LA MORALE, FAIT HUMAIN, GÉNÉRAL ET CONCRET
11 y aune Morale, la même dans tous les temps et dans tous les pays pour les homme devenus hommes, c'est-à-dire s'étant élevés à un certain degré au-dessus de l'animalité. Cette Morale est un fonds commun aux innombrables variétés de disciplines civiles, laïques ou religieuses, pratiques ou théoriques, appliquées ou désirées, qu'on appelle les morales au pluriel. De la Morale font partie l'Humanité, la Justice...
Rien de plus universel, de plus constant, de plus impérieux, que le besoin de justification. Et on se justifie d'après une seule et même Morale.
Gela s'observe dans tous les conflits, de quelque nature qu'ils soient. Chaque adversaire dit sans doute à l'autre : — Je suis avec le Bien et toi avec le Mal — , mais le Bien est le même pour tous les deux. Ils s^entendent d'autant mieux sur les formules des préceptes supérieurs et généraux de la conduite humaine et sur leur inviolabilité qu'ils se combattent avec plus de violence.
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La Grande Guerre n'en a-t-elle pas fourni la preuve ? Si Bethmann-HoUweg avoua qu'il violait la neutralité belge, il ajouta que c'était contrairement au Droit, et, presque aussitôt, il reconnut l'absolue nécessité, pour un peuple, de ne pas agir contrairement à la justice, quand il publia que les Belges, ayant déjà abdiqué leur neutralité, l'Allemagne ne violait rien du tout. Nos écrivains mirent en évidence les principes de Glausewitz et de l'Etat -Major allemand : — Terroriser la population civile du pays ennemi. — En fait, cependant, jamais les dirigeants de la pensée et de la politique des Empires Centraux ne les professèrent ni ne convinrent de leur application. Ils attestaient devant le monde entier, et sans se fatiguer, ni craindre de fatiguer autrui, qu'ils traitaient la population civile ennemie avec les plus extrêmes ménagements, qu'ils soignaient de leur mieux les ennemis hors de combat, qu'ils se bornaient aux destructions de caractère strictement stratégique et tactique, qu'ils pratiquaient — et, encore, bien à contre-cœur ! — les seules représailles indispensables pour leur sécurité ou pour rappeler l'ennemi à l'observation des lois de la guerre... En un mot, leur formidable publicité, tant chez eux qu'hors de leur frontière, répétait : — Il y a une Morale, la même chez tous les hommes ; nous l'observons, nos adversaires prétendent l'observer : ils mentent. — Quand la presse de l'Entente répandait l'idée de deux Morales opposées : l'allemande et l'autre, cette publicité criait à la calomnie.
Les guerres civiles, les luttes de partis, ne dif-
fèrent en rien, sous ce rapport, des guerres de nations contre nations. Lisez les lettres de Jacques Sadoul, et vous verrez à quel point les bolchevistes réprouvent chez leurs adversaires tous les vices et crimes, y compris celui de lèse-patrie, que ceux-ci leur reprochent ; il faut souligner tous. Les polémistes socialistes, chez nous, répètent Sadoul et sont par ailleurs d'accord avec les « bourgeois » pour stigmatiser les haines de classes, l'égoïsme...
Au moment où j'écris, voici la G. G. T. qui proclame le devoir d'obéir aux lois, en même temps que le gouvernement qui la poursuit précisément pour violation de la loi. Elle pouvait tout aussi bien plaider que la loi était mauvaise, ou insuffisante, ou mal faite, et réclamer qu'on y insérât le droit de pression législative extraparlementaire des travailleurs organisés. C'était alors la Justice qui entrait en considération.
Gombien de fois les gouvernements n'ont-ils pas violé les lois qu'ils avaient faites eux-mêmes ? Ils ne manquèrent jamais de s'en justifier par l'attachement à la Morale.
Le code des directions supérieures de l'humanité est fixé si absolument, et d'un consentement si unanime, qu'on peut, dans un conflit public quelconque, tout ignorer de la nature de ce conflit aussi bien que des gens qu'il oppose et prévoir cependant, avec une rigueur scientifique, le gros de leurs plaidoiries.
