ÉVOLUTION OU INNOVATION
de l'humanité en de telles angoisses philanthropiques que, sans se dérober à la conviction qu'à leur point de vue les piliers arrachés ne sont point remplacés, ils se bercent de la £ouce illusion qu'une maison éprouvée de telle façon est encore suffisamment habitable pour inviter les passants à y entrer. Comme nous l'avons dit, une illusion pareille n'affaiblira point nos sentiments personnels de respect pour les aspirations honorables de ces personnes, mais la probité scientifique oblige celui dont l'intelligence ne subit pas au même degré l'action perturbatrice de la volonté, l'oblige, disons-nous, à se préserver d'une telle illusion et à s'avouer franchement les conditions insoutenables de l'édifice religieux troué et rongé en tout sens par l'esprit critique de notre époque, dans l'espoir que l'insuffisance une fois bien constatée et la détresse poignante deviendront le stimulant le plus énergique de la recherche et de la découverte d'idées religieuses d'une autre provenance aptes à remplacer et même à surpasser celles qui sont usées.
Lorsqu'un négociant jusqu'alors riche est mis en faillite, il a tort de s'abuser ainsi que sa famille par des mirages de prospérité sauvée; mais comment tirera-t-il encore le meilleur parti de sa position lamentable? En la prenant telle qu'elle est en réalité
ii LA RELlfelON bE L'àVENIr
pour se relever aussi rapidement que possible par un déploiement d'activité d'autant plus énergique et par la vaillante association des efforts. Aussi y â-t-if urgence, & noire avis, à examiner de plus pires îibtre grand livre pour savoir où nous en somfnes ëti fait de croyances religieuses et chrétiennes et nous rendre un compte net du rapport existaht, d'une part entre noire avoir actuel et l'optilencë dont il représente les tristes restes , d'autre part entre cet atoir et les Desoins religieux qui veulent être satisfaits.
tour parer à tout malentendu, je Remarque encore expressément que mon intention n'est nullement de faire en ce lîéu dé la polémique contre lès dogmes fondamentaux dii christianisme positif. 3e ne m'adresse ici qu'à des lecteurs qui ont déjà derrière eux la critique de ces dogmes, pdili* tenir conseil avec eux et chercher si le prdlestdniisme libéral serait à même, ainsi qu'il l'affirme, de nous indemniser de nos pertes et, respectivemëht, si et dans quelle direction nous avons à chercher l' écrivaient des biens évanouis.
Celui qui né veut pas s'en tenir à là superficie, mais pénétrer dans l'essence intimé du protestantisme libérai, doit avant tout bien se persuader d'une chose : c'est que cette tendance n'est rien moins qu'une simple fantaisie individuelle qui aurait eu la chance de rencontrer l'adhésion dé plusieurs, mais qu'elle est aussi bien la conséquence nécessaire du principe protestant qui s'est ouvert ùhë issue dans la Réformation que l'infaillibilité papale représente le terme extrême des prétentions conténues en germe dans le principe catholique.
Le catholicisme proclame indispensable l'unité de foi dans tous les articles essentiels ; mais quels articles sont essentiels, et lesquels ne le sont pas? c est
ce qu'il se réserve de déterminer en sa qualité d'Église, et il n'abandonne nullement ce triage au jugement individuel, ce qui ne ferait qu'ouvrir la porte toute grande à la divergence des opinions sur ce qui fait l'objet de la foi. Pour lui comme pour l'Eglise évangélique, les livres canoniques infaillibles sont le fondement de la foi, mais, comme le sens à donner à ces écrits peut fournir matière à controverse, il est indispensable, si Ton veut que l'unité de foi soit une vérité, qu'une instance sans appel en fixe l'interprétation. Si le tribunal placé à cette hauteur n'avait pour se guider qu'une clairvoyance humaine, demander le a sacrifice de l'intelligence » serait une exigence abusive, mais l'Eglise catholique estime, et en cela elle raisonne bien, que le Saint-Esprit ne doit pas moins s'intéresser à l'inspiration des interprètes sans appel des écrits canoniques qu'à celle des auteurs mômes , et qu'une église délaissée par l'Esprit, qui n'aurait possédé des confesseurs inspirés qu'une seule fois il y a plus de mille ans, exciterait à bon droit la pitié. Mais l'inspiration de l'instance suprême une fois admise, il est non-seulement superflu et indiscret d'attendre du Saint-Esprit l'inspiration de tout un concile plutôt que celle d'un individu, mais encore on trouve quelque difficulté à expliquer pourquoi cette grâce
MISSION HISTORIQUE DU PROTESTANTISME Al
fait défaut à la minorité du concile; aussi n'y a-t-ii rien que d'entièrement logique dans l'idée qu'à chaque moment donné le chef de l'Église est l'instance suprême d'interprétation, car quel meilleur moyen d'assurer l'unité de foi que de faire procéder d'une tête unique toutes les décisions qui concernent la foi*? Le pape étant le successeur de saint Pierre, il n'y a pas de raison pour que des bulles ne soient pas inspirées et infaillibles tout comme les épîtres de saint Pierre le sont, bien qu'il ne fût qu'un pêcheur ignorant. L'infaillibilité papale est donc le couronnement depuis longtemps attendu de l'unité de foi dans le catholicisme, et toutes les déblatéra tions par lesquelles on a cru conjurer ce dogme ou le combattre sont vides de sens dans la bouche de quiconque reconnaît le pape pour le successeur de saint Pierre et celui-ci pour l'auteur d'épîtres inspirées et infaillibles.
Au contraire l'homme qui nie l'infaillibilité de l'Église et la possibilité d'une inspiration conférant l'infaillibilité, qui refuse d'offrir le sacrifice de son intelligence, c'est-à-dire de subordonner aux décisions doctrinales de l'Église une conviction personnelle qu'il a éprouvée au creuset de la réflexion et qui s'impose à lui par la force de l'évidence, qui en un mot proteste contre l'autorité absolue de l'Église
en matière de dogme et se réserve le droit de la libre recherche et la liberté de sa conscience rein gieuse, un tel homme, disons-nous, aura fort à faire de garder la foi à l'inspiration et à l'infaillibilité des écrivains canoniques. Dans tous lés cas c'est preii dre une position bizarre dans la question concernant la possibilité du miraele que de faire, si l'on peut ainsi dire, acception d'époques et de répondre négativement pour le miracle actuel, et affirmativement pour le miracle accompli il y a 1800 ans.
