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telle mésestime durera autant que la vieille « illusion logique ». remontant à Aristote, c'est-à-dire longtemps encore, puisqu'il y a là une tradition aussi ancrée qu'une hérédité cérébrale.
Ce qui est tout à fait irrémédiable, c'est que la Réalité Profonde, le Mystère, ont pour support les sentiments qu'éprouvaient les hommes les plus primitifs en accomplissant leurs rites : la crainte et l'exaltation aux motifs impénétrables. En appliquant cette religiosité des origines à des dogmes et à un Inconnaissable, support de Tldéal, les religions, les divers spiritualismes ou « idéalismes », développent une vénération puissante, un attachement absolu à l'idée de Devoir. Et ils font ressortir l'infériorité de l'athéisme impropre à actionner un tel levier.
^ Et voilà incontestablement le point faible du monisme :il n'a, il n'aura jamais aucune prise sur les émotions par quoi nos ancêtres les plus lointains préludaient, sans le savoir, à la genèse de la Divinité.
§ 3. — l'idéalisme humaln de l'athée.
Qu'il en prenne donc son parti : rathée,en professant le monisme, est chassé par cela même du banquet où l'humanité s'est accoutumée, depuis des siècles de siècles, à trouver la saveur de beauté, de noblesse, d'élévation, de sainteté, dans l'aliment du Mystère et de l'Inconnaissable.
Un Paradis idéaliste lui est irrévocablement fermé.
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« Idéalisme » cependant signifie autre chose encore que vénération exaltée pour ce qui émane de la Réalité inaccessible. On attache aussi à ce mot le sens d'élan aôectif vers des idées générales. Par là s'ouvrent des domaines où l'athée aura sa part.
A condition qu'il se débarrasse de quelques préjugés exploités contre lui par ses adversaires et qu'il a contribué parfois lui-même à entretenir.
Le principal consiste à opposer le Cœur et la Raison.
Des hommes combattent pour la Raison et la Science ; vont-ils soutenir que leur cause ne soulève en eux rien d'affectif, leur est indifférente ? Ne professent-ils pas Tembrasser avec passion? Et ils affirment leur passion bonne, et même la ■meilleure. C'est le Cœur, en vertu d'un sentiment qu'ils estiment supérieur — l'amour de la Justice, ou de la Vérité, par exemple — , qui leur fait sacrifier d'autres sentiments.
Des athées prêtent donc le flanc à une critique justifiée quand ils prétendent subordonner le sentiment à la Raison et à la Science. Ils posent mal la question. Elle est de savoir, au contraire, à quel élan sentimental, à quel « idéalisme », correspondi la préférence pour la Raison et la Science.
Avant celui-ci, il en est un, l'idéalisme humain, auquel participent largement les athées. Ils n'ont, pour le développer, qu'à méditer sur leur conception nécessaire de l'esprit.
Le premier amour, c'est l'amour de soi-même. Vous vous récriez : — Quoi ! l'égoïsme? — En aucune façon : on n'est égoïste qu'à condition de ne
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jeter sur soi-même qu'un regard d'ignorant, de distrait, d'imbécile ou de malade. Qu'on se reporte ici au « Spiritualisme de l'athée » : on se rappellera que l'individu humain ne serait pas l'homme qu'il est sans toute l'humanité dont il a été précédé, que son Moi pensant contient très peu de chose en dehors de ce qu'elle a mis en lui. En s'aimant soi-même, on n'aime donc presque rien qui ne soit pas elle.
