‹ La religion de l'avenir (volume 3)Chapitre 11 sur 19 · LE PROTESTANTISME LIBERAL N EST PAS DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

LE PROTESTANTISME LIBERAL N EST PAS DU CHRISTIANISME

Nous avons vu dans le dernier chapitre comment le principe protestant, dans le cours d'une critique à laquelle rien ne saurait mettre obstacle et qui pousse toujours plus avant ses attaques, sape et anéantit toute autorité, non-seulement celle des papes et des conciles, de la tradition et des pères de l'Eglise, du Nouveau Testament et de ses au-teurs, mais encore et tout autant l'autorité de celui à l'autorité duquel en appelaient tous ceux que nous venons de nommer, comme apportant et transmet* tant directement la révélation divine. Cette conséquence une fois tirée, il n'y a plus de raison pour attribuer, ne fût-ce même que relativement, plus d'au-

yGoogk

torité à Jésus le fils du charpentier qu'à Pierre le pêcheur ou à Paul le faiseur de tentes; on se voit conduit à les mesurer tous à la même mesure et à ne tenir pour valables leurs enseignements que dans les limites où ils répondent au point de vue doctrinal du lecteur moderne. Mais comme il a été montré que la position prise sur les questions de principes par tous ces représentants de Tidée chrétienne est aujourd'hui intenable, ce ne peut être que des opinions relatives à des points de doctrine secondaires et accessoires qui obtiennent encore l'adhésion des représentants du a christianisme moderne ]E>. On nomme ce mode de faire éclectisme. Mais avec Téclectisme on se place déjà en dehors de la période de développement dans les différentes phases de laquelle on choisit ce qu'on trouve à son gré, le choix est dirigé par des motifs et des considérations qui sont en dehors de l'évolution de l'idée qui gouverne la période (en ce cas- ci, d'après des considérations tirées de la culture moderne).

Sans doute on peut avoir abandonné la prétention d'être chrétien et pourtant citer à l'occasion des passages de l'Écriture comme on cite les poètes; mais on ne le fait pas pour se donner de la force, on ne songe en cela qu'à l'ornement du discours, ou bien on est sous le charme de l'expression frap-'

yGoogk

LE PBOTESTÀNTISHE UBÉI^AL 91

pante qu'une pensée a trouvée dans tel ou tel passage, n s'en faut de peu que le protestantisme libéral se contente d'entrelacer en ce sens les passages bibliques dans ses sermons, mais il ne s'en tient pas lîi cependant, il cherche à profiter du respect pour la Bible qui survit chez le peuple à la ruine de la foi à la révélation. Toutefois ce Jeu est aussi peu honorable que le jeu qui se joue avec le respect de Jésus et dont nous avons parlé au chapitre précédent; ce sont deux tours d'escamotage qui dureront bien encore quelque temps, mais un jour pourtant les protestants libéraux verront leurs propres auditeurs leur signifier qu'ils connaissent le truc. Quant à dire s'il convient à un prédicateur comme ceux que nous considérons d'emprunter son texte h la Bible et de diviser son sermon selon les parties de son texte, c'est là, après l'écroulement complet de l'autorité et abs-. traction faite de toute idée de spéculer sur l'abus de ses droits non encore éteints, c'est là, disons^ nous, une question tout h fait indifférente ; un tel mode de faire serait, pour ainsi dire, un divertis^ sèment innocent, si, en persistant à se servir de cette forme vide, l'orateur ne se donnait Vair de re* tenir en même temps le caractère essentiel de la prédication chrétienne, qui est d'être l'interprétation de la parole divine révélée. Au moyen de telles

yGoogk

jongleries le protestantisme libéral cherche à produire l'apparence de la continuité historique avec le christianisme positif, et à passer pour la représenter, tandis qu'en réalité par le rejet de la foi à la révélation et de Tautorité de l'Ecriture, il a porté à cette continuité un coup dont elle ne se relèvera pas. Il n'existe plus de raison intrinsèque et dérivant de la chose même qui contraigne un prédicateur de cette catégorie h étayer son discours de n'importe quel texte, puisque sa raison est la seule mesure souveraine d'appréciation pour ce qui lui est proposé. Lui plait-il de s'appuyer sur des opi^ nions doctrinales étrangères, c'est son affaire et les convenances de l'exposition sont seules à considérer. Cherchera-t-il l'appui qu'il lui faut chez des écrivains modernes ou classiques, profanes ou ecclésiastiques, chez des auteurs chinois, bouddhistes, juifs ou chrétiens, la réponse à cette question ne devrait résulter que de la solution donnée à celleci : où trouvera-t-ii l'expression concise la plus appropriée des idées qu'il représente? Il ne peut être question du plus ou moins d'autorité, puisqu'il n*y en a plus nulle part.