Les réformateurs ne s'aperçureflt absolument pas que leur foi à l'infaillibilité des écrits canoniques, cette foi qu'ils avaient sucée avec le lait, n'avait d'autre appui et d'autre garantie que la foi à l'infaillibilité de l'Église et de la tradition ecclésiastique. Comme la foi à l'infaillibilité de l'Écriture avait passé, pour aiiisi dire, dans leur chair et datts leur sang, ils ne soupçonnèrent môme pas que pat leur protestation contre l'infaillibilité de l'Église et de la tradition, ils minaient le sol qui portait la foi à l'ailtre infaillibilité, qu'ils s'attaquaient à l'édifice solidement construit de la hiérarchie dont l'écroulément complet après l'enlèvement dô cette pierrej ne devait plus être qu'une question de temps. D'un côté ils avaient gravé sur leur écùssoti le principe protestant de 1$ libre recherche et de la liberté de
conscience, de l'autre ils prétendaient s'opposer à la désorganisation du dogme que leurs mains avaient commencée et prescrire au fleuve des négations le respect de certaines rives* en promulguant, sous le nom de formulaires, des dédisions doctrinales visées par leur bon plaisir, en faisant grand état des dogmes qu'ils avaient été assez ingénieux pour sauver, et ^abandonnant à l'illusion de croire que les hommes resteraient dans l'enceinte tracée par leurs déterminations arbitraires, qu'ils persisteraient à prendre pour des barrières infranchissables, môme après avoir vu renverser l'autorité infaillible de l'Église* cette autorité qui se basait pourtant sur une inspiration actuelle et incessante *.
Luther ne pouvait reporter sa pensée sur sa vie sans que l'inquiétude le gagnât au sujet de la réforme qu'il avait inaugurée; Un témoignage de cette disposition nous a été conservé datis une déclaration de ses derniers jours : t C'est une chose étrange* dit-il, et véritablement triste qu'après que la pure doctrine de l'Évangile a reparu à la lumière du jour, / lé monde n'a cessé d'empirer. Chacun tire la liberté ^
1. Comp; F. -A. Mullerj «Briefé ûber die christliche Religion » (Lettres sur la religion chrétienne). Stuttgart, 1870. l r Brief : c Der Geist der Reformation % (L'esprit de la réformation).
20 LA RELIGION DE t/AVENIR
chrétienne dans le sens de sa malice charnelle. Si je pouvais en prendre la responsabilité devant ma ^ conscience, je conseillerais et j'aiderais plutôt pour que le pape avec toutes ses abominations redevînt notre maître, car c'est ainsi que le monde veut être conduit : par de sévères lois et par la superstition *. »
Le principe chrétien s'est épuisé dans la primitive église et au moyen âge. Etre chrétien en ces temps - . là, c'était opposer. absolument l'un à l'autre le siècle et la vie à venir, mettre le centre de gravité des âmes hors des choses visibles, enfin stigmatiser le monde comme un engin du diable ayant pour fonction de précipiter les âmes dans la perdition éternelle en les séduisant par l'appât d'éphémères plaisirs. Mais en devenant église d'état et par là même puissance séculière, le christianisme avait commencé à s'altérer. Le phénomène dont le bouddhisme avait offert un premier exemple se repro-
\ . « Es ist ein Wunder und sehr sergerlich Ding, dass, nachdem die reine Lehre des Evangeliums wieder an den Tag gekommen ist, die Welt nur immer aerger geworden ist. Jedermann zieht die christliche Freiheit auf fleischlichen Muthwillen. Wenn ich es vor meinem Gewissen kônnte verantworten, so wùrde ich lieber dazu rathen und helfen, dass der Papst mit allen seinen Graeueln wieder ûber uns kommen môchte, denn so will die Welt regiert sein : mit strengen Gesetzen und mit Rechtenund mit Aberglauben. »
duisit alors, et l'on eut à côté du christianisme ésotérique un christianisme séculier exotérique représentant un degré de sainteté réputé inférieur. Parallèlement à l'extension et à la prépondérance croissante du christianisme exotérique, V ésotérique se réfugia dans l'asile des ordres et des cloîtres pour s'y conserver pur de toute souillure mondaine. Mais le moyen âge dans sa période de déclin vit la décadence des ordres et des monastères, les efforts multipliés qui furent faits pour ramener le christianisme ésotérique (Huss, Savonarole) échouèrent devant l'éloignement croissant de l'époque pour ridée chrétienne, jusqu'à ce qu'enfin la Réformation par l'abolition des ordres religieux renversa le temple vide qui avait abrité le plus longtemps le christianisme ésotérique,. et s'en tint au christianisme séculier exotérique qu'elle sécularisa toujours davantage.
Quoique par son alliance avec la renaissance du paganisme antique le principe protestant ait ainsi donné une énergique impulsion à la sécularisation du moyen âge chrétien déjà attaqué par la base, on userait d'une expression inexacte si on l'appelait le meurtrier du christianisme. Au fond il n'en a été que le fossoyeur. Le protestantisme ne déchira qu'un organisme privé de vie, et l'effort que fit le
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catholicisme pour se remettre sur son séant et lutter contre l'adversaire soudainement grandi ne fut que la galvanisation d'un cadavre. En fait, depuis la Réformation le catholicisme n'a plus qu'un semblant de yie; spirituellement les peuples catholiques se seraient éteints si des courants anti- catholiques et anti-cbréUens n*ayaient jailli au milieu d'eus. J^e prqgfès de la culture moderne est au point de vue spirituel l'œuvre exclusive du protestantisme et des tendances qui, au sein des peuples catholiques, d'une manière plus ou moins consciente, tirent parti des conquêtes du protestantisme. Les peuples catholiques seraient un « caput mortuum » dans l'histoire à peu pr^s comme tes fidèles thibétains du dalaïlama, si leur situation géographique était autre | mais la multiplicité des points de contaet avec les peuples protestants met constamment en péril ces derniers et leur développement, et les oblige paF conséquent à tendre tous les ressorts de leur activité.