On aime sa famille par qui vous est d'abord transmis le langage dont la valeur mesure celle de la pensée possible au-dessous du niveau de laquelle on restera toujours, quelque génie qu'on ait ; on aime d'abord la femme qui a fait nommer ce langage « maternel «.On aime sa patrie où il est parlé, qui s'est formée surtout en le formant ; on aime en elle tout ce par quoi on est plus homme que l'humanité dont elle naquit ; c'est à travers elle et la coloration spéciale dont elle les revêt qu'on aime la pensée étrangère et celle de l'antiquité. On aime, sans pouvoir la suivre, la lignée spirituelle qui, plus encore que la charnelle, vous a engendré, et qui, au delà de la patrie, passe par la Grèce, par la Palestine, l'Egypte et la Ghaldée, les premiers constructeurs, les premiers agriculteurs, les premiers pasteurs, les hommes qui inventèrent le feu... On aime ceux avec qui on a parlé ou qu'on a lus, et qui, tous, sont donc une part de votre esprit, impuissant que l'on est à discerner si, peut-être, le plus humble d'entre eux ne l'a pas engagé dans un tournant décisif comme la dernière goutte d'eau par quoi s'amorce le siphon du canal qui dérive un fleuve.
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L'athée aimera en Dieu une prodigieuse étape humaine de sa propre pensée.
On aime la force que l'on sent en soi et qui, plus elle est grande, plus elle rend inviolable à votre gré les frontières de votre royaume intérieur. Elle est la conscience, le libre arbitre. La densité du milieu de pensée où Ton vit mesure un des deux éléments indispensables de cette puissance. L'individualité se proportionne à ce qu'elle contient d'humanité.
C'est donc un orgueil puéril que celui de l'homme qui prétend s'abstraire de ses semblables en planant au-dessus d'eux. Une foule sans nombre peuple la cellule où il se croit seul. L'ascète, emmuré volontaire, habite avec ces millions d'hommes qu'il a fallu pour créer d'abord l'idée de Dieu en condensant les brumes du mysticisme primitif devenu tabous, totems, animisme, fétichisme, polythéisme, métaphysique..., et puis pour la transmettre jusqu'à lui. Si les murs de la cellule sont nus, si elle ne contient aucun instrument de pensée active, la folie ne tarde pas à punir l'entêtement de la solitude. Haussons les épaules devant les tours d'ivoire: la prétendue élite qui se fait honneur de les hanter souffre d'une étrange hallucination: elle prend une place publique pour un sanctuaire interdit. Elle qui s'arroge le privilège de la pensée, elle en méconnaît les origines, elle n'y entend pas ce bourdonnement d'essaim plus dense encore pour elle que pour 1' « homme dans la rue ». Illusion du misanthrope I II se terre en son coin pour se séparer des hommes, et il emporte une humanité avec lui. D'où vient le chagrin qui l'exile ? d'un
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type de perfection dont on reste trop loin à son gré. Mais cet idéal, il l'ignorerait si des hommes parmi lesquels il a vécu ne le lui avaient transmis, ne le lui avaient fait aimer après l'avoir reçu d'autres hommes encore. Un Alceste ne peut naître chez les sauvages : ce qu'il y a en lui et qu'ils n'ont pas, c'est toute l'humanité qu'il y a entre lui et leurs pareils des premiers âges.
Quand nous projetons sur nous-mêmes une lumière qui n'a en somme rien de transcendant : celle du simple bon sens, nous ne voyons rien que nous devions vraiment à nous, rien sinon — élément d'ailleurs essentiel — notre effort. Si nous nous aimons nous-mêmes, c'est-à-dire l'humanité que nous sommes, il ne peut être dirigé que dans le sens de cet amour.
Notre effort représente dans notre esprit ce qu'est dans la flamme l'énergie calorifique et lumineuse qui s'y localise. Une flamme consciente et pensante, et s'aimant, aimerait le milieu comburant où elle vit, dont elle vit, qui est «Ile-même. Ayant le pouvoir, comme nous, d'exereer sur lui une pression aspirante et de l'enrichir un peu par les produits de la combustion ainsi accélérée, elle aurait sa force tendue vers ce but.
Le manque de réflexion explique seul que nous ne concevions pas clairement l'augmentation de densité et l'expansion du milieu comburant humain comme un idéal nécessaire. Cet idéal implique tout le reste : vouloir que la pensée étende son règne, c'est vouloir la vie matérielle améliorée, moins de souffrance, moins de haine, plus d'aisance dans le travail utilitaire des individus et,
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par conséquent, une organisation économique où,, par le minimum de contrainte, serait obtenu le maximum de rendement des intelligences, des bras, de la matière et des forces naturelles.
