‹ La religion de l'athéeChapitre 26 sur 48 · MILIEU PHYSIQUE ET HUMAIN · texte numérisé non relu

MILIEU PHYSIQUE ET HUMAIN

En ce qui concerne les questions psychologiques, moniste et dualiste sont un peu plus à deux de jeu, quand ils considèrent la conscience, qu'ils n'étaient en face de l'incréé.

Le physiologiste athée augure que, le jour où l'on connaîtrait à fond les choses du cerveau, les phénomènes conscients s'y distingueraient des non-conscients par un mode ou une intensité de l'activité des éléments nerveux : il sait qu'on n'ira pas plus loin. Il sait que le physiologiste pourvu du plus idéal « phrénographe » n'enregistrera jamais dans sa propre conscience ce que le possesseur du cerveau observé enregistre dans la sienne.

Ici donc se dresse une borne que l'explication se refuse à dépasser. Expliquer, c'est toujours comparer. Or chaque Moi a quelque chose par quoi il est le seul Moi, radicalement distinct de tout le reste, donc par quoi il échappe à la comparaison.

Cette séparation radicale entre un Moi et tout ce qui n'est pas ce Moi lui donne, quand il y réfléchit, une impression de mystère, d'incompréhensible, commune au moniste et au dualiste.

Je dis impression. Car, aux yeux du moniste, il n'y a là de l'incompréhensible que parce qu'il n'y a plus rien à comprendre. Beaucoup de soi-disant problèmes en sont là.

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Ainsi certaines gens trouvent l'infini de Tespaco u troublant » : mais cet infini n'est qu'une négation : quel trouble peut-on éprouver à nier l'absurde et le contradictoire, un espace où l'on se heurterait à quelque chose qui serait hors de l'espace ? Dans la définition même de l'espace sont inclus son infini et, par conséquent, l'impossibilité qu'il y a à s'en donner une représentation sensible, et l'on est « troublé » de ne pas pouvoir se la donner, cette représentation, alors même qu'on peut encore beaucoup moins se représenter l'espace fini !

Le mystère de la conscience est analogue en ce qu'il serait absurde et contradictoire de « réaliser » le mystère inverse : les animaux chassant, allant à la pâture, se dressant par nos soins, nous reconnaissant, nous caressant, les hommes écrivant des livres, fondant des sociétés, bâtissant des maisons, peignant des tableaux, tout cela sans aucun accompagnement de conscience !

11 me semble que l'inintelligible des dualistes dépasse de beaucoup celui des monistes dans leurs conceptions de la conscience. Leurs métaphysiciens font d'elle, à la fois, la seule réalité solide et l'inconnu le plus insondable, n'ayant de commune mesure et de rapport qu'avec lui-même, bref un inconnaissable seul connaissable, une réalité unique par quoi toutes les autres sont projetées dans l'irréel. C'est troublant mais trouble.

On fera toutefois comme pour l'incréé, on mettra ex œquo les deux doctrines adverses dans le concours d'intelligibilité en ce qui concerne la question particulière de la conscience.

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Aussitôt apparaît un inintelligible absolu que les dualistes sont seuls à introduire : l'âme autonome, indépendante du corps, capable de survivre à la destruction radicale du corps.

Puisque, disent-ils, la pensée se met à part de tous les autres phénomènes par une différence radicale, absolue, il faut bien lui donner un support qui ne soit pas de la « matière » et que les modifications « matérielles » laissent inaltéré : l'âme.

Il est superflu d'insister sur l'incompréhensible qu'accumule la célèbre entité. Elle échappe à nos sens, à notre science, non seulement en fait mais « en soi ». Est-elle même dans l'espace et dans le temps? Certains métaphysiciens lui accordent l'ubiquité, d'autres en font une forme de l'espace à quatre dimensions, d'autres, qui la localisent au sens ordinaire du terme, la réduisent à un point géométrique ; or celui-ci, n'ayant aucune dimension, n'a aucune réalité sinon par la convention qui le définit. Tout cela prouve que l'âme, qui seule connaît, s'ignore elle-même absolument. Si elle savait la moindre chose de son être propre, on ne s'expliquerait pas que tant de métaphysiciens, et depuis des siècles, en aient tant disserté sans se mettre d'accord sur lui et sans se faire entendre ; le moindre témoignag-e direct et clair rendu par l'âme eût économisé de tels efforts.

