la sociologie de l'athée
Ce n'est pas le pessimisme que l'athée reprochera principalement à Le Dantec, c'est, professant le monisme, de raisonner en dualiste. On remarquera, en elïet, que Rousseau, qui était déiste, usait d'une argumentation analogue : il faisait préexister l'individu à la société, et estimait que la société avait déformé l'individu ; seulement, s'il jugeait, comme Le Dantec, qu'en grattant le vernis de la civilisation on faisait apparaître l'homme primitif, il concluait, tout à rinverse, à la bonté foncière de cet homme.
Et, je le répète, il suffît de substituer, dans nos origines, le chimpanzé au gorille pour que Le Dantec eût dû « caresser le rêve des pacifistes ».
Appliquant la morale de la mesure, le sociologue athée laissera, du reste, complètement de côté la considération de l'optimisme et du pessimisme, parce que, pour mesurer, il faut un étalon, et qu'on ne peut, ici, en employer aucun, chaque personne ayant le sien, qui est le meilleur, à son gré.
Il faudrait être optimiste au sujet d'une société où tout le monde serait pessimiste, car cela prouverait qu'elle a un idéal supérieur. Vous ne trouverez pas de pessimistes chez de féroces anthropophages. L'optimisme devrait donc être en proportion directe du pessimisme ! C'est perdre la tête que de se lancer dans une pareille métrologie.
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Si j'ai parlé de la morale optimiste de l'athée, je l'entends dans le sens où elle est nécessaire à celle de l'effort et du courage. Cet optimisme n^est que celui des hommes qui luttent et qui travaillent. Gomment poursuivraient-ils leur activité s'ils la savaient d'avance condamnée à un échec définitif et s'ils n'en attendaient que des résultats absolument nuls ? Ils ne seront pas, d'autre part, des satisfaits, sous peine de s'endormir dans la paresse. Ils ne songeront pas : — Tout s'arrangera — mais : — Rien ne s'arrangera que ce que nous arrangerons nous-mêmes. — Ils se répéteront que l'humanité évolue à travers et par les régressions, les erreurs, les catastrophes, des maux infinis, sur une route semée de plus de dangers qu'il n'en faut pour satisfaire les plus pessimistes.
Laissant donc de côté l'optimisme et le pessimisme, qui ont peu de chose à voir ici, l'athée ne songera qu'aux principes sociologiques de sa doctrine.
Ils sont tout posés d'avance par ce qui précède dans le présent livre.
Les monistes, voyant, dans le langage — et la pensée dont il est la condition — , une œuvre hu- I maine, jugeront que l'homme est apparu, en tant qu'homme, parmi des anthropoïdes relativement sociaux, car il est d'une extrême invraisemblance, quand on rejette les hypothèses dualistes, que des êtres isolés aient pu inventer et transmettre un système défini de signes conventionnels tel que le langage articulé.
Que l'homme, déjà homme au point de vue anatomique, ait existé avant de vivre en associa-
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tion, cela se conçoit à la rigueur, mais il a fallu la constitution de groupes stables pour que naquît la parole, et avec elle la pensée, donc l'esprit. Celui-ci est d'origine sociale. 11 nous fait une individualité d'une espèce toute particulière, très distincte de celle de la bête, et telle que, sans elle, nous ne serions que des animaux à forme humaine. Parler de « déformations résultant de la vie en commun » n'a pas de sens, puisque c'est d'une formation qu'il s'agit.
Autant dire que l'individu déforme la société, ce qui serait inintelligible, puisqu'il n'y a pas de société sans individus.
On sait que deux tendances se manifestent cependant en sociologie, l'une qui fait prédominer dans l'homme le collectif, l'autre qui ne considère que l'individu. Or « collectif » et « individuel » sont deux termes inséparables dont l'un ne saurait exister sans l'autre : supprimer le collectif, c'est supprimer l'individuel et réciproquement.
Supposez que, dans la question des fractions arithmétiques, se créent deux partis, l'un inféodé au numérateur, l'autre n'acclamant que le dénominateur, on dira qu'ils sont fous, qu'ils se passionnent pour un pur néant, que le numérateur et le dénominateur n'ont un sens que considérés dans leur rapport mutuel.
