‹ La religion de l'avenir (volume 3)Chapitre 10 sur 19 · Comp. F.-A. Minier, <>uvr. cité, pag · texte numérisé non relu

Comp. F.-A. Minier, <>uvr. cité, pag

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le plus possible par les adhérents de la doctrine authentique de Jésus, mises sur le compte de la teinte ébionitique des récits synoptiques (particulièrement de saint Luc), au besoin Jésus est accusé d'inconséquence et d'inhabileté à penser, tout cela pour mieux adapter sa doctrine à la culture moderne.

Ces questions capitales étant vidées, que nous reste-t-il encore comme trait caractéristique distinguant la doctrine de Jésus du talrrtudisme contemporain? la conviction pessimiste que ce monde est indigne deTexistence; mais ce pessimisme va à rencontre, sinon de la culture moderne, tout au moins du contentement optimiste que donne le monde au rationalisme protestant si parfaitement satisfait de son Dieu et de sa création ; aussi a-t-on soin de ne pas l'apercevoir, non plus que le pessimisme des autres écrivains du Nouveau Testament,

Nous aurions donc heureusement retranché de la doctrine de Jésus tout ce qui s'y trouve de caractéristique. Le reste consiste en paraboles et en sentences, qui, attendu que Jésus acceptait simplement la métaphysique de la théologie juive, ne disent rien pour ainsi dire en fait de métaphysique et n'apportent rien de nouveau en morale. Beaucoup de développement est donné, proportion gardée, à la morale qui se base sur la récom-

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pense et la punition ^, morale que le protestantisme ne peut plus maintenir même en la gazant, ou en la laissant dans une ombre discrète. La transition à une morale plus relevée est présentée dans la conclusion du Sermon sur la montagne reproduisant la réponse connue d'Hillel à un disciple, que toute la loi est contenue dans le précepte : € Faites pour autrui ce que vous voulez qu'il fasse pour vous. > Dans un autre passage (Matth., XXII, 40) il désigne comme le sommaire de la loi et des prophètes, les deux commandements (Deut., VI, 4-5, et Lév., XIX, 1), ne croyant nullement dire quelque chose de nouveau, comme cela ressort de Tassentimeut immédiat du docteur de la loi (Marc, X, 32-33), et plus encore de la Aversion de Luc (X, 25-28) qui fait citer au docteur de la loi lui-même ces commandements de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain comme étant les principaux. Il cite ensuite (Luc, XVIII, 20) les cinq commandements les plus importants de la loi mosaïque, et formule enfin, sûrement d'après Lév. (XIX, 2, et Xi, 44), ce précepte: « Soyez parfaits comme votre père célesle est parfait » (Matth.,

i. Les célèbres- béatitudes du Sermon sur la montagne ont aussi ce caractère. Nous faisons totalement abstraction du fait qu'elles ne respirent que le désir ardent de fuir le monde, et la foi à l'approche du « règne terrestre. »

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y, 48), c'est-à-dire le oommandement de preadrQ pour modèle éthique le Dieu personnel. Cette der-r nière conception ne peut subsister plus longtemps que le théisme transcendant, vu qu'avec un Dieu immanent, il ne saurait être question de relations éthiques entre lui et ses manifestations.

Concluons. Toute la partie du contenu éthique de la doctrine de Jésus qu'il est loisible au protestan* tisme libéral de conserver, se réduit aux préceptes mosaïques de Yamour de Dieu et de Vamour du pra^ chain^ qui sont cités une seule fois en même temps que leur importance est mise en saillie sans doute, mais sans que des conséquences quelconques y soient rattachées, et dont la signiâoation se trouve encore gravement affaiblie par le fait que l'autre passage attribue la même importance en tant que principe, comme sommaire de la loi et des prophètes, h la morale d'Hillel, où tout se borne à la prescrip*tion triviale de la réciprocité, qui appartient à la morale de l'intérêt bien entendu. Que conclure de là, sinon que Jésus n'avait pas tiré au clair la différence des deux maximes, c'est-à-dire que le commandement de l'amour de Dieu et du prochain n'avait dans sa pensée rien de plus étendu ni rien de plus relevé que la règle pratique de la réciprocité des services que la prudence suggère et que tant de