Lorsqu'après des siècles d'oppression par la torture et par les bûchers le principe protestant se fut ouvert une issue, il trouva l'idée chrétienne, au sens propre du mot, gisant à l'état de cadavre ; mais tandis que le catholicisme cherchait à momifier cette dépouille pour qu'elle conservât les apparences de la
via, la mission historique qui échut au protestantisme fut de faire l'autopsie du cadavre, de constater officiellement la cessation de la vie, puis de lui faire de solennelles obsèques afin de clore fléfinitivement le cycle d'évolution de l'idée chrétienne. Son œuvre dogmatique ne fut pas autre chose qu'une négation, une destruction, une démolition. S'il accentua et développa certains dogmes , c'est qu'il voulait compenser ses soustractions, et ces compensations furent bientôt emportées par le travail de dissolution qui se poursuivait sous l'action de la critique, car en cette matière deux à trois siècles ne font pas une période qu'on puisse dire longue.
Si pour oe qui est de la théorie le principe protestant du libre examen dirigé par la raison se montre ainsi purement destructif, en revanche dans le domaine pratique il manifeste une efficacité positive : seulement cette efficacité positive n'est pas chrétienne. Examinons plutôt. Quel est en morale le principe du christianisme, principe qui ne comporte aucune transaction? C'est le principe de l'obéissance à la volonté divine exprimée dans l'Écriture; le reste est accessoire, comme, par exemple, la question de savoir quels mobiles psychologiques (l'espoir de la récompense et la crainte du châtiment, l'amour ou l'action mystérieuse de la grâce ou telle autre chose
encore) concourent par leur intervention à procurer l'observation du commandement hêtéronome émanant de la divine autorité. Dans le catholicisme, l'Église interposait sa médiation entre Dieu et l'homme, et par le canal du pape et du confesseur elle donnait la solution divine des problèmes moraux ; le principe protestant supprime l'instance intermédiaire, il met en présence l'un de l'autre l'homme et Dieu manifestant sa volonté dans l'Écriture. Ainsi la dogmatique évangélique n'a point la pensée de rompre avec le principe de l'hétéronomie, et ce n'est pas à rencontre de Dieu, mais seulement à rencontre des médiateurs sans mission, qu'elle revendique la liberté de conscience. Mais le résultat de fait est tout autre parce que le protestant non plus ne peut être directement nanti de la volonté divine , mais qu'il est contraint de se tenir à l'Écriture, et dans celle-ci de faire, à la lumière de sa conscience autonome, le départ entre les déclarations qui expriment véritablement la volonté divine et celles qui n'ont pas l'importance d'une révélation. C'est dire qu'en fait la conscience du protestant est érigée en tribunal suprême et unique des questions morales, qu'à l'hétéronomie a succédé l'autonomie. Qu'on abandonne ainsi le terrain chrétien, cela ne fait pas question, mais en mena-
géant la transition de Fhétéronomie, de la soumission à la loi extérieurement signifiée et personnifiée dans le confesseur à l'autonomie de la conscience morale personnelle, le protestantisme devient pour le peuple le plus grjmd des bienfaiteurs; il remplit une sorte de fonction propédeutique en faisant graduellement succéder à l'état de servitude sous la loi la situation où l'individu règle sa vie d'après ses propres inspirations; en un mot, il est l'éducateur qui prépare le peuple à bien user de la liberté. Les peuples auxquels cette école a manqué, quand vient l'heure où ils s'émancipent, deviennent la proie d'un radicalisme qui ignore le devoir et ne connaît que des droits. Le protestantisme a donc beau être purement subversif à l'égard de ce qui est spécifiquement chrétien (l'obligation de faire la volonté de Dieu) dans la sphère pratique comme il Test dans la sphère théorique, il n'en suscite pas moins quelque chose de nouveau et quelque chose de positif, et cette nouveauté vaut mieux que ce qu'il détruit; malheureusement on ne peut lui décerner les mêmes éloges pour ses opérations sur le terrain théorique où son talent s'épuise dans la pure négation.
11 est à peine besoin d'ajouter que le protestantisme accomplit le travail dont nous parlons d'une
manière tout à fait inconsciente, et qu'à chacune de ses phases il s'imagine posséder dans le reste positif encore intact le christianisme spécifique véritable et épuré. Gela se conçoit du reste : pour pouvoir se rendre compte du terme de cette évolution qui en est en même temps le mobile inconscient, il est indispensable de n'y être pas impliqué et de suivre d'un regard non prévenu le cours de l'histoire dans ses phases diverses. Mais que le dernier degré at-* teint jusqu'à ce jour, le protestantisme libéral moderne, soit d'une part la conséquence légitime du principe protestant, et que, d'autre part, il soit arrivé daps son travail de sape à un point où ce qu'il appelle christianisme ne peut plus p$r ^ucun artifice dérober à la vue son vide intérieur et son indigence religieuse, c'est là un fait sqr lequel beaucoup ont cessé de se faire illusion et qui ne peut n^anquer d'être universellement reconnu avec le temps ; or, ces deux points m'étant accordés, la mission historique du protestantisme est démontrée ipso facto.