J'écris en ce moment, je sais que j'écris ; mon âme guide mes doigts en actionnant un mécanisme de nerfs, de muscles et d'os d'une délicatesse et d'une complexité surprenantes. Elle le manœuvre avec l'insouciance et l'inconscience ténébreuses

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du boy nègre aux colonies qui tourne un commutateur pour allumer les lampes à incandescence, parce qu'on lui a enseigné à le faire, et qui ne soupçonne rien de l'électricité. Pourtant, observera-ton, vous venez de parler de nerfs et de muscles, et des merveilles de leur agencement ; vous en savez donc quelque chose. Oui, par ce que d'autres m'en ont dit; et, si j'étudiais Tanatomie, j'en apprendrais bien davantage, mais par les planches des ouvrages spéciaux ou en pratiquant la dissection, toujours par le dehors; jamais mon âme ne voit rien de ceux de mes organes à moi auxquels elle a le plus directement affaire.

Et plus est « immatériel » ce que connaît mon âme, plus c'est aussi d'origine extérieure et lointaine : pensée, raison, logique, et ce qu'il y a, dans la vie affective et la conscience humaines, de supérieur à l'animal, tout cela me vient par une longue route, extérieure à moi, de Thumanité. Mes hérédités physiques et morales me viennent de ma lignée : de l'extérieur encore. On a vu que l'homme, abstrait de l'Univers, suspendu depuis sa naissance dans le vide sensoriel et l'immobilité, ne peut être conçu que comme plongé dans le néant de conscience et de pensée, lui, et son âme aussi, par conséquent : elle serait donc empêchée par le corps de se connaître elle-même. Mais puisque, une fois remise en rapport avec l'Univers et l'humanité, l'âme penserait et prendrait conscience de sa pensée, ce serait donc par le corps que l'âme aurait ce que les dualistes appellent la connaissance d'elle-même. Le corps empêche l'âme de se connaître, l'âme ne se connaît que

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par le corps, faits d'une contradiction flagrante.

J'ai comparé l'âme au boy nègre. Elle lui est très inférieure, du moins en ceci : le boy nègre connaît les commutateurs sur lesquels il faut agir pour éclairer les diverses pièces de l'appartement. Votre âme, comme La mienne, actionne des éléments du cerveau, mais nous avons beau l'interroger, elle ne nous apprendra jamais lesquels, ni comment elle les manœuvre, ni si vraiment elle en manœuvre.

Nous ne connaissons rien de l'existence même en nous d'un ouvrier de station centrale que par l'hypothèse des philosophes, c'est-à-dire toujours par l'extérieur. Et à condition encore d'admettre l'hypothèse dont le moniste s'abstient, car il n'y voit que de l'inintelligible surajouté à l'incompris.

Elle introduit, en effet, une difficulté qu'aucune ingéniosité spéculative n'a pu résoudre : l'union de l'âme et du corps. Les métaphysiciens semblent avoir capitulé devant elle : on n'en cite plus, depuis assez longtemps, qui s'occupe de la question.

Leibnitz avait inventé l'harmonie préétablie : le corps et l'âme étaient deux horloges distinctes réglées par le Grand Horloger, et avec une telle exactitude qu'elles n'avançaient ni ne retardaient jamais l'une sur l'autre de la moindre fraction de seconde. Il se trouvait ainsi qu'au moment où l'âme voulait tel geste, le corps faisait celui-là précisément. Parmi tant d'impossibilités de comprendre, il y a le fait que cette théorie nous entraîne dans un cycle éternel et absurde, car elle nous fait objecter : — Supprimez l'horloge-corps,

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et rien ne sera changé : les âmes n'en auront ni plus ni moins la vie qu'elles ont ; mêmes sensations, sentiments, idées, volontés, passions ; elles se sentiront et se sauront unies aux mêmes corps, elles verront l'Univers comme elles le voient, et la question de Tunion de l'âme et du corps se reposera comme elle se pose, et Leibnitz l'aura résolue comme il l'a résolue et sa théorie nous fera objecter : — Supprimez l'horloge-corps... — En voilà pour jusqu'à la consommation des siècles.