Il faut penser de l'individuel et du collectif comme du numérateur et du dénominateur.
Psychologie et sociologie ne forment donc, par destination, qu'une seule science, puisque l'une vise l'individuel, l'autre le collectif, une seule science analogue à celle des fractions où l'on
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n'aura jamais l'idée de constituer en deuxbranches séparées les études respectives des numérateurs et des dénominateurs.
Mais la reconnaissance de cette unité foncière ne peut servir, en général, que de principe de correction. Les nécessités analytiques de notre langage et de notre pensée, la complexité fantastique du sujet, nous obligent à distinguer sociologie et psychologie, et même à les diviser chacune en plusieurs branches. Le principe d'unité nous rappellera que les conclusions de ces sciences, quand il y en aura, éliminent certains éléments et nous permettra déjuger si cette simplification donne des résultats assez approchés pour être légitimement proclamés acquis.
Il convient d'ajouter que l'on assigne facilement à la psychologie et à la sociologie des portions de domaine- séparées par des frontières très approximativement nettes. A la psychologie les dons innés, les facultés, les capacités, les caractères individuels, indépendants de la société actuelle où on les observe, potentiels d'action dont on peut déterminer des types généraux. A la sociologie les institutions, lois, croyances, mœurs, organisations politiques, qui ont un caractère non-individuel, en ce sens que les individus, considérés séparément, n'y prennent chacun, pour l'immense majorité, qu'une part créatrice inappréciable et très indirecte.
Enfin, il y a une catégorie de faits qui se réuniraient utilement dans le département dune étude spéciale, ce sont tous ceux à propos desquels on parle, suivant une expression qui ne de-
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vrait être que symbolique, de « conscience collective ». 11 n'y a de conscience qu'individuelle. Mais au contact d'une masse de ses semblables, dans une foule, des assemblées religieuses, une patrie en danger, l'individu ne pense ni ne sent comme lorsqu'il est laissé à son initiative ordinaire. La sociologie et la psychologie se disputent à tort ces phénomènes de conscience. C'est à eux que s'applique rigoureusement le principe d'unité ; il faudrait les rapporter à la psychologie et à la sociologie fondues ensemble, comme elles le sont, en effet, dans leur essence même : à la psychosociologie ou socio-psychologie. Je préférerais F un de ces noms à celui à'interpjsychologie adopté par le regretté Tarde qui marquait ainsi son inclination à s'en tenir au point de vue psychologique strict, donc au « dénominateur » ou « numérateur » pris isolément.
Répétons — on ne le fera jamais trop — , que, dans de telles conceptions sociologiques, l'individu ne saurait être amoindri. Le développement du milieu humain dans le sens de la pensée augmente la conscience, donc l'autonomie et la force individuelles. Et, réciproquement, la société ne se développe dans le sens de la pensée, dans le sens humain, que par les cerveaux de choix auxquels elle a su faire parvenir le meilleur de son comburant spirituel. Une société d'esprits strictement pareils stagnerait indéfiniment, car il n'y a aucune raison pour que des millions d'êtres fassent tous ensemble, à la même heure, le même pas.
Dans l'univers physique, lorsqu'il n'y aura plus
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de reliefs de terrain, les fleuves ne couleront plus, lorsqu'il n'y aura plus de différences de température, il n'y aura plus de feu, ni de machines à vapeur, ni de soleil, et les étoiles s'éteindront, lorsqu'il n'y aura plus de différences de gravitation ni de vitesse, la matière s'anéantira : tous les électrons, planètes des systèmes atomiques, cessant de tourner, rien ne sera plus accessible à nos sens, et nous n'aurons plus de sens, n'ayant plus de corps.
De même, dans le monde social, il n'y a d'activité que par les différences de niveau que sont les individus, et il y en a d'autant plus que les individus sont plus libres, plus conscients, plus pensants, plus eux-mêmes, et d'autant plus aussi qu'il y a plus de sommets, plus d'élite. Que ces sommets soient de hauteurs inégales ou pareilles, peu importe, pourvu qu'ils soient distincts, séparés, qu'ils ne se soudent pas en plateau.
En raison, par conséquent, du seul but social concevable — l'accroissement du caractère humain, la marche vers la pensée — , la société devra favoriser, de tout son pouvoir, l'individualité.