Une apparition historique fie l'importance de l'idée chrétienne a beau être morte intérieurement, ce n'est pas 4u jour au lendemain qu'elle disparaît de la scène de l'histoire ; l'expulsion doit s'effectuer par mprceaux et la conséquence en èt\e une dissolution graduelle. Une opposition aussi tranchée que pelle
qui existe entre le moyen âge chrétien et la culture moderne ne peut se présenter comme un saut brus^ que, niais seulement comme une transition insensible dans les moments successifs de laquelle les éléments ^otistitlitifs qui se combattent, se mélangent dans des proportions diverses, phénomène qui rappelle ceM où de deux, tableaux peinte sur lat ttiôme toile, Turt ressort toujours pluâ nettement, l'autre pâlit toujours davantage. Le protestantisme h'est rien àUtre Que la station de relâche dans la traversée du christianisme authentique décidément mort au* idées modernes qui sont le fruit dé lat culture et qui Sut* les points capitaux sont aux antipodes dès idées chrétiennes; aussi est -il CoUsU de contradictions de sa naissance à sa mort, parce qu'à chaque phase de sa vie il se met à la torture pour concilier l'inconciliable. Le catholicisme, qui aujourd'hui môme après un long engourdissement se souvient dô ce qui fait son intime essence et, avec le mérité du courage et de la conséquence, déclare dans le Syllabus et l'Encyclique une guerre d'extermination à toute la culture moderne et à tout ce qui constitue à nos yeux les plus belles conquêtes de l'esprit, le catholicisme a toujours vu clair dans la position intenable et les contradictions mortelles du protestantisme; on n'en est pas à apprendre dans
les cercles catholiques que le principe protestant doit aboutir forcément à la dissolution du protestantisme, et Ton attendait sans impatience, sinon sans une satisfaction maligne, l'événement inévitable. Assurément il y a plus qu'une coïncidence fortuite si le catholicisme fait ses derniers efforts pour l'affermissement et la concentration de son pouvoir à l'heure môme où le protestantisme est occupé à tirer les dernières conséquences de son principe, où, dans la tâche de déchristianiser et d'évider le christianisme, il semble avoir atteint le point où il n'y a plus possibilité d'avancer, tandis que par le fait môme de leur contradiction toujours plus patente avec le principe protestant, les tendances conservatrices du protestantisme s'évertuent à perdre le peu de crédit qui leur reste *.
1. Comp. pour ce chapitre Paul de Lagarde, docteur en théologie et professeur ordinaire à Gottingue , « Ueber das Verhaeltniss des deutschen Staats zu Théologie, Kirche und Religion » (Sur les rapports de l'état allemand avec la théologie, l'église et la religion). Gottingue, Dieterich, 1873; en particulier pag. 1 6-23 et 41 .
Aucune religion n'a comme telle un penchant pour la science, et le christianisme n'est pas seulement hostile à la science, mais à toute culture. La religion relève du sentiment: en tant qu'elle ne peut se passer d'idées qui lui donnent quelque consistance, il lui faut les idées les moins abstraites, les moins exactement ténorisées, les moins distinctes possible ; au contraire , une idée par laquelle on aspire à remuer fortement le sentiment religieux devra être intuitive, imagée, fantastique, confuse. Aussi partout où rien encore ne comprime la flamme du sentiment religieux, la science est honnie , car elle éclaire sur le défaut de clarté propre aux représentations de l'imagination. Entant que la religion plonge
dans l'histoire, là aussi elle s* expose à être dérangée par la science, car dans toutes les éclosions religieuses la fantaisie s'est donné l'essor et la science était ce dont on s'inquiétait le moins ; aussi la critique historique scientifique ne peut s'abstenir de signaler le caractère flottant et l'incohérence des bases historiques tenues pour solides par la religion. En tant que le cercle des idées religieuses empiète sur le domaine de la métaphysique et de la philosophie, son intimité avec l'imagination la brouillant avec la clarté, et le défaut de critique ayant laissé s'établir la confusion de l'image et de l'idée, c'est la science qui montre l'incompatibilité des éléments contradictoires.
Par tous ces motifs, le sentiment religieux authentique et Inaltéré, tant qu'il a encore la fol-ce de ïbitr dans la religion là seule chose importante de la vie et de juger tout le reste indifférent , ihtëhlit de toutes ses forcés à la science l'entrée dans les fitfmaines qu'il a fait siens, ear elle èerait une attaque et tin péril. La critique historique des faite sur lesquels repose sa foi ri'est pas à Son Uisàgé; Il lui répugne d'écouter la eHtique phildsophi(Jiié dô ses conceptions métaphysiques, il ne petit laisser éteindre la ferveur de la vie intérieure par le soiifflfc glacé de l'abstraction, hiaiè il fc'eri tient piitemertt
et simplement à lui-même comme à ce qui seul est important et essentiel, et ne modèle les éléments intellectuels que suivant ses besoins, et nullement d'après des considérations rationnelles, comme le fait la science. La religion, en tant qu'elle est un sentiment sûr de lui-même et que ne trouble aucun scrupule scientifique, a la capacité de digérer sans en être incommodée ce qu'il y a de plus coriace en fait de contradictions : « certum quia impossibile, » dit Tertullien ; mais aussitôt qu'elle a laissé un accès à la science, celle-ci se voit contrainte de récrépir les contradictions par des sophismes, ce qui tôt ou tard cause des craquements.
Si, en dépit de la répulsion intime de la religion pour là science, la première n'a pas laissé partout d'épouser la seconde, si elle a même donné l'existence à un ërifant, la théologie, c'est pour la partie féminime ou pour la religion Une union forcée, un erribrassement contre lequel elle rie peut se défendre, et une fois convaincue qu'il y avait là une nécessité inexorable, elle a aii moins cherché k ëri tirer jioUr elle-même le plus de profit possible , en faisant de son mari (la science) son avoué et son procureur contre les ennemis et les adversaires du dehors. Ce qui donne à la science une prise sur la religion, c'est que tous les hommes hé sont pas religieux,
que la science existe, que la religion le veuille ou non, et qu'elle menace la religiosité de périls plus grands encore si la religion ne se résout pas à lui
emprunter des armes pour repousser ses assauts. Seule l'existence d'une polémique scientifique antireligieuse contraint la religion à prendre la science à son service sous la forme de l'apologétique.