A défaut de cette solution, si c'en est une, et d'après laquelle âme et corps auraient une vie entièrement séparée, on est bien obligé de proclamer leur action mutuelle, et l'on tombe dans une contradiction. On définit, en effet, l'âme comme « immatérielle », et, en même temps, on en fait' un agent « matériel », puisqu'elle actionne les éléments nerveux du cerveau, et que, par leur intermédiaire, elle est impressionnée par le son, la lumière, les odeurs, les contacts, par les forces, les énergies, les substances matérielles, et réagit sous leur excitation. Gomment y aurait-il quoi que ce soit d'intelligible à définir, à se dire obligé de définir, une chose par l'absence des caractères qu'on lui reconnaît.

Il faut prendre « matériel » dans le sens de mesurable qui seul dissipe l'équivoque entre monistes et dualistes. Agir par du mesurable, « être agi » par du mesurable, voilà où les uns et les autres s'entendent pour distinguer ce à quoi s'applique le nom de « matériel ». Agir sur des éléments nerveux et, par eux, être le siège, à la suite

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de' leurs modifications, de phénomènes qui ne se produiraient pas sans elles, c'est bien agir sur du mesurable et « être agi » par du mesurable.

L'alcool, des alcaloïdes, avec une dose mesurable, engendrent des effets déterminés en notre âme. — Non, répliquent les dualistes, dans le cerveau : vous endommagez l'instrument nécessaire de l'àme, non lame; quand la rouille empêche le jeu d'un levier de manœuvre, ce n'est pas le mécanicien qui est ankylosé. — A quoi le moniste riposte : — Si je mesure par des poids l'adhérence que produit la rouille, je mesure par là même une limite supérieure de la force musculaire du mécanicien; les doses d'alcool, d'alcaloïdes, me donnent ainsi, quand je connais les perturbations mentales qui en résultent, la mesure d'une force chimique que le pouvoir antagoniste de l'âme sur les neurones ne contre-balance pas ; j'obtiens une limite supérieure de celui-ci. Et quel est cet étrange mécanicien qui ne saura jamais rien de la nature des accidents arrivés à ses manettes et régulateurs ? Quel est cet œil de l'âme, la conscience, par lequel Tâme se voit elle même et qui voit trouble dans l'âme quand le cerveau s'intoxique ?

§5. — LA FAIBLESSE RATIONNELLE DU « SPIRITUALISME », PREUVE DE SES ÉiNERGIES AFFECTIVES.

Je m'arrête là, bien que le sujet soit loin d'être épuisé. 11 n'en faut pas plus cependant pour défilir l'attitude dualiste. Car, en somme, à côté de

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ces deux questions de la création et de l'âme, tout le reste n'est que corollaire et accessoire.

La situation se résume ainsi :

A de l'obscur, de l'inexpliqué, de l'inconnu, le dualiste ajoute de l'inintelligible ; il résout les énigmes en les laissant subsister avec les mêmes ombres et en leur ajoutant d'autres énigmes dont les ténèbres sont proclamées impénétrables à l'homme.

Quelles que soient nos incertitudes et nos ignorances sur rincréé du moniste, il n'a rien qui répugne à notre raison, tandis qu'elle est « transcendée » par un Dieu incréé, et non moins par la création ex nihilo^ énigme entièrement surajoutée par le dualiste.

Et, au prix d'une telle transcendance, les voiles jetés sur l'origine des choses n'en deviennent pas plus transparents. Voiles sur la matière : qu'est-ce que la nébuleuse, matrice des mondes ? quels sont ses éléments ? n'y en avait-il pas de plus primordiaux ? Voiles sur la vie : des formes plus simples ne précédaient-elles pas la cellule ? Voiles sur l'origine des espèces : leur apparition a-t-elle eu lieu par une transformation des germes, ou par celle des organes des animaux une fois sortis du sein de leur mère, ou par les deux causes ensemble ? ou enfin sans qu'il y ait continuation par une lignée ? dans ce cas, comment ont été formés les progéniteurs de la lignée nouvelle ? au moyen de substances organiques déjà existantes ? prises d'où ? formant quels assemblages '?...