De là une religion humaine inspirant les rapports entre les hommes depuis le privé jusqu'au gouvernement intérieur des nations et à la politique internationale.
On dira que je ne fais ici que répéter Auguste Comte. Rien de plus certain, et je ne prétends à aucune invention. 11 faut toutefois se rappeler Téchec du grand fondateur du positivisme dans sa tentative d'instituer une religion rituelle. Des formes extérieures de culte ne sont pas viables si elles ne s'appuient sur l'idée d'une très vieille tradition, si elles ne sont l'effet d'un transformisme lent.
La religion humaine ne peut être qu'un idéalisme.
En outre, Auguste Comte refroidit nos sentiments à l'égard de l'humanité quand il fait d'elle ce Grand Etre destiné à tenir l'emploi de l'Etre Suprême des philosophes de l'avant-dernier siècle. Il la pose ainsi dans un état de perfection abstraite où notre imagination ne peut rien se représenter de vivant. 11 n'a aucun moyeu d'en réchauffer le culte, puisqu'il lui manque cette ressource de l'Inconnaissable, du Mystère, par quoi le Dieu issu de la spéculation la plus métaphysique bénéficie encore éventuellement de la crainte et de l'exaltation ancestrales.
En élevant des temples à l'Humanité, Auguste Comte la divinise et par conséquent la déshuma-
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nise. Il ne la rend plus accessible qu'à un respect officiel et déclamatoire.
Aucune vénération pour l'humanité, à laquelle notre cœur prenne vraiment part, ne naîtra sans que nous embrassions d'un même regard la Bête et l'Esprit qui sont en nous. C'est l'humanité, elle seule, qui a porté le second à l'altitude où il vit au-dessus de la première. Voilà le résultat : on n'y aura rien changé par les réquisitoires, fussentils pleinement justifiés, du pessimisme le plus sombre. Quand bien même la pensée serait un rocher de Sisyphe qui, demain, devra dévaler la pente, elle n'en domine pas moins aujourd'hui l'animalité d'une hauteur vertigineuse : elle est au point où elle est malgré tout ce qu'ont fait les hommes pour démentir leur caractère humain. Reconnaissons la laideur morale, la férocité, la bêtise, le sang, la haine, la souffrance ; mesurons tout cela d'une exacte mesure : il le faut ; nous comprendrons alors quel enfer l'humanité traverse victorieusement quand elle nous transmet l'esprit. Ne cessons d'imaginer tout ce qu'il a fallu accumuler de génie pour que notre espèce, commençant sa carrière sans langage, sans armes et sans feu, parvînt à créer la pensée avec sa puissance actuelle. Tant de grandeur commande une vénération qui, pour être juste, doit dépasser celle qu'ont obtenue les dieux : aucun Immortel ne doit son essence divine au seul résultat d'un laborieux progrès ; le prix qu'a été payée Tascension humaine, les défaillances dont elle s'accompagne, étreignent le cœur d'émotion.
A l'humilité chrétienne fait pendant la modes-
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tie de l'athée. 11 aura Torgueil de sa dignité humaine avec la conscience qu'il na rien fait, qu'il n'aurait rien pu faire par ses forces personnelles, pour 1 acquérir, que, tout au plus, il la conservera. Son seul mérite, bien à lui, réside en son effort. L'effort individuel des plus grands hommes n'aurait agi que sur le vide et produit que le néant s'ils n'avaient continué et coordonné des efforts antérieurs; aussi les vrais savants sont-ils modestes, parce qu'ils savent. L'orgueil, chez l'athée, comme ailleurs, n'est qu'une ignorance.
§ 4. — l'idéalisme scientifique.
Toutes nos activités, aussi bien les cérébrales que celles de nos membres, s'entretiennent par une force motrice affective. ?>ous ne faisons rien où ne s implique une satisfaction à poursuivre ou à conserver ou une souffrance à éviter.
La Science ne fait pas exception : elle est, elle aussi, fille du Désir.