C'est un risque grave à courir : les différences individuelles engendrent presque spontanément des conflits, d'où les oppressions et les anarchies. 11 n'en faut pas moins l'affronter. Rien de plus profond que le mot d'André Gide ; // faut vivre dangereusement. Notre degré d'humanité se mesure aux périls de nos ancêtres. La conquête des sécurités n'a d'intérêt que pour permettre de changer de risques.
Par là se marque la direction de l'évolution
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sociale idéale. Premièrement développer l'individualité. Deuxièmement réaliser la cohésion des communautés par la convergence libre et réfléchie des individus.
Le premier stade seul est un peu avancé. Nous voyons que, depuis les sociétés primitives jusqu'aux modernes, l'individu a été sans cesse en s'affr^nchissant et en s'accusant. Les vieux rites et tabous se sont simplifiés : on n'en conserve que ce qui cadre avec la morale humaine générale ; la critique ne se fait pas faute de s'appliquer à leurs restes pour les justifier ou les attaquer ; au regard de la foi elle-même, les cérémonies religieuses cessent de s'imposer dans une pure obscurité de l'intelligence ; les croyants les expliquent par la vertu moralisatrice des commémorations et des symboles, ils n'y voient plus ces actes mécaniques où la moindre négligence déchaînerait des forces inconnues pour des raisons inconnues. Le primitif accomplissait ses gestes collectifs sans avoir l'idée qu'on pût les accomplir autrement. On a acquis cette idée.
Qu'il y ait des régressions dans l'évolution individualiste des sociétés, cela est certain, bien moindres cependant que ne le disent les adversaires de cette évolution. Ils nous citent les démocraties helléniques et la romaine et concluent, qu'étant revenus à la démocratie, nous tournons dans le même cercle. C'est oublier ce fait capital que la cité antique la moins aristocratique était aux mains d'une oligarchie d'hommes libres dominant un peuple dix fois aussi nombreux d'esclaves et d'affranchis. Quelque libérale qu'ait jamais été
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Athènes, la suppression de l'esclavage nous rend beaucoup plus avancés qu'elle dans le sens de la liberté individuelle.
Quant au second stade, on y entre à peine.
Les gouvernements représentatifs modernes ont beau reposer sur le suffrage, exprimé sans contrainte, des individus, ils centralisent la direction d'une masse d'hommes si énorme que chacun éprouve le sentiment de n'être pour rien dans la conduite des affaires publiques. Le libre consentement du citoyen à Taction collective est donc assez illusoire, puisqu'il ne participe pour ainsi dire pas à cette action. En outre les minorités sont nombreuses, et le gouvernement fait le contraire de ce que veulent les gens qui les composent, ou bien il adopte une politique moyenne, ce qui suppose que tout le monde soit mécontent, au moins un peu.
On ne réalisera la convergence des volontés individuelles que dans les petits groupes, communes, syndicats, coopératives, lesquels, à leur tour, pourront se fédérer.
, C'est l'idée syndicaliste ; elle a l'avenir pour elle, à condition que le gouvernement central ne se laisse pas balayer avant l'organisation complète de la nation sur le type syndical et surtout coopératif : une autorité réunissant les forces du pays sera nécessaire pour protéger les individus non agglomérés, et encore en immense majorité, contre un organisme formidable tel que la C. G. T.
Voilà le travail d'aujourd'hui et de demain.
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§ 3. — LA POLITIQUE DE l'aTHÉE.
La morale et la sociologie de Fathée déterminent son idéal politique de telle sorte que de très brèves indications suffiront ici.
Avec sa morale de la vérité objective et sa tolérance, il ne peut être partisan que d'un régime de libre discussion. Il se rappellera que la vérité objective, la seule pour lui, ne s'impose pas par ordre. Des affirmations, sans doute, la propagent ; elles viennent d'une pédagogie qui note mal les élèves récalcitrants mais se soumet elle-même à un contrôle ultérieur dont elle doit fournir les moyens, contrôle par les faits et par la réussite des méthodes qui conduisent à découvrir les relations entre les faits. En dernier ressort donc, c'est la vérité impersonnelle qui commande, non l'autorité d'une personne.