A moins d'abdiquer toute curiosité, le dualiste

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aura les mêmes questions à résoudre que le moniste : l'hypothèse de la création n'y change qu'un nom. Rechercher le moment et le point précis de l'acte créateur inspire au savant dualiste des démarches qui se confondent avec celles du savant moniste occupé à suivre la trame tissée par les déterminations rigoureuses. L'Univers, tel qu'il est, fait à l'un et à l'autre une égale répartition d'inconnu.

Ainsi de l'âme. Tous deux se trouvent en face de la conscience avec son allure si singulière : morts et résurrections, aveuglement et clairvoyance, rêve, demi-sommeil, aberration, ferme possession de la réalité. A cette énigme qui n'en subsiste pas moins tout entière, le dualiste ajoute l'âme, transcendante comme Dieu dans son être, et transcendante en outre par son union avec le corps, et transcendante encore par ce fait que la conscience est à elle, rien qu'à elle, vision intermittente et confuse, bien que directe, de l'âme, toujours vivante, toujours éveillée, par l'âme.

Pourtant le dualiste n'en use pas autrement que le moniste quand il s'agit de la recherche normale de la vérité : il n'ajoute pas, aux inconnues d'un problème, de nouvelles inconnues qui laissent le problème en l'état et greffent sur lui des problèmes délibérément insolubles.

Tout cela ne s'explique que par un renversement de la question.

Le dualiste ne se demande pas :

— Etant donné l'Univers tel qu'il est, quelles en peuvent être les origines ?

Mais :

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— Etant donné Dieu, comment expliquer l'Univers et l'homme de telle sorte qu'ils puissent être son œuvre ?

11 ne se demande pas :

— Etant donné l'homme tel qu'il est, comment s'expliquer ses diverses activités ?

Mais :

— Etant donné l'âme immortelle, comment la concilier avec les diverses activités humaines ?

Au lieu du besoin de savoir si oui ou non Dieu et l'âme immortelle existent, il y a ici la volonté d'y croire. On les pose d'abord comme nécessaires : // les faut. La mission obligatoire de l'intelligence devient alors de les sauver par les moyens les plus intellectuels possibles : peu importe que ces moyens varient, et se contredisent, pourvu qu'ils soient efficaces dans les circonstances où on les emploie : tel argument, excellent hier, se remplace par l'argument contraire, le meilleur aujourd'hui. Les plaidoiries des hommes éphémères passent : la Cause immortelle demeure.

Les ardentes affections dont est fait l'attachement à cette Cause se laissent deviner sans peine. Avant tout, l'homme ne veut pas mourir. Il aspire aussi à la réalisation, en ce monde, d'une harmonie du Beau et du Bien dont le fondement ne lui paraît stable qu'avec Dieu et la Vie Future.

L'athée ne rabaissera pas de telles passions : les âmes qui veulent survivre espèrent autre chose que les délices du paradis de Mahomet. La crainte de l'enfer ne guide plus la majorité des gens qui chantent les bienfaits sociaux du spiri-

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tualisme ; de celui-ci ils vantent de préférence la valeur consolante, ils le préconisent pour créer une atmosphère, en eux et autour d'eux, de « religiosité », de respect, d'amour, d'admiration pour l'Idéal social et moral.

Si l'athée se bornait à considérer les intérêts matériels favorisés par là — qui existent et qui sont puissants — , il aurait le tort, vis-à-vis de lui-même, de pratiquer cette tactique d'autruche par laquelle on se perd plus facilement que par toute autre.

Assurément un levier de passions peut être manié par les habiles ; cela ne change rien au caractère noble et désintéressé qu'elles ont dans les cœurs d'autres hommes, points d'appui à la fois et force principale du levier.

De sorte que l'athée a contre lui non seulement les profiteurs mais les adeptes les plus purs du spiritualisme.

Danger social, et aussi contempteur du Beau et du Bien, voilà ce que nécessairement est plus ou moins l'athée dans l'esprit de ceux qui ne pensent pas comme lui ; or c'est au fond des autres qu'il faut regarder, autant qu'en soi-même, si l'on ne veut pas être dupe d'illusions.

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