J'entends la Science-Philosophie, ceUe qui n'a pour but que la connaissance de l'Univers. Le public d'aujourd'hui est porté à n'assigner aux recherches scientifiques qu'un mobile d'utilité ; il confine la science dans le rôle de cerveau de l'industrie ; il oublie son coté purement spéculatif. Cette errem' s'explique : le développement économique moderne est tel qu'une pénétration mutuelle intime s'accomplit de la pratique dans la théorie, et réciproquement : on a peine à les dégager l'une de l'autre ; l'usine devient un labora-
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ioire, ic laboratoire une usine. Rien de plus certain.
Mais ce feutrage de l'application dans la spéculation ne s'étend que sur la moindre partie du domaine de la science. Des régions sans bornes subsistent qu'elle explore malgré une impuissance radicale à satisfaire ceux qui demandent : — (Juel protît en résultera-t-ii pour le bien-être de 1 humanité?
Quand Tastronomie a déterminé avec une précision croissante les positions des principales étoiles, les mouvements des planètes et de la lune, elle améliore la mesure du temps et celle de la surface de notre globe, elle accroît la sécurité et l'économie des voyages sur mer, elle restreint l'incertitude des itinéraires à travers les contrées mal connues... Cela fait, à quoi sert-elle? A quoi bon s'évertuer sur chaque grain de la poussière des astres ? à quoi bon l'étude de leurs spectres lumineux? à quoi bon la dissection optique des nébuleuses ? à quoi bon chercher à pénétrer les énigmes de Mars, de Vénus, de Jupiter... ? Et les mêmes questions se posent à propos de presquetous les sujets d'étude des sciences biologiques, de la paléontologie, de la préhistoire, de l'archéologie... A tous ces « à quoi bon ? » une seule réponse : — Pour mieux connaître l'Univers. — Toutes ces recherches ne sont donc inspirées que par la curiosité.
Elle est désintéressée, et c'est ce qu'on lui reproche. Comment 1 il y a tant de misère dans le monde, et vous gaspillez vos dons magnifiques d'intelligence, le labeur de toute votre vie, sans
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apporter un atome de bonté, ni un espoir, ni un soulagement, ni une lumière morale ! Les problèmes qui seuls importent : notre origine, notre fin, la réalité profonde de l'Univers, la conduite des hommes, vous vous en détournez!
La vieille sagesse voulait se constituer en certitude immuable qu'il n'y aurait plus qu'à défendre. Aussi n'aimait-elle pas la curiosité qui pousse à franchir toutes les portes, même celles des enceintes qu'a closes le respect. Les mythes anciens se plaisaient à raconter le châtiment de la curiosité. On se rappelle, dans les Mille et une Nuits, l'histoire de l'un de ces trois calenders également fils de rois et borgnes de lœil gauche : il était demeuré seul dans le palais d'inestimables houris ; elles lui avaient laissé les clefs des chambres des trésors en lui disant : — Tu peux les visiter toutes sans danger, excepté une : si tu pénètres dans celle qu'ouvre la clef d'acier, il t'arrivera malheur. — Il y pénétra, comme de juste, eut un œil crevé et, de celui qui restait, ne revit jamais les inestimables houris.
Ce fut la curiosité, bien plus que la désobéissance, qui fit le péché originel.
Malgré l'immémorial anathème que l'on répète encore, la curiosité scientifique est féconde, et cela en raison même de son désintéressement.
Bien ingrates sont la métaphysique et la théologie si elles ne lui rendent pas hommage. Tout ce qu'il y a, dans la doctrine chrétienne, de déisme rationnel, et que lui a transmis Saint Thomas d'Aquin, vient de la science grecque du iv" siècle avant notre ère — cosmologie et géométrie —
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élaborée par la logique d'Aristote. On ne saurait voir là que le fruit d'une curiosité scientifique et bien désintéressée : rien n'eût changé dans les conditions économiques de l'activité des anciens Grecs, dans leur art, leur industrie, leur vie matérielle, leur sort politique, s'ils étaient demeurés tout à fait indifférents à la théorie du Cosmos. L'astrologie elle-même, qui répond à notre besoin invétéré de connaître la destinée, n'enlève rien à la gratuité de l'effort hellénique vers une explication cohérente de l'Univers : jadis, comme maintenant, l'astrologie ne vaticinait que d'après les positions angulaires des astres : elle n'avait aucun renseignement à tirer de leurs distances ni du mécanisme qui les entraînait ; peu lui importaient donc les sphères d'Eudoxe et d'Aristote.