Mais on ne tarde pas à s'apercevoir que l'arme a deux tranchants, car la science entrée dans la religion comme théologie commence à poursuivre ses propres fins (scientifiques) avec ses propres moyens scientifiques, sans réfléchir que, loin d'avancer par là les intérêts de la religion, elle les met plutôt en péril. Sans doute au début la théologie est toujours sincère quand elle affirme la convergence des lignes sur lesquelles la religion et la théologie s'avancent; mais à la fin de certaines périodes théologiques, l'antithèse se montre avec éclat et alors il se fait de grands efforts pour cacher la déchirure, ce qui réussit pour un temps, soit par suite du relâchement du sentiment religieux, soit grâce au perfectionnement de la sophistique théologique ; cela réussit, disonsnous, pendant une nouvelle période, à l'expiration de laquelle l'antagonisme se prononce plus que jamais. La théologie catholique depuis saint Thomas d'Aquin ou à peu près est une sorte de langue
morte, .un cadavre embaumé à la perfection, comme la religion qu'elle sert. Comparée à ce qu'elle était, la théologie protestante abeaucoup progressé, mais plus ces progrès ont été rapides, plus rapidement se sont succédé ces crises où le sentiment religieux tremble d'effroi devant sa propre théologie. Au point où nous sommes arrivés aujourd'hui* les écrits apologétiques les plus vantés des orthodoxes ne peuvent qu'exciter un sentiment de dégoût chez le lecteur cultivé qui se trouve en présence du degré de développement convenable à la profession uni à l'aplomb qui impose à l'ignorant ou à l'homme à demi cultivé en se couvrant d'un masque savant, alors même que les oreilles d'âne sont trop longues pour la peau de lion, et de l'autre côté les travaux de spéculation et de critique des théologiens libéraux n'ont que le peu réjouissant effet de faire admirer le labeur et le talent dépensés à la tâche de dépouiller de tout leur contenu essentiel les dogmes courants et néanmoins de leur prêter encore un sens qui, rapproché de la lettre qu'on respecte et qu'on conserve encore, cause un véritable ébahissement. C'est que la valeur durable et scientifique de la théologie protestante demeure confinée dans la critique et dans la négation. Entre toutes les publications théologiques des trente à quarante dernières années, lesquelles par
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leur valeur scientifique dominent le niveau moyen? celles) qui détruisent avec* l'arme de la critique les pré* suppositions historiques et métaphysiques du dogmes Mais tous les essais' de conservation, de restitution ou de eonciliatioii, quelque talerit qu'on y consacre, prouvent, par la durée éphémère de l'attention qu'ôh leui 1 aôcoMë, que l'oeuvre de destruction du système dogmatique cltfétiëtt pôUftUivie par le gr&testahtismé s'aVaticè sans* relâche vers "sort terme. SI la religion eh général nourrit à l'égard de la science dé l'antipathie et de l'effroi, le christianisme en particulier est l'adversaire déclaré de toute culture qui a pour objet la inisë à profit dés ressources de là Vie terrestre et d'abaisser poiif àlrisi dire l'esprit jusqu'aux conditions de dette vie. Le dhristia* nisme se forme du môhdé utlë hotion absolument transcendante, l'âthé qui en est imbue élit domicile ailleurs âvêb toUs ses intérêts, et les affaires d'dUtre tombe l'absorbeht au point qu'elle en eét rehdue indifférente à celles du présent siècle. Cette assertion ne peut semble? paradoxale qu'à celui fchesi qui l'intelligence des dddutnents Ufiivei*sellemetit bônnUé a été dès l'éttfaricé systiiatlquemènt faUssée , dé sorte qu'il he lui est plus passible dô lëê lire d'Un (feil flbii prêVeûU. Le pWtéstâhtistrié, qui bôtistitue lé compromis manifeste des droits du monde invisible avec
les droits retrouvés de la terre, en d'autres termes un ordre hybride tenant à la fois du moyen âge chrétien et de la renaissance païenne, est déjà tellement sécularisé et dépouillé de christianisme que nous n'en croyons plus nos yeux lorsqu'on nous montre la vraie forme de l'idée chrétienne (depuis le Nouveau Testament jusqu'à Thomas d'Aquin) sans aucune interposition de lunettes protestantes. Le siècle s'est tellement identifié avec l'air que nous pespiroqs que nous pvons désappris le sens de ces expressions : être religieux, être chrétien.
Un exemple. Nous nous étonnons que l'attache- ; ment à l'Église qui représente la religion puisse primer l'attachement à la patrie terrestre, et nous ne songeons pas à tout oe qu'un tel étonnement a d'irréligieux au sens chrétien. Comment un chrétien peut-il oser seulement mettre en balance et corn* parer en les mesurant, les intérêts patriotiques et politiques qui régissent la courte période de son pèlerinage terrestre et les intérêts qui ont rapport au salut éternel de son âme? L'opinion oourante selon laquelle c'est le patriotisme qui doit primer la religiosité, et ce sont les lois de l'État qui doivent primer celles de l'Église, est la preuve la plus claire que dans notre esprit l'estimation chrétienne des deux mondes a été renversée purement et simple*
ment, que la préoccupation des succès mondains et, des conditions à remplir pour les obtenir tient plus de place dans notre pensée que l'attente de la bienheureuse éternité ; et à son tour cette situation d'âme
: suppose la perte de la foi aux promesses et aux me- "j naces faites par le christianisme à l'âme immortelle / et dont l'accomplissement doit s'étendre sur toute
/ l'éternité après la séparation d'avec le corps, et
/ aussi la perte de la foi aux moyens de grâce dispensés par l'Église. Admettons que nous n'ayons pas entièrement rompu avec l'église ou la religion, on -ne nous contestera pas que la place que nous lui assi-
V gnons est celle de Cendrillon contrainte de supporter la situation privilégiée de ses sœurs mondaines.
Que le christianisme doive être l'ennemi de la science, c'est à peine si pour le prouver il est besoin de grands développements. Si déjà la théologie lui donne de l'ombrage comme nous l'avons vu ci-dessus, nécessairement la science qui se déclare expressément indépendante de la théologie et de la religion sera plus dangereuse encore. En tant qu'elle s'accorde avec la religion, elle n'est qu'une confirmation superflue de ce qui n'a aucun besoin de confirmation ; en tant qu'elle contredit la religion, elle est funeste; en tant qu'elle n'a aucun contact avec la religion, elle répond à une curiosité frivole s' appliquant à des
sujets terrestres qui au point de vue mondain peut offrir de l'intérêt, mais qui est sans valeur au point de vue chrétien. On sait que l'incendie qui consuma la bibliothèque d'Alexandrie fut allumé par des chrétiens fanatiques conformant leur conduite à la sentence que la tradition met dans la bouche du calife Omar.