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langues possèdent comme proverbe autochthone? Cest saint Jean qui le premier a fixé au centre de l'éthique Yamour saisi dans son sens profond, et c'est méconnaître totalement l'histoire que de transporter ce point de vue dans l'enseignement de Jésus, dont la morale, en pleine harmonie sur ce point avec Tesprit de ses contemporains juife, s'adresse essentiellement au motif égoïste de la préférence du moindre mal et du plus grand profit *. Si, dans l'ordre de la morale, ou plutôt des ressorts ou des motifs moraux, la doctrine de Jésus se signale par quel' que particularité, c'est exclusivement l'Évangile proprement dit, l'attestation que la fin du monde et le royaume de Dieu sont proches, qui met la représentation de la peine terrifiante et de la récompense pleine de séduction à une proximité immédiate et proportionnée à la puissance de notre organe visuel, ot lui prête ainsi plus d'efficacité en tant que motif. C'est ainsi que, pour ce qui concerne l'éthique, la doctrine de Jésus ne nous ofifre plus rien de particulier dont on pût faire usage, et que les passages à répreuve de l'application se réduisent à des citations occasionnelles dont évidemment Jésus n'a saisi ni la profondeur ni la portée. C'est ainsi que les adhé-

t. Comp. F.-A, Millier, ouvr. cité, pag, 89 et suiv.

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rents de la doctrine de Jésus sont acculés et n'ont d'autre issue que d*attribuer leur sens aux déclarations de Jésus et de les placer en vedettes comme on fait d*une épigraphe dont on ne se croit pas obligé de scruter de trop près Facception historique. La conséquence est que les sermons de ces adhérents du christianisme de Christ sur des textes bibliques, en fait d'arbitraire dans Tinterprétation, de talent pour trouver des symboles et des combinaisons, dépassent encore les productions des siècles passés et n*ont leurs pareils que dans les prédications de rabbins libéraux, qui trouvent au moins un modèle et une excuse dans le vol et les bonds hardis de l'imagination orientale , de cette étonnante faculté dont les exploits dans le Talmud nous font secouer la tète. Là, en effet, les sentences ne sont pa3 présentées la plupart du temps sous la forme abstraite, ' mais exprimées par des images, et dès lors ce procédé contraire à la critique et à l'histoire, qui sous prétexte d'interprétation fait passer des pensées modernes dans de vieux textes, est considérable* ment facilité, vu qu'en fait d'interprétation une image se prête aisément à tous les désirs dès qu'on a pu l'isoler de ses Uaisons historiques et psychologiques.

L'erreur fondamentale des adhérents du christia-

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nisme de Jésus-Christ est double. Elle consiste h, croire d'abord qu'il faut chercher la valeur historique de Jésus dans sa doctrine plutôt que dans son in&uence personnelle s\xr son entourage, ensuite que Jésus doit être considéré et honoré comme le fondateur de la religion chrétienne universelle. . .

Sur le premier point saint Paul et saint Jean eurent une vue historique bien plus claire que nos historiens critiques modernes. Saint Paul ne se souciait aucunement de ce que Jésus avait dit et des XoYta xupiaxà dont la tradition existait dans le cercle des disciples, cet esclavage de la lettre lui paraissait plutôt frivole et pouvoir même à Toccasion brouiller les idées et produire des effets nuisibles, et il ne cherchait pas d'autre point d'appui que l'Évangile de rapproche de la fin du monde, le caractère messianique de Jésus et avant toute chose sa mort sur la croix tenant de la substitution une efQcacité rédemptrice sur laquelle il élevait sa nouvelle religion universelle. Quant à saint Jean, c'est-à-dire à l'auteur de TEvangile de ce nom, il avait si peu de respect pour la doctrine historique de Jésus, qu'il transforma de la fagon la plus hardie la tradition de cette doctrine, pour la rendre propre à servir ses propres tendances; en revanche il voyait dans Tincarnation du Logos ou dans la lumière qui est ve-

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nue dans le monde la crise du jugement universel, crise déjà intervenue, et la mort de Jésus sur la croix lui représentait le point de partage de Thistoire. Il est vrai que nous ne pouvons plus croire dans le sens de ces deux disciples à une efficace particulière de la personne et de Texistence de Jésus, mais nous le pouvons dans un sens purement humain.