Mettez-vous à la place des entrepreneurs de transports par terre du xvf siècle. Quel programme d'amélioration de leur industrie pouvaient-ils s'assigner ? Celui-ci et nul autre : perfectionner les races de chevaux, les routes, les véhicules, l'organisation des relais... Ils eussent traité en aliéné celui qui leur aurait dit :
— Pour augmenter la puissance et la rapidité de vos charrois, faites étudier la pesanteur de l'air et aussi la friction de l'ambre, du soufre, de la résine, le contact de deux métaux différents.
Et cependant cet étrange conseilleur eût dit la vérité.
La machine à vapeur ne fait-elle pas rouler les coches beaucoup plus vite qu'il y a seulement cent ans ? Or, jusqu'à .James Watt, elle n'était qu'une machine atmosphérique : on refroidissait
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la vapeur introduite sous un piston ; cela faisait le vide, et la pression de l'air, agissant sur l'autre face du piston, produisait letFort utile. L'idée venait de Papin qui l'avait eue en apprenant par Torricelli, le P. Mersenne et Pascal que l'atmosphère avait un poids énorme : de là un réservoir inépuisable de force ; elle paraissait gratuite ; la pensée vint naturellement à plusieurs de l'utiliser, parmi lesquels Papin dont le mérite fut d'avoir seul trouvé un procédé applicable. A l'origine de sa découverte à fins utilitaires n'en furent pas moins les expériences de ceux qui voulaient éclaircir les vieux problèmes de l'horreur éprouvée, par la nature, pour le vide, et de la pesanteur ou de la légèreté spécifiques de l'air. Pourquoi s'ingéniaient-ils ? Pour savoir : rien de plus.
Avec un peu d'imagination, on retracerait une genèse purement industrielle de l'invention de la vapeur : ce serait cependant par une vue que je démontrerais superficielle, si ce n'était trop long. Aucune induction raisonnable ne permettrait en revanche de se représenter le désir d'aller plus vite, de se mieux éclairer, d'enrichir les procédés métallurgiques, d'augmenter le rayon d'utilisation des chutes d'eau. . . comme ayant pu conduire, dès le début, et directement à la construction de la dynamo. Gramme, Siemens, Edison, qui la réalisèrent, sans en deviner toutes les conséquences, étaient conditionnés par Ampère ; celui-ci n'avait été mû, dans ses travaux, que par l'ambition de trouver les lois de l'action des courants sur les courants, et il partait des acquisitions de ses pré-
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(iécesseurs : Faraday, Œrsted, Volta, Galvani..., qui ne visaient non plus qu'à élucider des phénomènes « curieux». Voilà la lignée « galvanique»; la fécondité de sa carrière fut grandement intensifiée par sa parenté, tout de suite entrevue, avec la lignée « statique » : Franklin, Coulomb... ; or, à l'origine de ces deux branches qui convergèrent, il y avait ces études, tenues pour ne concerner que les cabinets de physique, comme sur les effets produits par des accouplements de deux métaux différents, comme sur l'attraction et la répulsion des corps légers résultant du frottement de certaines substances.