L'intérêt de la culture, lorsqu'il se distingue de l'intérêt apologétique , n'est qu'un intérêt mondain à côté de l'intérêt chrétien : sans profit aucun , il détourne l'âme de la seule chose nécessaire et entrant en partage de l'attention disponible d'un être humain , il fait tort d'autant au christianisme. Aussi pouvons-nous en toute sûreté formuler ainsi notre conclusion : dans la mesure où les représentants de la religion représentent des intérêts relevant de la culture, dans la même mesure ils sont mondanisés , peut-être à leur insu ; ensuite quand ils élèvent là prétention de représenter de tels intérêts, ou se passent même la licence d'affirmer que le christianisme comme tel a des buts de culture mondaine, leur seul motif dans la plupart des cas est l'espoir qu'un christianisme paré des plumes de la culture moderne sera plus acceptable aux enfants de notre siècle mondanisé.
Aussi bien c'est à la nécessité de l'apologétique
que le christianisme doit l'entrée de la science dans la religion. Après que la gnose, qui ébranlait toutes les bases de la simple foi chrétienne, eut été heureusement repoussée, mais non sans laisser de ses traces, ce furent Clément d'Alexandrie et surtout Origène qui, pour donner une meilleure assiette à la religion nouvelle dans l'empire romain tout imprégné de la science grecque, essayèrent la fusion de cette science avec le christianisme et dans cette tentative accordèrent aux philosophes grecs presque la même autorité qu'aux documents de la foi. Cependant, même un Origène envie les simples dans la foi (ditXouflFfepot), convenant que ceux-là sont les plus heureux qui n'ont aucun besoin de l'apologétique, parce qu'aucune objection n'a de prise sur leur âme croyante. De fait cet amalgame avec la science fut le point de départ de querelles sans fin, et à peine le christianisme eut-il acquis quelque sécurité quant à son existence extérieure, qu'il rejeta et maudit comme les pires hérétiques ces pères de l'Eglise dont il était trop tard pour répudier les services.
Un fait est certain, c'est que le christianisme , malgré Pillusion première d'une théologie se comportant d'une manière purement apologétique, n'a signé qu'à son corps défendant un pacte avec la science et ne s'est muni d'une théologie que * lors-
qu'il a voulu se rendre possible dans un monde dont il est au fond la négation *• » Et pourtant ce n'était pas une culture jeune, pleine de sève et d'élan comme celle d'aujourd'hui, qu'il trouvait dans l'empire romain, mais une culture qui avait fait son temps, tombée en déclin et se sentant mourir ; une telle culture était la seule aussi qu'il pût s'incorporer sans danger. Mais même les restes de culture d'une période presque parvenue à son terme, comment lui fut-il possible de se les assimiler? Il appesantit sa main sur les dernières pulsations de vie qu'ils recelaient encore, et il les conserva pour notre temps comme une préparation anatomique baignée dans l'alcool, mais il ne découvrit en lui-même aucune Vocation pour les développer dans n'importe quelle direction.
Si d'ailleurs à la chute de l'empire romain le chris* tianisme s'intéressa en quelque façon à la culture antique et l'empêcha de sombrer dans le naufrage, cette préoccupation ne correspondit nullement à un
1. Overbeck (professeur ordinaire de théologie à Bâle) « Ueber die christlichkeit unserer heutigen Théologie ». (Sur le christianisme de notre théologie actuelle ). Leipzig. Fritzsch , 1873. Cet écrit intéressant et qui témoigne d'une sincérité et d'une absence de préoccupation tout à fait sur* prenantes chez un théologien, doit être comparé en général avec tout ce chapitre, en particulier les n*' 1 et 2 et leâ pages 46-50.
intérêt religieux chrétien, mais à un intérêt mondain et hiérarchique. De même que la hiérarchie romaine garda le latin, passé à l'état de langue morte, comme un emblème de l'unité de direction et de gouvernement dans l'église, de même elle ne cultiva la littérature classique que parce que c'était la seule école où il fût alors possible de se munir d'une culture littéraire et qu'elle avait besoin de cette culture littéraire pour assurer à la hiérarchie et au clergé une position élevée et imposante au sein des peuples barbares du moyeïi âge. Cette tactique eut surtout du succès auprès des tribus germaniques qui apportaient sur les terres romaines une crainte superstitieuse et une humble vénération de la « science des runes ». Si donc le christianisme du moyen âge montra qu'il avait quelque souci des auteurs classiques, l'explication du fait ne se trouve pas dans son estime ou sa sympathie pour la culture qu'on y pouvait puiser, mais dans la poursuite de fins tout extérieures et hiérarchiques; les œuvres de l'antiquité païenne étaient envisagées comme un mal nécessaire qu'on subissait pour former un clergé qui eût une culture littéraire et théologique, mais n'en demeuraient pas moins des productions diaboliques aux feuillets desquelles on n'aurait touché qu'en faisant le signe de la croix et en tremblant pour son salut.
Une telle manière de voir répondait entièrement à la conception chrétienne, c'est-à-dire transcendante, du monde, et si la réformation s'allia avec la renaissance, c'est qu'en môme temps elle rompait à demi avec le mépris du monde et le détachement de ses joies que suppose la profession du christianisme, pour revenir à être, comme le paganisme, atteinte d'un grand faible pour le monde. Aussi bien la marche de l'histoire a montré à quel point était justifiée la crainte du vrai christianisme à l'endroit des classiques païens, puisqu'en fait la renaissance du paganisme classique hâta considérablement la rupture entre les croyances chrétiennes et l'âme des peuples européens.
