‹ La religion de l'avenir (volume 2)Chapitre 6 sur 24 · LE CHRISTIANISME DE SAINT PAUL ET LE CHRISTIANISME DE SAINT JEAN · texte numérisé non relu

LE CHRISTIANISME DE SAINT PAUL ET LE CHRISTIANISME DE SAINT JEAN

Les livres canoniques du Nouveau Testament procèdent, on le sait, de points de vue très-divers en matière de foi et de doctrine, et offrent à qui entend ce qu'il lit le spectacle d'une polémique religieuse ardente. Il n'est pas moins connu que plusieurs des dogmes les plus importants appartiennent à des phases postérieures du développement du christianisme, si bien que des violences d'interprétation sont nécessaires pour les découvrir dans le Nouveau Testament, où nous n'assistons au développement de la doctrine chrétienne que pour un laps de temps qui va d'un siècle à un siècle et demi. Il en résulte naturellement des contradictions des écrits du Nouveau Testament entre eux et avec les formes posté-

rieures du développement du dogme; mais ces contradictions sont ignorées , regardées de haut, ou lorsque des adversaires les relèvent avec intention, niées sans autre, par le sentiment religieux sûr de lui-même, fondé sur lui-même, pour lequel le monde entier des idées religieuses n'est qu'un moyen de se rapprocher de ses buts. Dès qu'il est devenu un pouvoir indépendant, assez indépendant pour reconnaître les contradictions comme elles . existent et pour s'en scandaliser, le sens de la vérité scientifique est un sûr symptôme du refroidissement du sentiment religieux et de la fin de sa domination exclusive sur l'âme, car tant que ce sentiment est assez ardent pour n'admettre aucun partage, le sens de la vérité ne saurait en aucune façon lui faire échec avec assez de succès pour entraîner l'intelligence et lui faire avouer l'existence de réelles contradictions. Telle était la situation du moyen âge chrétien, voyant dans le point de vue doctrinal des œuvres canoniques et des pères de l'Eglise en possession de l'autorité un point de vue unique et invariable. La fiction selon laquelle le christianisme est une doctrine sans développement est encore aujourd'hui reçue dans le catholicisme, puisqu'on y enseigne que tous les décrets des conciles n'ont été que des définitions de doctrines chré-

tiennes ayant existé dans l'église depuis un temps immémorial ou dès le commencement.

En s'élevant contre les abus de l'Eglise d'alors, la Réformation déchira cette fiction et se fit réactionnaire, affichant la prétention d'annuler une portion de l'histoire du développement chrétien et de remonter au Nouveau Testament, c'est-à-dire au point de vue doctrinal du premier siècle après la mort de Jésus- Christ. Il est vrai qu'à son insu elle faussait et défigurait ce point de vue en y comprenant également les résultats du développement postérieur qui avaient l'heur de lui agréer. Le protestantisme ne fit que rester fidèle à son principe quand il continua l'œuvre commencée, quand il découvrit et signala successivement les anachronismes par lesquels s'était indûment enrichie la dogmatique du Nouveau Testament, retrancha des périodes toujours plus longues de l'histoire du développement du christianisme et devint ainsi toujours plus réactionnaire à mesure qu'il croyait devenir plus libéral. Il faut dire que l'histoire des dogmes avait proposé à l'esprit des choses toujours plus inacceptables, mais elles n'étaient cependant que les conséquences logiques des

propositions contraires à la raison qu'impliquaient les principes fondamentaux ; aussi le travail commencé ne fut pas autre chose que l'effilement suc-

cessif du tissu habilement ouvré de la dogmatique chrétienne, et l'achèvement de l'opération ne laissa plus subsister qu'un vieux fil sans usage. Les contradictions radicales des principes avaient contraint à des sophismes toujours nouveaux et toujours plus subtils, auxquels il n'y a rien absolument à objecter une fois les prémisses accordées : l'opposition aux conséquences parce qu'elles contredisent la raison doit nécessairement conduire à rejeter aussi bien les principes fondamentaux pour le même mo * tif. L'on ne peut, sur ce sujet, s'illusionner et se tranquilliser qu'à la condition de n'accorder aux principes fondamentaux qu'une adhésion nominale en les vidant de leur contenu propre, puis s'imaginant que l'on est encore chrétien.

Luther s'était appuyé sur l'enseignement de l'apôtre $aint Paul, croyant de bonne foi s'être ainsi approprié la substance du dogme chrétien dans sa généralité. Eh bien , la doctrine de saint Paul n'a absolument rien de commun avec l'enseignement de Jésus, mais se rattache simplement au caractère messianique du Christ et à sa mort rédemptrice par laquelle il doit être suppléé à l'insuffisance devant Dieu de la justice selon la loi telle que l'entendaient les Juifs A . Or cette conception est devenue pour

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