L'APOSTOLAT DE L'ATHÉE
Je rappellerai d'abord que ce livre n'a été écrit qu'à l'intention des athées « déjà faits ».
Il me semble cependant répondre à un besoin très général, quand bien même il serait prouvé que « l'élite » tend de plus en plus au dualisme.
N'oublions pas qu'il y a une masse énorme d'athées de circonstance pour qui la négation des principes « spiritualistes » essentiels représente seulement une révolte contre l'ordre social dont ils se croient, avec tort et raison, les victimes. J'ai nommé les « prolétaires ».
S'ils sont « conscients » en tant que prolétaires, leur « conscience » d'athées laisse à désirer, en quoi ils ne sont pas inférieurs à l'immense majorité des athées « bourgeois ».
Faut-il les laisser là où ils en sont sous prétexte que leur athéisme, étant d'occasion, finira bien par les quitter, et faire place à une foi religieuse ? Ce serait compter sur une éventualité qui ne se dessine guère et ne se réalisera sans doute jamais chez un grand nombre d'entre eux. 11 convient donc de tenter un effort pour substituer dans leurs esprits quelque chose de positif à une négation instable, purement passionnelle, et
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qui n'est, comme telle, qu'une force catastrophique aveugle.
Mon livre, ou un autre analogue, ne saurait les atteindre directement : il les ennuierait trop. Mais il les touchera par l'intermédiaire de ceux qui leur parlent ou même qui parlent à ceux qui leur parlent.
Je voudrais avoir persuadé les athées de faire du prosélytisme, non pas pour conquérir des adeptes nouveaux, mais entre eux : qu'ils s'excitent à méditer leur doctrine et à se conduire d'après ses conséquences.
Un tel apostolat ne peut que profiter à tout le monde.
Avant d'en résumer les bienfaits, je rappelle un second point : si l'athée a une bonne physique, il passe, même encore maintenant, à ses propres yeux, pour n'avoir pas de morale.
J'espère qu'il ressortira des pages précédentes que c'est là une illusion due à l'inerlie de la pensée pratique : l'athée n'a pas de morale parce qu'on a pris l'habitude de répéter qu'il n'en avait pas. Que les théistes exploitent ce préjugé en le renforçant d'arguments, ils font leur métier et usent de leur droit. Mais les athées témoignent d'une singulière paresse d'esprit en y persistant. Ils ne sont pas athées ou ils croient à l'origine purement humaine de l'esprit humain et à la Science-Philosophie. Un idéalisme humain et scientifique ressort de là par une conséquence non moins impérieuse que l'idéalisme chrétien du dogme de la Rédemption.
De l'Idéalisme, de la Morale... et des autres
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entités à majuscule, on juge par la méthode de l'absolu ; la plus commode, parce qu'elle dispense 1 d'un travail difficile, la plus fausse aussi, parce qu'elle a toujours tort non moins dans l'affirmation que dans la négation. On prononce sur 1 Idéalisme, la Morale... : — Ce n'est rien — , ou : — C'est tout.
Ce n'est rien : Thomme a une faculté prodigieuse de mensonge envers lui-même, à tel point que c'est lorsqu'il est le plus sincère qu'il déçoit le plus autrui. Il a des passions qui lui font commettre l'injustice, et il a en même temps la passion de la justice. Gomment concilie-t-il ces contraires ? le plus simplement du monde : il assouvit sa passion et il nie l'injustice. Il a une casuistique toute prête à cela. Parmi les écrivains les (plus tarés, on en trouve qui exaltent la beauté morale avec un lyrisme inégalé. Les harpies humanitaires foisonnent... A quoi bon une règle de ] conduite sans laquelle on ne se conduirait pas autrement qu'on ne se conduit ? A quoi bon un but dans l'ignorance duquel on ne dévierait pas d'une ligne du chemin que l'on suit ? Idéal, Moj raie... des mots ! Ce n'est rien.
C'est tout : des mots, peut-être, mais qui mènent le monde. Ils engendrent des faits ; l'histoire est leur produit. Leur souffle a soulevé toutes ^es grandes vagues de l'humanité : christianisme, réforme, révolution, socialisme. Les « réalistes » ont besoin d'eux : ils ne peuvent défendre leurs intérêts qu'au nom d'un intérêt collectif, national ou autre. La misère même de peuples entiers, formidable réalité, et qui devrait être une force
irrésistible de révolte, se laisse mépriser impunément par la tyrannie, comme un simple mot, quand il n'y a pas un mot pour Tépauler, tel celui de Justice...