Ces indications peuvent suffire pour réduire à néant tout espoir à tirer de l'assimilation de la culture antique parle christianisme en faveur d'une fusion du môme christianisme avec la culture moderne. Si déjà le christianisme devait craindre la résurrection de la culture antique séquestrée dans les cloîtres qui n'en laissaient rien échapper, il aura plus sujet encore de craindre la culture moderne qui est bien sortie de la renaissance de l'ancienne, mais qui Ta rajeunie, recréée pour ainsi dire, et augmentée de plusieurs éléments fort importants qui étaient comme ignorés de l'antiquité. Les anciens
ne possédaient pas une science de l'histoire et une science de la nature au sens actuel, et la notion moderne du cosmos qui se base sur ces sciences suffirait à elle seule (môme si l'on n'avait pas d'égard aux progrès de la philosophie) à dissiper toute incertitude sur le sort qui attend les théories cosmiques du christianisme. Or une religion n'est pas un appendice mécanique se superposant à n'importe quelle doctrine cosmique, et tel qu'on pourrait le transférer de l'une à l'autre quelque opposées qu'elles fussent , mais elle a crû organiquement sur la conception de l'univers qui lui sert de soutien , et leur séparation serait une violence faite à leur nature. Si on l'arrache de ce sol, on n'a plus dans les mains un organisme vivant, mais un membre amputé d'un organisme détruit, tel que serait un arbre que la scie a coupé à ras du sol.
Cet argument me parait avoir une telle force qu'il suffirait à lui seul pour décider dans le sens du se* cond terme de l'alternative la question de savoir si l'amendement de la religion traditionnelle peut suffire à la situation , ou si une refonte est devenue nécessaire. Notons bien ce fait capital que les réformateurs étaient essentiellement d'accord avec la cosmologie biblique , et que par suite ils auraient pu et dû décider la question dans le sens
opposé à celui que nous défendons. La protestation indignée de Mélanchthon contre le système de Copernic nous semble respectable, mais lorsque, au-* jourd'hui, sur cette même question du mouvement du soleil , mis en demeure de choisir entre la Bible et la science par la contradiction des deux systèmes qu'aucun sophisme ne parvient plus à dissimuler, les orthodoxes luthériens se prononcent pour la Bible, nous ne les trouvons plus que ridicules. Que prouve cette différence d'impression, si ce n'est que l'effet forcé de la culture moderne, chez ceux qui l'ont acceptée, est l'impossibilité de rester des chrétiens croyants dans la pleine et entière acception de ce mot?
Ce qui est vrai du rapport du christianisme avec la science ne Test pas moins du rapport du christianisme avec l'art. De tout temps les iconoclastes et les briseurs d'orgues ont eu pour eux l'idée chrétienne pure, et l'admission de l'art dans le culte religieux n'a jamais été autre chose qu'un appât mondain pour la grande masse de ceux en qui le sentiment religieux à lui seul n'était pas assez fort pour défrayer le recueillement et 1'édîflcation, et qu'il fallait réveiller et charmer en se servant de ces procédés exotériques. Rien de boiteux et de faiblement pensé à coup sûr comme le compromis
qui termina les grandes querelles ecclésiastiques de l'empire romain d'Orient en bannissant les statues des églises, mais tolérant les tableaux dans le culte. Si cette solution du conflit fut grosse de conséquences pour les destinées de la peinture, on doit se garder d'en faire honneur à. l'idée chrétienne, puisque c'est plutôt le signe d'une concession de cette dernière aux goûts artistiques mondains des fidèles. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, et quand même les arts auraient retiré quelque profit indirect de l'action du christianisme sur l'âme, il est bien certain que notre époque ne possède pas d'art chrétien vivant, mais que dans les arts plastiques aussi bien qu'en musique il ne se produit plus sous ce nom que des études académiques dans la manière des styles chrétiens morts et disparus. Partout où notre art pousse encore des rejetons vigoureux, il se montre absolument séculier, c'est-à-dire anti-chrétien, nouvelle preuve du divorce entre l'homme moderne et le christianisme, attendu qu'un tel phénomène serait simplement impossible, si vraiment la culture de notre âge était chrétienne comme les théologiens veulent nous le persuader.
Si les oppositions qui viennent d'être signalées entre le christianisme et la culture tiennent essentiellement à ce que le premier conçoit le monde au
point de vue de la transcendance, et le second au point de vue de l'immanence, nous venons maintenant à l'incompatibilité du caractère foncièrement théiste de la métaphysique chrétienne avec l'esprit moderne. Cette incompatibilité a deux faces selon qu'on se place sur le terrain théorique ou sur le terrain éthico-pratique. Au regard de la théorie c'est contre l'anthropomorphisme inséparable de tout théisme que la conscience moderne s'insurge. Aussi longtemps le théisme maintiendra ce qui le distingue du panthéisme, c'est-à-dire la personnalité de Dieu, aussi longtemps il ne pourra se dégager de Yanthropopathisme et aussi longtemps il restera inconciliable avec la culture moderne, laquelle ne veut plus accepter qu'un Dieu immanent ou le Dieu des lois éternelles de la raison, et doit au contraire protester contre tout Dieu s'opposant au monde créé et le gouvernant du dehors. Aussi longtemps le christianisme gardera le théisme comme base métaphysique, aussi longtemps une réaction sera à craindre, et il y aura danger que la répulsion provoquée par un Dieu transcendant anthropopathique ne rejette en se faisant jour la vérité en compagnie de l'erreur, ne traite d'absurde toute espèce de croyance en Dieu au même titre que la
croyance à la seule notion de Dieu déclarée possible
par le christianisme, et que les âmes ne deviennent la proie de l'athéisme sous la forme du naturalisme matérialiste. Le seul Dieu qui cadre atec l'ensemble de la notion transcendante du monde qui est celle du christianisme, est le Dieu transcendant qui gouverne le monde par des miracles, de môme que la conception scientifique propre à la conscience moderne ne laisse exister qu'un Dieu immanent qui régit cet univers par des lois immuables. Là donc encore le conflit se perpétuera tant que Ton ne se décidera pas à rompre avec l'idée chrétienne dans son essence, et tous les efforts faits à bonne intention par des théologiens qui philosophisent et des professeurs de philosophie imbus de théologie dans le but de concilier cette antinomie , ne sont que les sophismes impuissants de gens qui veulent s'asseoir entre deux chaises et dissimuler en des matières où une décision nette et claire est le plus pressant besoin de cette génération.