Quand bien même nos entrepreneurs de transports du xvi^ siècle eussent compris l'intérêt de telles recherches, ils eussent observé :
— L'échéance en est incertaine, peut-être plusieurs fois séculaire ; faut-il que nous renoncions, en l'attendant, à perfectionner nos moyens actuels de roulage .^
Une industrie, en effet, même très « allante », est contrainte, par la force des choses, à ne pousser son progrès que suivant une direction déterminée et en envisageant un résultat très proche. Le distributeur d'énergie sous le mode électrique, par exemple, sera avisé s'il entretient un laboratoire de physique et de chimie, tout à fait autonome, où les travailleurs soient laissés à leur libre initiative comme de purs savants. Ces collaborateurs, toutefois, devront justifier d'un espoir raisonnable de l'utilité de leur labeur pour celui qui les subventionne ; il leur faudra montrer, au bout de leurs recherches, les possibilités d'un avantage
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économique relatif à l'exploitation dont ils dépendent et non pas à une autre toute différente, et avantage qu'on ne doive pas attendre trente, quarante, cinquante ans. Us seraient très mal venus à se spécialiser dans la radioactivité, sous prétexte qu'on apprendra par elle à utiliser les réserves de l'énergie intra-atomique, infiniment plus abondantes que celles de la houille et des chutes d'eau.
Même animée de l'esprit le plus large, l'industrie est obligée de dire à ceux qui la servent directement :
— Voici mon point d'avancement ; suivez le chemin où je me suis engagée et n'allez pas trop loin.
Il est clair que des gens retenus par une laisse aussi courte ont incomparablement moins de chances de découvertes que les explorateurs poussés par la curiosité pure : ceux-ci vont partout, n'importe où, et de préférence là où personne ne va ; ils ramassent ce qu'ils trouvent ; comme la joie d'avoir trouvé leur est une satisfaction suffisante en elle-même, ils se résignent facilement à ce que leur butin ne soit qu'une contribution aléatoire à des applications non moins aléatoires tant dans leur valeur que dans leur échéance.
En fait, et de plus en plus, l'expérience le prouve, les œuvres scientifiques les plus fructueuses résultent de la coordination d'études en nombre immense, dont beaucoup, fort modestes, se sont avérées indispensables, bien que leur portée fût tout à fait imprévisible à l'époque où elles s'achevaient.
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Ainsi l'effort dû à la curiosité désintéressée estil au bénéfice tout particulier de l'avenir. C'est donc là, non pas le désintéressement de l'égoïste inutile qui s'abstrait de tout ce qui touche l'humanité, mais celui de gens qui préparent une puissance et une richesse dont ils ne jouiront pas à de leurs semblables qu'ils ne verront pas. Leur reprocher la satisfaction de la curiosité, plaisir attaché à leur tâche, serait d'une maladresse et d'une injustice aussi grandes que de rabaisser la pratique du bien quand elle s'accompagne d'un attrait.
Gela n'empêchera pas qu'on en revienne à une remarque déjà vieille : la science n'apporte pas au monde un atome de bonté.
Vérité indiscutable : jamais le microscope, ou la cornue, ou la balance de précision, ou le cathétomètre, n'ont murmuré la moindre exhortation altruiste. La science est, dans sa matière, amorale; elle n'enseigne aucune vertu.
En revanche, elle en exige. Quand elle ne ferait que rendre nécessaires le travail et la méditation, il y aurait en elle un de ces salutaires divertissements dont nos pères disaient : — Gela vaut mieux que d'aller au café. — Elle est facilement absorbante, elle ne supporte pas alors le partage avec ces vices qui pompent à eux toute la vie. A moins d'un tempérament exceptionnel qui confine à la monstruosité, l'homme épris de science ne sera ni criminel ni débauché. Avantages qui ont leur prix ; mais ils sont, à la vérité, négatifs.
11 y a, en outre, beaucoup de positif dans l'attachement à la science.
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On ne va pas à elle sans un désir qui s'appelle curiosité désintéressée.
Celle-ci est une inspiratrice fréquente d'héroïsme. Poussés par elle, les gens risquent leur vie avec une extrême facilité, ils vont aux pôles, dans les déserts, aux pays de la soif et de la peur, chez les cannibales, affronter des genres de mort qu'on ne se représente pas sans frisson ; des chimistes ont laissé des membres à l'étude du chlorure d'azote ou ont été empoisonnés par le cyanogène ; les radiologues acceptent de finir par une lente corrosion de leur chair. Et je ne parle pas des techniciens qui succombent dans l'accomplissement de leur devoir professionnel : les médecins à la peste, au choléra... On les admire avec raison. Des hommes cependant courent les mêmes dangers par un libre choix : biologistes qui pourraient mener une vie de sécurité sans encourir la moindre déconsidération, ils vont braver d'épouvantables épidémies pour en étudier le microbe.