Ce point de vue de la vérité objective réduit à leur minimum les aigreurs et les haines inséparables de toute activité politique. En général, on juge son adversaire en « se mettant à sa place », grave erreur ! car il cesse alors d'être lui pour être vous-même, un vous-même détestable qui aurait mal tourné en cédant à des passions que vous repoussez quand elles vous tentent, en adoptant des idées que vous traitez en chimères quand elles effleurent votre esprit. Il faut le regarder par le dehors, objectivement, comme le feraient des habitants de Sirius, étrangers à ce qui nous divise et mus par la seule curiosité ; c'est la
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meilleure manière de voir son dédans, à lui, en ce que ce dedans a de différent du vôtre ; or cela seul importe dans une discussion.
Ecartez donc ce que vous avez en commun et qui, justement, vous irritera le plus. Tous deux vous voulez la Justice, la sauvegarde de l'intérêt national, etc., tous deux vous vous justifierez par l'adhésion aux mêmes principes de Morale. Puisque c'est entendu d'avance, laissez donc cela, venez aux faits et à ce qui vous divise : vous vous arrangerez, ou vous romprez la conversation, ou vous vous battrez. Quand on ne s'est ni arrangé, ni battu, on aura du moins évité le « boniment » inutile à la pratique des affaires et qui, malgré sa vanité, est un si violent excitant des batailles futures.
L'athée, en vertu de son idéalisme humain et scientifique, penchera vers la démocratie. Gela ressort déjà de ce qu'il est opposé au régime d'autorité en matière de pensée. Surtout il a l'idéal de dignité humaine qui seul explique celui de règne et de diffusion de l'opinion. Or la définition de la démocratie réside en ce règne et cette diffusion, et non ailleurs. En prenant tout autre point de départ, deux individus, ayant des idées complètement opposées, seront toujours fondés à se prétendre chacun plus « vraiment » démocrate que son adversaire.
La politique de Tathée sera avant tout une politique de pensée ; propager la pensée et ne rien laisser perdre des terrains où elle pourrait fructifier. 11 voudra que les instruments nécessaires de communication et de génération de la pensée,
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langage \ lecture, écriture, soient mis à la portée de tous ; il redoutera, comme une perte grave, que quelque flambeau, au riche combustible, brûle en veilleuse, faute d'une ration suffisante d'oxygène spirituel C'est réclamer, non seulement le développement de l'enseignement primaire encore si incomplètement donné, là même où la loi le proclame imiversel et obligatoire, mais aussi que nul ne soit privé du secondaire ni du supérieur quand il est susceptible d'en profiter. Je soulève là tout le problème de l'instruction publique : on en sait assez les difficultés pour me dispenser même de les marquer, à plus forte raison d'essayer de les résoudre.
Une politique de la pensée a pour but la pensée. La civilisation humaine finale ne se conçoit que comme un état où tous les hommes auraient assez de loisirs et de goûts et de moyens (la bonne santé et le bel équilibre du corps sont le principal) pour consacrer le meilleur de leur temps à jouir des biens, esthétiques et philosophiques, de la pensée. Gela suppose aussi la pensée comme moyen : elle seule inspire et organise la production des choses nécessaires à la vie « matérielle » dont le développement conditionne celui de la vie spirituelle.
Voilà, dira-t-on, qui suggère le programme socialiste. L'athée sera-t-il donc socialiste ? Pas nécessairement. Pour moi, bien qu'en jugeant qu'il
1. Langage « intégral » s'entend : ajouter aux cinq ou six mille mots qu'apprend l'homme, dans les milieux incultes, la dizaine de mille qu'il faut pour accéder â la pensée des milieux cultivés ; les ajouter et enseigner la manière de s'en servir convenablement ; c'est ce que fait en partie l'enseignement secondaire s'il accomplit l'essentiel de sa mission.