Or les deux thèses sont également vraies, donc également fausses, ou si Fou veut, alternativement vraies et fausses, car aucun homme ni groupe d'hommes n'a d'activité morale qu'en zig-zag, poussant vers le haut, puis vers le bas, à droite, puis à gauche, vers l'idéalisme, puis vers le réalisme, par réflexion, puis par impulsion... Il en restera qu'en moyenne, les entités à majuscule sont quelque chose d'important.
Ce n'est donc pas un avantage négligeable que la moralisation de l'athée, surtout si elle entraîne celle du prolétariat. Et on ne l'attend pas d'une chimère, car si l'athée manque de cette force idéaliste que la tradition infuse aux dogmes et aux mythes religieux, il a celle de la logique la plus stricte : sa morale ressort de sa doctrine avec la rigueur d'une conclusion de théorème de géométrie.
Je sais bien qu'il faut considérer ce pouvoir surhumain que possède l'homme de narguer la contradiction. Qu'on pense aux Jansénistes et aux Calvinistes : ils croyaient que leurs efforts personnels ne pouvaient influer en quoi que ce fût sur la décision de leur sort d'outre-tombe : félicités ou tortures éternelles. Us auraient dû se distinguer par leur amoralité : que risquaient-ils à se passer toutes leurs fantaisies, et que gagnaient-ils à se contraindre ? Or ils sont réputés pour leur manque extrême de laisser-aller. Mais on est là dans
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le domaine de la foi : comme elle transcende la logique, on n'a pas de comptes à demander aux croyants en matière de contradiction.
Tandis que la doctrine de l'athée repose avant tout sur la non-contradiction. Toute échappatoire lui fait ainsi défaut lorsqu'il s'agit d'accorder ses actes et ses principes.
Que lui manque-t-il donc ? Simplement de réfléchir. 11 n'est pas de religion ou de philosophie qui ne fassent dépendre leur vertu moralisatrice de la méditation.
A la vérité, tout n'est pas dit, pour un homme, j lorsqu'il n'a plus de doute sur la démarche qui 1 réaliserait la concordance entre sa force motrice et la vision de son esprit. 11 lui arrive très bien de juger clairement de ce qu'il devrait faire pour obéir à un sentiment reconnu par lui comme supérieur, et cependant d'agir tout au rebours.
Mais une telle antinomie engendre un malaise proportionnel à la netteté avec laquelle elle apparaît. On ne sacrifie pas tout, à moins d'héroïsme, pour éviter une telle gêne, on sacrifie du moins quelque chose, on sacrifie d'autant plus qu'elle est plus grande; or elle augmente par l'effet de la méditation.
On objectera que l'athéisme, étant, au point de vue positif, la Science-Philosophie, n'a de telles efficacités que pour quelques savants et philosophes.
Est-ce que les religions ne sont pas des théologies ? Est-ce que leur vertu moralisatrice demeure le privilège des théologiens ?
Tous les hommes normaux, si peu lettrés qu'ils
soient, ont accès au meilleur et à Tessentiel de l'athéisme positif.
On leur fera comprendre sans peine l'origine humaine de l'esprit individuel, le long et dur travail dont notre pensée est le couronnement, la fécondité de la curiosité désintéressée, les vertus sans lesquelles la recherche scientifique risque d'avorter.
C'est là une éducation à entreprendre, et dont il me semble qu'on se soit fort peu soucié.
J'ajoute qu'en ce qu'elle a d'essentiel, elle convient à tout le monde. Qus les « spiritualistes », par exemple, aient quelque chose à lui surajouter, rien ne les en empêchera. Ils n'auront aucune raison pour ne pas l'accepter d'abord telle quelle. S'ils soutiennent que Dieu est une condition nécessaire de l'homme, ils n'en souscriront pas moins à ce principe fondamental que la seule pensée nous distingue des animaux et que nous avons besoin, pour penser, de l'humanité qui nous entoure et nous précède.
Voilà la solidarité humaine la plus étroite et la plus spirituelle : r esprit de chacun n' existerait pas sans l'esprit des autres.
Quand ils suppriment le « transcendant », les athées ne font qu'augmenter la part de lui-même que l'individu doit au reste de l'humanité présente et passée. Ils portent cette solidarité à son degré suprême.
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DEDICACE. — A la jeunesse athée. ... 7