Il est difficile de définir ce qui fait le charme captivant d'une personnalité pour les personnes qui se trouvent en contact avec elle. Si la plume du poète réussit à peine à évoquer de nouveau dans l'imagination du lecteur ce je ne sais quoi mystérieux, la prose peut moins encore s'attendre à produire ce résultat. On aura beau énumérer toutes les qualités aimables d'un homme, on laissera toujours un reste, quelque chose^qu'on ne peut saisir ni exprimer, et qui exerce en réalité sur les alentours l'effet électrique et entraînant; avec ces éléments d'ailleurs peuvent exister de grands défauts qui considérés à part provoqueraient la répulsion. C'est d'une telle puissance personnelle indéfinissable que Jésus doit avoir été doué, comme le prouve l'enthousiasme de la multitude de ceux qui pour le suivre dans ses courses errantes quittaient maison et affaires, femmes et enfants.

Suivons dans ses effets le dévouement personnel enthousiaste qu'inspirait le personnage prophétique

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LE CHRISTUNISHE DB JÉSUS-GHRIST 83

merveilleux que déjà, pendant la durée de cette économie, ils reconnaissaient pour a Seigneur > antici-* pant sur le royaume à venir. C'est ce dévouement, nommé primitivement « foi », de ceux qui l'avaient approché personnellement qui, par sa persistance par delà le tombeau du maître et par sa joyeuse acceptation du martyre, imposa suffisamment à Tun des persécuteurs les plus décidés pour que le charme de la personnalité qui obtenait de tels effets commancftt aussi h Tattirer dans ses filets et que, favorisé par d'autres faits physiologiques, il le fit Paul de Saul qu'il était.

Rien n'était plus loin de la pensée de Jésus, nous l'avons déjà remarqué, que d'ôtre le héraut d'une doctrine nouvelle ou même le fondateur d'une nouvelle religion, h l'instar des anciens prophètes, il ne voulait enseigner absolument que le pur judaïsme, publiant que l'accompUssement des promesses na* tionales de la religion judaïque était proche, et se présentant comme le Messie attendu, comme celui qui était appelé pour réaliser cet accomplissement. Si plus tard on fit de sa vie le point de départ d'une religion nouvelle non judaïque et si sa doctrine fut interprétée et défigurée dans le sens de cette nouvelle religion, cela ne fut pas moins contraire h sa volonté qu'à son attente. Déjà la persuasion où il était

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que la fin du monde et le nouveau royaume du Dieu des Juifs ne tarderaient pas h venir lui aurait fait reléguer au rang des impossibilités de telles conséquences de sa doctrine. L'œuvre et la mort de Jésus ne furent donc que la cause inconsciente et involontaire de la fondation de la religion nouvelle par saint Paul. Que fût-il advenu si Paul ne s'était emparé de la mort de Jésus sur la croix pour développer en partant de là ses nouvelles idées dogmatiques et religieuses, si la doctrine de Jésus s'était immobilisée dans le judéo-christianisme pris à sa première phase, c'est-à-dire tel qu'il existait avant les modifications produites par le contre-coup des influences pauliniennes ? Ne se distinguant des autres Juifs que par la croyance que le Messie allait paraître, et cela eu la personne de Jésus revenant sur la terre, la communauté des disciples de Jésus, après la démonstration historique de la fausseté de cette foi, se serait éteinte d'elle-même en ce qu'elle avait de caractéristique. La différence était même trop petite pour qu'on pût parler d'une secte juive au sens ordinaire de ce terme , la notion de secte impliquant une divergence quelconque dans le dogme ou dans les rites. Il ressort avec évidence de ce qui précède que vouloir revenir à la doctrine primitive de Jésus en élaguant la proximité de la fin du monde et l'idée mes-

sianique, c'est en réalité ne pas faire autre chose que revenir au point de vue du judaïsme à Tépoque de lésus, puisqu'on eflTaceles traits qui ren distinguent. A moins donc qu'elles ne préfèrent se rattacher au Baptiste plutôt qu'à Jésus» ces personnes devraient se faire non pas baptiser, mais circonscire, car Jésus qui n'a baptisé aucun de ses disciples, a supposé par-contre la circoncision, puisque pas un article de la loi de Moïse ne doit rester sans accomplissement (Matth., V, 18-19). Mais comme apparemment les adhérents de la doctrine de Jésus ne veulent pas de cette con* séquence non plus, mais qu'ils s'estiment bien supérieurs au judaïsme, quoiqu'il soit impossible d'indiquer aucune différence essentielle entre eux et la forme libérale moderne du judaïsme, tout le point de vue adopté par eux s'en va en fumée et se réduit h un pur néant. Au-dessous du titre « Le christianisme de Christ j» il ne reste qu'une feuille blanche sur laquelle on a effacé tout ce qui y avait figuré jadis comme vérité acquise à l'histoire. Au fond c'est là sans doute ce que ces messieurs désirent : un espace sans limites et sans barrières pour envoyer leurs propres idées dans le monde, sans Abandonner le nom de christianisme j c'est-à-dire les idées de la culture moderne naviguant sous le pavillon chrétien.

