L'Opinion. 22 mai 1920. pp
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Je crois que l'on peut se représenter ainsi l'état d'âme des incroyants « idéalistes » ; ils sont en nombre considérable, car on ne saurait distinguer d'eux cette foule de croyants dont la foi représente plutôt une religiosité générale que l'adhésion à des formules dogmatiques précises.
« Le scientiste, disent-ils donc, par l'organe de M. Gonzague Truc, peut être, et est souvent (dans la pleine acception du mot)... un homme ; spécialisé (cependant) dans l'actuel et le positif, borné par le phénomène où il se borne, enchaîné par les liens décevants dont il essaye d'étreindre l'univers, il lui manque toujours la vue en profondeur, l'amplitude de l'image et de la méditation, l'expérience de l'intellect quH utilise sans l'examiner, le sens du mystère ou de l'inconnaissable, et cette grâce enfin, si j'ose dire, par quoi se mûrit toute raison...
« ... Quand je considère la qualité de l'intelligence née, précisément, de l'idolâtrie de la science et la sorte de sagesse dont s'enorgueillit le monde moderne, je ne puis m'empêcher de souhaiter que s'attardent un moment de plus les flots surannés qui tentent de recouvrir tant de laideur. »
Procès de beauté morale, comme on le voit par ce dernier mot. Où est cependant le délit esthétique reproché à l'adepte de la Science-Philosophie ? On le définirait en une phrase : l'athée ne s'occupe absolument pas de l'inconnaissable.
Tout le réquisitoire dérive de là. Laisser complètement de côté la recherche du « fond des choses », c'est traiter par le dédain cet effort métaphysique dont je viens de parler, c'est avoir
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tari en soi les puissantes sources d'émotion par lesquelles il prend naissance et qu^il alimente à son tour, c'est supprimer de la pensée la beauté la plus achevée, celle qui suppose Fanion harmonieuse des facultés maîtresses de l'esprit : le cœur et la raison ; la plus haute, celle qui reflète l'essence suprême de l'Univers ; la plus éprouvée, celle qui a passionné tous les hommes dont le regard veut embrasser le monde, tous, depuis les inventeurs des cosmogonies archaïques, jusqu'à Bergson, en passant par les métaphysiciens hindous, par les philosophes grecs, par Aristote et Platon, les docteurs chrétiens, la scolastique du moyen-âge, par Descartes, Leibnitz, Bossuet...
«... Je ne saisis des choses que l'apparence sans en atteindre le principe. 11 faut bien pourtant qu'elles en aient un ! » Ainsi raisonne, comme le rappelle M. Gonzague Truc, tout philosophe qui ne se borne pas au pur scientisme. Voici donc une Réalité, bien plus : la seule Réalité. La certitade qu'on a de son existence crée vers elle un élan d'une force incomparable, et, d'autre part, elle demeure inaccessible. Ce double sentiment de l'attrait exercé par le but suprême et unique de la connaissance et de Timpuissance où l'on demeure àTatteindre revient à une sorte d'adoration du Mystère — si différent du simple Inconnu ! — à une religiosité.
On y rattache presque nécessairement tout ce qu'il y a, dans notre esprit, d'impérieux et dont les origines nous demeurent brumeuses, comme la Morale.
Cette religiosité correspond à la mentalité que
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l'on appelle « idéaliste »,au moins d'après un des sens les plus courants de ce terme ; or « idéalisme » est inséparable de beauté morale.
De là la bassesse, la grossièreté, la laideur, la sécheresse, l'étroitesse, la platitude, la myopie, le terre à terre, dont on fait plus ou moins, et cela souvent par instinct, sans en convenir avec soimême, les attributs de l'athéisme, parce qu'il est la négation même de cet idéalisme. .
L'attitude des croyants ne diffère pas de celle des incroyants idéalistes, quand ils ont enlevé aux dogmes ce tranchant qui sépare d'un coup sec l'humanité en deux partis : le Bien et le Mal ; modération la plus habituelle chez eux aujourd'hui. Ils adhèrent alors à leur foi, non pas comme à un procédé de police agissant par l'appât de récompenses et la crainte des répressions pénales, mais comme à un ferment plus actif de la religiosité : respect, amour, admiration pour le Mystère, nuage impénétrable où se dérobe la Réalité et que Tldéal fait resplendir comme une auréole visible.
L'athée cesse d'être pour eux le damné, le suppôt de Satan. Il devient plus prosaïquement le pauvre homme qui ne voit guère au delà de deux et deux font quatre.
§ 2. — LE POINT FAIBLE DE l'aTHÉISME AU POINT DE VUE IDÉALISTE.
Un poids de réprobation pèse sur les épaules de l'athée. Faut-il subir passivement en lui un de ces inconvénients que l'on se borne à constater
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comme telle infériorité congénitale que rien ne peut pallier ?
En partie, oui.
Rien n'empêchera que le monisme, doctrine de l'athée, ait contre lui des habitudes de penser inscrites, depuis Aristote, dans notre langage même, et des habitudes de sentir qui ont précédé la naissance des dieux.
Le premier mouvement de l'athée qui commence à philosopher en athée est une révolte violente contre l'absurdité qu'il découvre dans les métaphysiques « spiritualistes ». Elles n'en ont pas moins été professées, et elles le sont encore, par des gens beaucoup plus intelligents que lui. Comment cela peut-il s'expliquer ?
Tout simplement ainsi : les métaphysiciens — et même, souvent, quand ils ne sont pas spiritualistes » — appliquent à la nature des choses des « nécessités » qui ne sont telles que pour notre langage. On en a vu un exemple dans ce principe d'identité et de contradiction dont nous ne pouvons absolument pas nous passer quand nous parlons et qui ne saurait avoir aucun sens dès qu'on prétend l'imposer aux choses '.
Le besoin analytique, tout à fait impérieux, de nos langages nous force à concevoir des sujets de phrase, des « substantifs » ; de là la « substance » isolée des attributs et de Taction, le « fond des choses », l'absolu ; la métaphysique calque ici son analyse sur la structure des phrases où le substantif sujet est séparé de l'adjectif et du verbe.
1. Voir Deuxième partie, ch. III, § 2. Relatif. Absolu... fin du paragraphe.
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Cette structure grammaticale a été imposée à l'Univers. De quel droit ? Pourquoi y aurait-il, dans l'Univers, une réalité indépendante de tous les etfets qu'il peut produire non seulement sur nos sens, à nous hommes, mais sur tous les sens possibles d'êtres intelligents autrement doués que nous ? (Ceux-ci non plus n'atteindraient que des « apparences ».) Et surtout que signifie cette réalité ' ?
Le moniste ne comprend pas. 11 doit cependant tenir compte de ce que, depuis Aristote, on est habitué à comprendre.
Un pli deux fois millénaire, et que tant de philosophes ont accentué, ne s'efface pas en quelques années.
Toutefois, comme il n'est qu'intellectuel, on en viendra à bout, grâce notamment à Bergson qui, tout en ayant une métaphysique, ruine singulièrement la métaphysique traditionnelle : il fait ressortir combien notre langage s'adapterait mal aux réalités s'il prétendait comprimer, dans ses vieux cadres de permanence, d'immobilité, de substance, d'absolu, un monde essentiellement dynamique et fluide. Le Dantec, en maints et maints passages de ses œuvres, s'exprime dans le même sens.
Bergson compense par ailleurs le côté subversif de sa doctrine. Privé de ses ressources, l'athée restera un penseur sans envergure pour les philosophes qui posent le Mystère dans cette Réalité Profonde que cachent les « apparences ». Une