Tels sont les martyrs de la science. Les martyrs de la foi — et je comprends parmi eux ceux de la foi politique aussi bien que ceux de la foi religieuse, moins nombreux aujourd'hui — ont sans doute un héroïsme plus frappant en ce qu'ils vont à une mort plus certaine. Au moins, eux, soutiennent-ils une vérité qu'ils possèdent en totalité. Le martyr de la science, lui, n'a cure de défendre la vérité scientifique qui se défend bien toute seule : il ne défend pas, il veut conquérir ; il joue l'alternative de la vie ou de la mort contre la possession d'une parcelle infime de vérité, ou plutôt contre une chance de possession, car il
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n'est jamais sûr de ne pas faire une poursuite vaine.
Il faut donc qu'il l'aime bien, cette vérité.
Une telle passion représente un idéalisme, et qui a de la hauteur. A la différence de lïdéalisme de foi, il n'a pour objet que la vérité objective, donc impersonnelle ; le martyr politique ou religieux veut annexer, lui aussi, mais des personnes à une vérité qui, pour le moment, est la sienne et n'est pas la leur, tandis que le scientifique a pour but d'annexer de la vérité qui, pour le moment, n'est pas à lui et qui ne sera à lui que s'il juge qu'elle sera en même temps à tout le monde.
Par le fait même qu'elle est impersonnelle, la vérité objective ne s'atteint que par le désintéressement entendu dans le bon sens, c'est-à-dire en subordonnant tout ce qui est passion et intérêt propres de l'individu.
L'esprit que domine le goût de la vérité objective maîtrisera nécessairement jusqu'aux ambitions les plus légitimes comme étant des causes d' erreur.
On veut de la renommée, des « distinctions » ; combien de savants sont conduits par là à s'illusionner eux-mêmes sur la valeur de leurs théories ; ils plaident devant leur propre conscience comme devant le public, dissimulant les insuffîj sauces deJeurs vérifications, donnant des «coups de pouce » à leurs mesures pour les faire concorder avec les résultats qu'ils désirent, usant de subtilité dans leurs arguments, ne dédaignant pas lessophismes. Quand ils acquièrent ainsi du prestige, leur autorité conduit au gaspillage du temps et des efforts des chercheurs.
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Si les savants placent, au contraire, l'amour de la vérité objective à la tête de la hiérarchie de leurs sentiments, de deux choses l'une, ou bien ils diffèrent la publication de leurs théories, ou bien ils mettent autant de soin à en déterminer et à en décrire les vides que les pleins, car ils savent que les lacunes, fussent-elles minimes, sont des issues possibles vers de l'inconnu encore inexploité ; les masquer, c'est s'interdire à soimême et aux autres des accès éventuels vers la vérité objective, c'est détourner la curiosité désintéressée de champs d'exploration dont on ne saurait dire qu'ils ne ménagent pas de magnifiques découvertes. La vérité objective d'abord, la curiosité désintéressée d'abord, et ensuite seulement le rayonnement personnel sous ses diverses formes d'honneurs ou de profits.
Les désirs affectifs qui inspirent ainsi le sacrifice d'aspirations, même très honorables au regard de la morale courante, sont incompatibles, dans une même conscience, avec les moindres concessions au mensonge ou à l'injustice.
Rendons-nous compte de ce que sont les tricheries scientifiques pour le public : rien de plus, au point de vue moral, que celles d'un joueur solitaire de « patiences » qui déplace une carte pour éviter de perdre, et bien inoffensives par la matière sur quoi elles portent : que l'hydrogène et l'oxygène fassent de la vapeur d'eau, cela laisse déjà beaucoup de gens assez froids ; on ne rencontrera personne pour s'indigner de ce qu'un chimiste ajoute ou retranche un peu à la proportion d'hydrogène que lui indique sa balance ; au con-