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Cela serait à merveille, si, vis-à-vis de la fausseté de cette dénomination, le sens de la vérité et la raison se montraient de plus facile oompoaition que vis-à-vis de la fausseté de tout autre dogme, et si le sens historique ne se révoltait de voir le^ vérité historique bafouée, et par qui? par des hommes qui prétendent se baser sur la seience historique critique. Après que ces messieurs ont fait consoienGieusement maison nette de tous les dogmes réels du christianisme, pour sauver au moins un dernier et misérable reste, nous voulons dire le nom môme du christia'« nisme, ils s'arrêtent devant un dogme qui n'a rien de plus acceptable pour la raison, et ce dogme o*est Tafr firmation que les lambeaux de sentences bibliques détournées de leurs sens et d'idées empruntées à la culture moderne qu'ils ont cousus ensemble sont € le christianisme primitif et authentique de Jésus- Christ. » L'esquisse précédente a montré ce qu'il en egt de la doctrine de Jésus et en quel sens il a cru en lui; il est clair que l'entreprise de ressusciter pour notre époque un tel christianisme de Jésus*Christ est mille fois plus chimérique encore que celle de remettre en honneur le paulinisme ou le johannisme.

Mais dans le bruit qui se fait autour du christia* nisme de Jésus^Christ, il y a encore autre chose en jeu. Il s'y cache un reste de l'ancienne /bi d'auto*

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rUé que nous ne pouvons nous dispenser de mettre en lumière. Sans doute Tautorité de Jésus-Christ se base sur la foi à sa divinité, mais il n'est pas moins certain que, grâce à la longue vie dont sont dotées les puissances morales, ce respect survit un temps plus ou moins long à sa racine, et Ton compte sur la persistance au sein du peuple d'un sentiment qui a si longtemps régné. C'est ce respect sans cause actuelle qui, après la ruine de toute autre autorité, doit assurer à ce que Ton donne pour la doctrine de Jésus un accueil plus entier et plus soumis que cette exposition ne trouverait, si Ton considérait et examinait les déclarations simplement comme étant ce qu'on les donne pour être, c'est-à-dire comme les discours occasionnels d'un Juif visionnaire ayant vécu il y a plus de mille ans, et qui fat un homme comme nous, sauf que sa culture était celle d'une époque plus grossière et plus superstitieuse. On va même plus loin, on cherche à soutenir artificiellement ce respect détaché de sa racine, en entretenant autour de la figure de Jésus ainsi ramené à notre niveau humain une vénération qui le fait hériter de l'honneur accordé à l'homme- Dieu de l'ancienne foi, vénération qui prêterait à rire par son absurdité, si le byzantinisme dégradant d'un pareil proeédé ne provoquait en nous la plus pro-

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fonde indignation morale. Que Strauss offre à notre adoration son univers matérialiste» c'est simplement absurde; mais lorsque le protestantisme libéral réclame un tel hommage pour l'homme Jésus, c*est une exigence qui repousse et qui révolte.

Qu'on se demande au reste si le respect traditionnel du peuple pour Jésus exploité d'une manière si peu protestante doit tenir très-longtemps après que Tauréole de sa divinité se sera évanouie, c'est à peine si ces messieurs eux-mêmes répondront affirmativement, et cette considération leur permet de juger de l'insuffisance de leur expédient transitoire. Le principe protestant dans ses dernières conséquences balaie toute sorte d'autorité dogmatique, et bon gré mal gré ces messieurs devront en prendre leur parti, ils auront à se tirer d'affaire sans pouvoir faire plus appel à l'autorité de Jésus-Christ qu'à celle de ses apôtres. Enfin la tentative de remonter à la doctrine de Jésus ne fait plus espérer d'avantage positif en ce qui concerne les fondations modernes de la religion, mais uniquement le profit négatif consistant en ce que la doctrine de Jésus est beaucoup moins riche en dogmes que celle de ses disciples, et par ses lacunes s'accorde mieux avec celle du protestantisme Ubéral qu'aucune phase postérieure du développement du christianisme.

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