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faut faire au socialisme une part, je ne suis pas socialiste. Car on peut opposer à ce système une foule d'objections. II n'est pas ou il a pour but fondamental une révolution économique ; mais que signifie une révolution dans l'ordre industriel quand on n'apporte pas des procédés industriels nouveaux ? Les locomotives, le matériel, les voies, les signaux de chemin de fer, par exemple, ne se laissent pas « chambarder » impunément : sous une république, un tzar, un prolétariat dictateur, une théocratie, les lois de leur bon fonctionnement, de leur bon entretien, de leur bon rendement, restent les mêmes. Quelle expérience technique particulière le socialisme nous apporte-t-il? 11 sait bien se concilier les ouvriers en leur promettant plus de loisir et de profit, saura-t-il leur faire produire davantage, ce qui est le point important? En quoi les intéressera-t-il mieux individuellement à leur besogne ? par une part accrue de bénéfices ? elle sera bien peu sensible pour chacun. Le socialisme, en supprimant le patronat, compte que l'esprit de dévouement et celui de sport suffiront à la bonne direction des usines : remplaceront-ils cette sanction si efficace: réussite ou ruine ? Le socialisme a comme but nécessaire et principal de produire beaucoup et comme ferment nécessaire et principal les revendications de la masse des travailleurs qui veulent travailler moins et consommer plus ; antinomie d'où découle une source abondante de difficultés. Je sais bien que les socialistes prétendent s'en tirer sans trop de peine. Mais lathéisme n'a rien, en soi, qui oblige à partager leur confiance.
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§ 4. — l'esthétique de l'athée.
Je me dispenserais bien d'écrire ce dernier paragraphe si le reproche traditionnel de sécheresse, de terre à terre, détroitesse, de myopie, n'attachaient la laideur à l'athéisme comme une tare congénitale. 11 semble que l'artiste sans Dieu et sans âme immortelle soit un non-sens, parce qu'il se refuserait volontairement à l'inspiration.
On n'a pas à nier que l'homme qui a la foi, surtout celle du charbonnier, n'éprouve certaines émotions qui dépendent de sa croyance et disparaîtraient avec elle, ni que le sentiment du Mystère et de l'Inconnaissable soit un excitant fécond du rêve poétique.
L'athée concédera, sous ce rapport, aux spiritualistes tout ce qu'ils voudront, et cela avec d'autant plus de bonne humeur qu'il a des ressources inépuisables.
Il se sait être une lignée tout entière de milieux humains, précédée par une autre qui remonte aux premiers atomes de vie flottant dans l'air et l'océan langes de notre monde nouveau-né, et, avant cette lignée encore, l'activité de l'univers qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin. Tout cela, d'après sa doctrine, c'est bien en vérité lui-même ; rien de cette chaîne indéfinie ne saurait être supprimé ou changé, sinon il ne serait pas ou serait un autre.
Il a le plus long passé, les plus vieilles traditions. Ne sourira-t-il pas quand tel ou tel viendra
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lui dire: — J'aime l'éternel ! je me plais aux pays où subsiste le moyen-âge. — Un millénaire, l'éternité ! pas même le temps de passer de la découverte du bronze à celle du fer. Les partisans de la Tradition, et qui vantent ses valeurs esthétiques, ne vont pas ainsi au delà d'hier ; l'athée, lui, sait que sa pensée est une tradition qui remonte à l'aube humaine, parce qu'il n'y a pas de pensée sans langage et que le langage ne s'hérite pas de naissance, mais a commencé de se transmettre dès avant le feu.
L'athée a tous les dieux ; il vénère en eux des inventions humaines bien plus surprenantes que celle du silex taillé ; les dieux engendrèrent la métaphysique sans laquelle il n'y aurait pas de raison. Et Dieu et le Christ font partie intégrante de la personne même de l'athée ; n'imprègnent-ils pas, tout près de lui, la lignée de pensée qui est son esprit ?
Il a, pour rêver, aussi bien, sinon mieux que le Mystère et l'Inconnaissable : qu'il voyage parmi la foule dont il est fait, hommes qui peuplent les temps et l'espace terrestre, qu'il cherche à reconstituer, dans ce qu'il sent, veut, pense, imagine, les traits de leurs âmes. Il sait qu'en toute rigueur, non par métaphore, si tels contemporains du mammouth n'avaient pas vécu la vie qu'ils ont vécue, lui non plus ne vivrait à aucun instant la vie qu'il vit. Réalité certes inaccessible, domaine d'inconnaissable et de mystère auquel nous ne trouverons jamais de limites, domaine d'émotion aussi parce qu'il est à la fois nous-mêmes et nos semblables, tant morts que vivants.