien du pluralisme de Boëx-Borel (J.-H. Rosny aîné).
L'athéisme laisse une autonomie et une souveraineté entières à la science dans le domaine de la connaissance. Il est arrivé ainsi à nous fournir une conception de l'Univers qui, malgré ses lacunes, forme un ensemble cohérent et rationnel. L'athéisme aune bonne Physique ' mais qui paraît absolument dénuée de tout contact avec la Morale.
Au contraire, il y a soudure intime entre la Physique du théisme et la Morale. Quand vous admettez l'histoire du monde telle que la raconte le catholicisme, par exemple, vous vous sentez immédiatement soumis à un code dont les prescriptions s'imposent à vous par des sanctions personnelles, inévitables et sévères. La Physique théiste manque en revanche de cohérence à tel point qu'elle est divisée aujourd'hui en deux compartiments étanches, l'un d'oii le déterminisme est exclu.
1. La Physique considérée avec son ancien sens de système de connaissance de la Nature dans sa totalité, ou au moins de la Nature accessible au sens : elle comprend donc aussi bien l'action de l'Invisible dans ses effets visibles.
l'autre où il règne sans partage. Origine de êtres, de la vie, de la pensée, évolution hu maine, cela implique, pour le théiste, la créa tion, le pur esprit, l'union du corps organis avec une âme, et une histoire que dominent d grands événements comme le Péché Originel l'Incarnation, la Rédemption, la Résurrectio et d'autres miracles, tous faits qui font l'ob jet d'une connaissance irrationnelle ; la mé thode critique que dicte le déterminisme es sans prise sur eux, tandis qu'elle sera rigou reusement appliquée par le théiste à tous le autres faits.
Tant qu'il ne s'agira pas de narrations in téressant trop directement leur croyance, le historiens croyants n'en jugeront pas autre ment que les historiens athées ; ce qu'ils dé couvriront de merveilleux, de surnaturel, ser une preuve, ou au moins une forte présomp tion de non-historicité. Leur foi ne s'accom mode évidemment pas de la même attitude vis-à-vis des Evangiles ; là les miracles fon damentaux seront, au contraire, plus qu'un» présomption, une certitude d'historicité, puis qu'ils représentent une vérité déjà établie e qu'il y a lieu, par conséquent, non pas de re
chercher, mais de défendre ; ils forment matière de plaidoyer, non d'enquête.
Considérant l'athéisme et le théisme comme des synthèses, on les trouvera donc singulièrement inachevées ; dans l'une il y a un grand vide entre la Physique et la Morale, dans l'autre c'est la Physique elle-même qui se distribue en deux édifices distincts séparés par un abîme privé de ponts.
Cette situation, assez récente, afflige beaucoup de penseurs. Elle froisse, en effet, une aspiration essentielle de l'idéalisme humain, la tendance à l'harmonie complète entre toutes nos activités : économiques, affectives, rationnelles, instinctives, esthétiques, scientifiques, individualistes, sociales
Aussi nos grands constructeurs du milieu du xix*= siècle s'appliquaient-ils souvent à unir, dans une synthèse totale, l'évolution du Cosmos et celle des sociétés humaines.
Auguste Comte, en particulier, éleva une construction grandiose et vraiment bien ordonnée : tableau général des connaissances
humaines, mécanisme des passions humaines, description des moyens et des moteurs d'activité, coordination des activités en vue de l'harmonie sociale. Cette œuvre immense a pour couronnement une religion dans l'acception la plus complète et la plus usuelle du mot.
C'était bien une religion d'athées, puisqu'elle reposait sur une philosophie destructive de toute métaphysique spiritualiste. Elle a fait faillite ' pour de nombreuses raisons dont je ne signalerai que la principale : elle ne prit pas pour chef le Pape.
11 fallait d'abord — tâche au succès improbable — faire du Souverain Pontife un positiviste aussi secret que fervent; puis Auguste Comte devait lui donner ces instructions : — Ne changez rien aux formes extérieures du catholicisme : ni une parole liturgique, ni un sacrement, ni un costume, ni un objet de culte ; revêtu de la même soutane blanche et du même titre, vous ne cesserez pas de le gouverner. La seule nouveauté sera la doctrine : encore conserverons-nous les dogmes