Si le temps de bataille électorale coïncide avec celui d'une crise de papier et de maind'œuvre, on réalisera une économie intéressante
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en rédigeant un manifeste unique dont les divers partis s'accommoderont. Rien de plus simple. Vous flétrissez l'injustice, la violence, la corruption, l'exploitation de la misère et de l'ignorance..., vous en exaltez les contraires et vous ménagez quelques blancs. Les comités électoraux répartissent à leur gré dans ces espaces libres les mots de « socialisme », « bourgeoisie », « révolution », « réaction »..., et se trouvent munis, tous et chacun, de boniments très sortables.
Les ironistes et les sceptiques me féliciteront peut-être de cette observation. Elle ne vise pas leurs suffrages. Je la fais pour ceux qui réfléchiront à la stricte impossibilité qu'il y a, dans la pratique réelle, à mépriser, à ignorer, à altérer publiquement, un ensemble de prescriptions déterminées: la Morale. Elle existe donc en tant que fait humain général et concret.
§ 2. — la question des fondements de la morale : c'est la morale elle-même qui est une base première.
On se préoccupe beaucoup des fondements delà Morale. On pose mal la question si l'on prend ce terme de « fondement » dans le sens de premières assises ou de sol sur lesquels s'élève un édifice, car c'est au contraire la Morale elle-même qui sert de point de départ à toutes les « morales ».
C'est sur elle que se fondent Dieu et la Religion, et non pas Dieu et la Religion qui la fondent.
A l'origine, ces rites réguliers, dont l'ensemble
s'appela « Religion », ne s'expliquent en rien et n'avaient pas de but positif ; on sentait seulement que les négliger c'était attirer des calamités d'autant plus redoutables qu'elles demeuraient moins connues ; ou bien ils procuraient une exaltation intensifiée par le mystère même de ses origines. De telles pratiques n'avaient aucun rapport déterminé avec la Morale : elles lui étaient aussi bien contraires que conformes ou qu'indifférentes ; les lois des relations habituelles entre les hommes se créaient par la coutume à côté et en dehors d'elles. 11 n'y a pas de proportion constante entre le caractère des peuples barbares ou de ceux de l'antiquité et le caractère de leurs cultes. Des sauvages très cruels n'ont que des cérémonies mystiques anodines, tandis qu'on en observe de sanguinaires chez des « primitifs » ordinairement doux.
Prenant forme peu à peu, les causes vagues des terreurs et des ivresses religieuses devinrent des Etres personnels. Les dieux furent de la couleur des rites dont ils naissaient : bons, mauvais, indifférents ; ils finirent par prendre des âme? humaines, c'est-à-dire que les meilleurs eurent des faiblesses et les pires des éclairs de vertu. Les hommes se conduisirent à leur égard comme des faibles à l'égard de forts, s'inclinant devant leur puissance, ne les jugeant pas moins. Tels les Grecs qui attribuaient à Zeus lui-même des actions présentées par eux comme blâmables ; ils attestaient ainsi qu'ils ne considéraient pas la Morale comme fondée sur la religion ; à plus forte raison en était-il de même des autres peuples qui
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avaient tous des dieux moins humanisés, plus proches des forces naturelles dont le caractère n'a rien de moral ou d'immoral.
Plusieurs procédés furent employés par les hommes pour « moraliser » la Divinité.
On déifia plus ou moins des personnages à demi-légendaires qui avaient prêché une loi morale : Bouddha, Gonfucius, le Christ.
Les prophètes juifs consolèrent leur peuple de sa défaite sans cesse renouvelée en lui annonçant la conquête du monde, conquête à la fin purement spirituelle, puisque le sort des batailles demeurait contraire ; et Jéhovah s'agrandit et s'ennoblit à la mesure de ces espoirs.
Une divinité métaphysique, premier moteur de l'activité universelle, maîtresse des dieux et des hommes, incarnant pour l'éternité le Bien, le Beau et le Vrai absolus, fut conçue par la philosophie grecque qui, peu soucieuse de lui revendiquer des temples, laissait subsister intacts, en dehors d'elle, les rites polythéistes.
