‹ La religion de l'athéeChapitre 3 sur 48 · Sauf quelques réussites dans l'Amérique du Sud · texte numérisé non relu

Sauf quelques réussites dans l'Amérique du Sud

anciens : nous ne ferons qu'échanger leur sens concret pour un sens symbolique. —

Evidente absurdité que de supposer un tel arrangement possible. J'ai voulu simplement souligner l'erreur commise par Auguste Comte lorsqu'il institua sa religion, suivant le type classique, en système régulier de manifestations rituelles ; c'était la vouer à un échec. Comme des- expériences antérieures l'avaient déjà démontré, un culte ne retient l'assiduité et le respect que s'il consiste en gestes qui paraissent traditionnels ; inventé d'hier, il aura beau être riche en plastique et en symbolique, on le tournera en ridicule ou on ne tardera pas à le délaisser.

En fait, le positivisme aboutit surtout à fournir des recrues au catholicisme, résultat paradoxal à première vue, mais qui s'explique sans peine. Auguste Comte développait une argumentation très forte en faveur de la nécessité d'une religion universelle ; les gens qu'il convainc n'ont donc le choix qu'entre la religion positiviste et la catholique, puisqu'il n'y en a pas d'autres qui aient le caractère d'universalité ; or la positiviste s'élimine d'elle-même à cause de sa tare,

tout à fait rédhibitoire, d'innovation rituelle. Ferdinand Brunetière fut le plus illustre exemple de cet effet du positivisme. Toute l'évolution doctrinale qui le conduisit, suivant sa propre expression, à Rome^ représente un développement de la sociologie d'Auguste Comte.

J'en ai dit assez pour éliminer du titre « Religion de l'Athée » tout ce qui pourrait ressembler à un système social basé sur un culte.

Loin de moi aussi la pensée de rassembler des nuées sentimentales et lyriques pour conquérir les cœurs à une doctrine. Il me déplairait de paraître briguer les sympathies en employant ce mot de « Religion » comme un parfum distingué que je mettrais sur ma prose. Si je l'ai adopté, c'est à regret et faute d'un autre qui synthétise mieux l'ensemble de mon sujet.

0 jeunesse athée ! la Grande Guerre t'enseigna, dit-on, la méfiance de toute entreprise de « bourrage de crâne ». Je te conjure de

persévérer à l'égard de mon livre en cette salutaire disposition d'esprit. Tiens-toi sur tes gardes quand tu rencontreras, parmi la foule des mots imprimés qui va défiler, les porteurs de majuscule. 11 faut à leur propos que tu te souviennes des jolies femmes dont le langage a toujours deux sens, celui qu'il aurait aussi bien dans la bouche d'un laideron et celui qu'il n'emprunte qu'àleur charme. De même plusieurs signes de la pensée tels que Amour, Idéal, Tradition, Science, Raison... ; ils veulent dire, par simple effet de noblesse et de prestige acquis, beaucoup plus et autre chose que ne l'indique leur définition dans le dictionnaire. Mon effort sera d'éliminer, de la significalion des mots, tout ce que celle-ci ne doit qu'à leurs « galons ». Je n'y réussirai sans doute pas entièrement. Que ta critique soit en éveil, corrige-moi dans ton interprétation de mon discours.

Après un tel préambule, je viens t'annoncer cependant que tu as une Ame, une Morale, une Esthétique, un Idéalisme, en raison même de ton athéisme, s'il est véritable et éclairé. Tout cela tu l'as, non pas parce

qu'il faut l'avoir et qu'il ne dépendrait que de toi de le prendre si tu en manquais, mais parce que tu l'as en fait comme tu as un cerveau dans ta boîte crânienne et un passé derrière ton présent.

Fais fonctionner ta pensée suivant la logique de ta doctrine et elle t'inclinera peu à peu vers une règle ferme d'action. N'as-tu pas entendu proclamer la nécessité d'une discipline, d'une direction, d'un ordre, ou, ce qui revient au même, l'intensité du désarroi produit par la Grande Guerre ?

Mon étude aura donc son utilité pour toi et tes pareils. Si rares que vous soyez, j'estime qu'il vaut la peine de s'adresser à vous, ne fût-ce que pour diminuer encore votre nombre, afin qu'il ne reste plus parmi vous que des athées véritables.

Vraisemblablement l'athéisme subsistera toujours avec une vogue variable. Et je voudrais lui enlever tous les éléments de variabilité de sa vogue afin que disparaisse le plus possible l'espèce des athées de circonstance. 11 me semble conforme à l'intérêt général que les situations soient nettes, que disparaissent donc les doctrines indécises et flot-

tantes comme tant de spiritualismes des adeptes desquels on ne sait ni ce qu'ils croient, ni même s'ils croient vraiment ce qu'ils prétendent croire. Les nuages sont élevés, ce qui ne les empêche pas d'avoir des contours instables et de cacher le ciel, tels beaucoup d'idéals dont on admire la hauteur ; ne faut-il pas souhaiter le coup de vent qui les balaierait ? On n'en verrait que plus clair et pas moins haut.

Ce n'est enfm que très accessoirement que je défendrai Tathéisme, puisque je m'adresse aux athées « déjà faits ». J'ai entrepris une tâche trop considérable pour me lancer, par surcroît, dans un débat philosophique qu'une bibliothèque entière n'épuiserait pas.

Page 1