Cette différence purement théorique en apparence acquiert plus d'importance par le fait qu'il en découle en pratique des conséquences d'une grande portée. Aussi longtemps, en effet, je crois à un Dieu thêistique , qui m'a créé avec le monde et avec lequel je soutiens les mômes relations que le vase avec le potier, aussi longtemps je ne suis qu'un pur
néant pour lui, qu'un palet dans sa main, et ma moralité ne peut consister que dans la soumission aveugle et stricte à la volonté sainte et toute-puissante de oe Dieu transcendant ; le commandement extérieur demeure ainsi la base nécessaire de la moralité , en d'autres termes morale et héttoonomie se confondent. Mais la vraie moralité ne commence qu'avec Y autonomie morale, et la morale de Thétéronomie, quelque utilité qu'elle puisse offrir comme moyen d'éducation pour des mineurs, tourne à l'immoralité et devient l'ennemie de la vraie et unique morale, si elle se substitue à elle de propos délibéré. Mais comme le théisme ne peut tolérer aucun principe moral au-dessus ou h côté de la volonté divine, la conséquence à laquelle on ne saurait se dérober est que toute morale thélstique exerce une action démoralisante aussitôt qu'il y a assez de culture pour que l'esprit possède la maturité nécessaire à l'autonomie morale. Or la conscience morale moderne a parfaitement mis au net oe point, qu'une conduite qui sa définit par l'obéissance à une volonté étrangère ne saurait prétendre à une valeur morale au sens propre du terme, qu'au contraire la question de qualification morale ne prend un sens que dans l'hypothèse d'une volonté se déterminant elle-même et se donnant des lois; aussi cette
conscience se trouve -t-elle sur le terrain de l'éthique aux antipodes de la conscience chrétienne, car il est impossible de séparer celle-ci du théisme et des notions qui s'appuient sur ce fondement.
Concluons. A quelque point de vue qu'on se place pour considérer les idées maltresses du christianisme et celles de la culture moderne, on les trouve dans la relation d'une insoluble contradiction, aussi n'est-il point étonnant que la même contradiction se retrouve plus ou moins dans toutes les questions d'un ordre secondaire. Par hasard il peut se produire un accord dans les conséquences de ces idées, de môme qu'en arithmétique une marche fautive pourrait conduire à la solution vraie grâce à des erreurs qui se compenseraient. Mais à part cela il est parfaitement possible que sur certains côtés non touchés ici jusqu'à présent, de l'idée chrétienne du . monde et de l'idée moderne, côtés indispensables pour les deux points de vue, sans être toutefois d'une importance spécifique, comme sont, par exemple, le réalisme historique et le pessimisme, il est possible que sur ces points, l'accord règne entre les deux conceptions. Mais c'est à peine si nous avons conscience du réalisme historique , attendu que l'opinion qui le nie est trop faiblement représentée parmi nous , et les cercles qui représentent la cul-
ture commencent seulement à s'ouvrir aux champions du pessimisme; ainsi ce détail ne sauf ait in* firmer notre jugement d'ensemble, qui est qu'entre les principes fondamentaux du christianisme et ceux de la culture moderne, il existe un conflit que rien ne peut apaiser, conflit qui doit finir nécessairement par une réaction victorieuse du christianisme ou par l'écrasement complet du christianisme cédant le terrain à la culture moderne anti- chrétienne, par l'étouffement de toute espèce de liberté chez les nations contraintes à plier devant les assauts furieux de l'ultramontanisme ou par la suppression du christianisme (si ce n'est de nom, au moins de fait).
Avant les journées de Koniggrâtz et de Sedan une foi énergique à la logique qui préside au développement des idées dans l'histoire pouvait seule soutenir la confiance en la victoire de la culture moderne. C'est seulement depuis que la Prusse a fondé l'empire allemand, rompu avec le crypto-catholicisme de Frédéric-Guillaume IV et du ministre Mûhler qui marchait sur ses traces, depuis qu'elle a reconnu sa principale mission historique dans le ferme dessein de reprendre la lutte de mille ans contre Rome, en un mot ce n'est qu'à présent qu'il existe un point solide susceptible de devenir le centre de
cristallisation pour toutes les aspirations qui convergent vers la culture moderne dans la lutte pour leur existence menacée par le christianisme. Vraiment la lutte entre l'Etat et l'Eglise a des deux côtés le caractère d'une guerre d'extermination, c'est là un point sur lequel il n'est permis de s'abuser à aucun homme intelligent et sachant distinguer entre les buts inconscients de l'histoire ei les objets qu'on poursuit délibérément à un moment donné. L'Église veut faire de l'Etat son gendarme, l'Etat rabaisser l'Eglise au niveau d'une association dont il aurait la tutelle, mais le sens dernier et le plus profond de cette lutte est dans la décision de cette question : pour la conscience de l'humanité actuelle, la prééminence appartient-elle au monde invisible ou au monde visible, au ciel ou à la terre, à l'éternité ou au siècle? est-ce l'intérêt religieux ou l'intérêt mondain, l'intérêt chrétien ou l'intérêt de la culture qui entraine le fléau de la balance ? Si l'on veut un critérium de ce que le protestantisme garde encore de véritable sens chrétien, on le trouvera dans le degré jusqtfauquel au sein des sectes protestantes on prend parti contre l'Etat et l'on reconnaît la solidarité des intérêts du christianisme avec ceux du catholicisme. Un avantage remporté par l'ultramontanisme serait suivi instantanément d'une victoire de ces tendances
orthodoxes ou évangéliques dans le protestantisme ; le triomphe de l'Etat sur le catholicisme balaierait ces microscopiques adversaires, comme en soufflant on nettoie un vieux bouquin.
Bien des gens parlent ou écrivent au sujet de la lutte pour la culture par les péripéties de laquelle nous passons, mais un petit nombre seulement se sont rendu compte de ceci : c'est que cette lutte est la dernière, que c'est l'effort désespéré de l'idée chrétienne appelée à quitter la scène de l'histoire, qu'il s'agit pour la culture moderne d'être ou de ne pas être, et que pour défendre ses grandes conquêtes il ne lui faudra pas moins que l'entière disposition et l'énergique emploi de toutes ses forces.