Ces trois méthodes convergèrent dans le christianisme, et nulle part ailleurs, d'où lui vint sa situation unique. Il réunit en un seul Jéhovah, le dieu concret, qui avait une histoire, auquel on rendait un culte visible caractérisé par des cérémonies déterminées, dieu d'abord national et réaliste, moralisé, après ses échecs dans l'ordre matériel, par son ambition héroïque de soumettre toutes les nations à d'éternels vaincus, le dieu abstrait d'Aristote et de Platon moralisé par son élévation au-dessus des contingences, des désirs, des voluptés et des intérêts, l'homme enfin, bien-
tôt divinisé, qui avait enseigné à ses frères la voie droite.
C'était fonder la Religion et Dieu sur une Morale préexistante. Quand le christianisme commença de se développer, on le déconsidéra dans l'esprit du peuple et de l'élite en lui reprochant de violer une Morale qui était bien la sienne, puisqu'il repoussait avec indignation de telles accusations, et celle de ses adversaires, puisque ceux-ci les formulaient.
Sans doute, il put exercer une séduction particulière quand il dit que le Royaume de Dieu était proche, était pour le lendemain. Cet effet ne tarda pas à devenir impropre à créer ces grands élans de foule qui répandent une doctrine comme un incendie. En fait de métaphysique, de vie future, de merveilleux, le paganisme avait déjà tout ce qu'apportaient les disciples du Christ, et avec des preuves qui n'étaient ni plus ni moins convaincantes.
De sorte que le triomphe des Chrétiens ne peut s'expliquer que par leur exemple, par le spectacle de leur vie, de leurs mœurs, de leur fraternité, répondant à un idéal moral que l'on reconnaissait. On ne l'eût pas reconnu s'il n'avait déjà hanté, au moins à l'état latent, le cœur des bommes.
Une foule de témoignages le font d'ailleurs re- :rouver un peu partout et jusque dans la prenière antiquité égyptienne.
Quand le mort comparaissait devant le tribunal )sirien de l'Hadès, il se justifiait ainsi : « Je n'ai )oint commis d'iniquités contre les hommes. Je
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n'ai point opprimé les petites gens... Je n'ai pas fait maltraiter un esclave par son maître ! Je n'ai affamé personne, je n'ai point assassiné, je n'ai point fait assassiner traîtreusement, et je n'ai commis de trahison envers personne... Je n'ai pas tiré sur le peson de la balance. Je n'ai pas faussé le fléau de la balance. Je n'ai pas enlevé le lait de la bouche des nourrissons... Salut à vous, dieux qui... n'avez point le mensonge dans votre sein... Donnez au défunt de venir à vous, lui qui n'a point péché, qui n'a ni menti, ni fait le mal, qui n'a commis nul crime, qui n'a point rendu de faux témoignage, qui n'a rien fait contre luimême... Il a donné du pain à l'affamé, de l'eau à l'altéré, des vêtements au nu, une barque au naufragé... » La miséricorde était conçue comme un attribut divin, car le dieu Thot, qui pesait les consciences à la balance de la vérité, ne manquait jamais d'appuyer un peu dans le sens favorable au mort. Et cet idéal moral était formulé à une époque beaucoup plus éloignée, dans le passé, de celle du Christ que celle du Christ n'est de la nôtre '.
On peut bien dire que plus on approche de notre temps, plus la religion apparaît fondée sur la Morale. Les diverses religions se jugent entre elles d'après l'efficacité plus ou moins grande qu'elles s'attribuent pour maintenir les hommes dans une saine discipline de vie. !
Si l'on va au fond des méthodes apologétiques
1. Cf Maspero. Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique. Vol. I. Les origines : Egypte et Chaldée. Paris, Î895. pp. 189-192.
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d'aujourd'hui, on les ramènera toujours à celleci :
1° Prouver la nécessité de croire par cet argument que la croyance serait seule capable d'attacher solidement les hommes à la loi morale ;
2" Etablir que les dogmes, auxquels il faut donc croire^ peuvent se défendre historiquement et métaphysiquement, ne sont pas contraires à notre connaissance acquise, ni à nos moyens de connaissance.
Jamais elles n'adoptent la marche inverse :
1° L'histoire, nos autres connaissances acquises, nos moyens de connaissance, nous prouvent que les dogmes sont vrais ;
2° De ces dogmes découlent telles lois morales, idonc il faut les pratiquer.
Or ce serait cette dernière méthode qui s'imposerait si vraiment c'était sur Dieu et sur la Religion que se fondait la Morale et non Dieu et la Religion sur la Morale.
La Morale, sans doute, a une histoire : elle s'est formée au sein de l'humanité à la suite de telles circonstances ; elle est née, a grandi, s'est développée. On connaîtrait ce qui mérite de s'appeler ses fondements en connaissant ses origines. Elles sont trop complexes, à mon sens, pour qu'on puisse se livrera d'utiles conjectures en l'absence l'une documentation nécessairement très indigente.
On peut bien, sans doute, soutenir la vieille hèse : les sociétés humaines auraient obéi à ces )réceptes généraux qui constituent la Morale parce ju'elles y trouvaient leur avantage. 11 n'y a là
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qu'une généralité assez vague et surtout négative ; on la formulerait ainsi : une société adoptera des disciplines compatibles avec sa durée ou elle ne durera pas.
Gela nous apprend fort peu de chose : tant que restent sauves les règles de conduite nécessaires sous peine de disparition, une société peut y ajouter n'importe lesquelles et elle survivra : or on imaginerait ces superfétations en nombre infini, immorales, morales, belles, laides, utiles ou inutiles ; et même désavantageuses ou nuisibles, pourvu qu'elles ne le soient pas trop.
Rien d'illusoire, d'ailleurs, comme la notion d'avantage : il est avantageux de se débarrasser des consommateurs inutiles — enfants mal conformés, vieillards trop débiles pour travailler — et même de les manger : pourquoi laisser perdre cette chair ? Il est avantageux de respecter la vie humaine, même celle des gens qui sont impropres à tout service, même celle, autant que possible, des ennemis, sinon les hommes perdent toute répugnance à verser le sang, d'où un danger pour l'ordre à l'intérieur des cités...
Ainsi en biologie : la vie a revêtu des formes d'êtres désarmés comme les limaces et d'êtres merveilleusement aptes au combat comme les tigres : deux avantages, puisque les espèces en question sont en pleine prospérité, et avantages tout à fait contradictoires. Ici se décèle un des points faibles du darwinisme : la sélection par l'acquisition des caractères les plus avantageux.
II est étrange que Le Dantec, lamarckiste, c'està-dire prenant, en biologie, le contre-pied de cette
doctrine, la fasse sienne en morale et sociologie où elle vaut encore moins \ Cet illogisme est une présomption de son erreur que je montrerai plus loin.
Le Dantec ne tient aucun compte de diverses possibilités qu'il convient d'examiner. Se plaçant au simple point de vue de la lutte, et de la lutte violente, il rend compte de toutes les règles des rapports entre personnalités individuelles ou collectives par la reconnaissance mutuelle de leur capacité de nuire : — Je m'abstiens de te nuire tant que j'estime que tu pourrais me nuire encore plus. — La miséricorde et la pitié, tout ce qu'on réunit sous le nom de bonté, ne s'expliquent, dans ce système, que par la dégénérescence de l'énergie ancestrale, une sorte de lâcheté : « La pitié se développe surtout chez les gens qui redoutent la souffrance "' ».
Gomment Le Dantec oublie-t-il que tout « avantage » se paie par la perte d'autres avantages et que l'on a les défauts de ses qualités. Ne concevait-il donc pas, d'après cela, que des qualités pratiquement utiles pour rendre un peuple redoutable à ses ennemis ou à ses concurrents — l'affînement du système nerveux qui accompagne l'aptitude à l'invention d'engins, au développement économique, à l'organisation des forces de la cité, à la civilisation en général — aient pour contrepartie des tendances de caractère éventuellement dangereuses comme l'humanité.