Si donc ces prédicateurs prennent toujours leurs textes dans, le Nouveau Testament, ils n'y sont poussés que par un motif extérieur qui est le désir

yGoogk

de faire croire à un rapport plus étroit de leur pensée avec le Nouveau Testament qu'avec aucun autre livre. Ils cherchent alors à faire croire ce qui n'est pas, puisque toutes les opinions dogmatiques du Nouveau Testament sur les questions de principes leur sont un objet d'aversion. Au point de vue positif leur éclectisme biblique ne dépasse pas Taccessoire, c'est-à-dire certains points où par surcroît ils détournent le sens des déclarations scripturaires par une interprétation qui n'a rien d'historique ; leur éclectisme ne s'étend aux principes qu'au point de vue négatif, en tant qu'ils acceptent de chaque écrivain du Nouveau-Testament les déclarations par lesquelles il nie expressément ou implicitement les principes dogmatiques d'autres points de vue appartenant à la môme phase de développement. C'est ainsi qu'ils s'appuient sur saint Paul dans la négation de la loi mosaïque, sur saint Jean pour ne tenir aucun compte du judaïsme (et accessoirement pour autoriser leur indifférence à l'égard de la sainte- cène), sur Jésus dans leur négation des dogmes métaphysiques fondamentaux du christianisme qui n'ont pu être formulés qu'après sa mort, vu qu'avant sa mort il n'existait pas de religion chrétienne séparée du judaïsme. U va sans dire qu'un tel éclectisme négatif ne peut prétendre à éveiller aucun intérêt positif.

Ô4 LA RELIGION DE L*AVENÎtl

sa seule utilité étant de seconder la critique dissolvante et destructive. L'indispensable condition pour qu'il intéresse est que le positif qu*on veut détruire subsiste dans sa force historique et rende nécessaire la continuation de la lutte.

Demandons-nous une bonne fois quel droit a proprement le protestant libéral de se dire chrétien, en dehors du fait que ses parents l'ont fait baptiser et confirmer. En tout temps ceux qui faisaient profession de la religion chrétienne ont eu un caractère commun : la foi à Jésus-Christ, Pour ce qui est du Dieu de Jésus-Christ, les Juifs et les mahométans croient en lui tout autant, et les mahométans croient aussi en Jésus-Christ comme ayant été un prophète sage, vertueux, auquel Dieu porte une affection particulière. SU suffisait de croire en Jésus-Chrîst comme ayant été un orateur religieux, populaire, doué de sens et de jugement, les naahométans seraient autant et même plus que nous autorisés à réclamer le nom de chrétiens. Si donc c'est la foi à Jésus-Christ qui fait le chrétien, il est nécessaire de l'entendre en un sens plus riche et plus strict. Mais nous avons vit que les protestants libéraux ne sauraient croire à Jésus- Christ ni comme Luther, ni comme saint Thomas d'Aquin, ni comme saint Jean, ni comme saint Paul, ni comme saint Pierre dnt cru en Jésus-Christ, et

yGoogk

Le t»ROTÈSTANTISME LIBÉRAL Ô5

bien moins encore comme Jésus a cru en lui-même puisqu'il se croyait le Christ (l'Oint, le Messie). De quelle autre manière croient-ils donc en lui? Ils croient en lui comme au fondateur de la religion chrétienne. Or nous avons vu dans le chapitre précédent qu'on ne peut regarder Jésus comme étant le fondateur conscient et volontaire d'une religion nouvelle. Il est donc prouvé que la seule forme dans laquelle les protestants libéraux croient en Jésus- Christ est en désaccord avec Thistoire.

Passons sur cette objection. On ne peut néanmoins accorder que la croyance qui reconnaît à une personne la qualité formelle de fondateur d'une religion fournisse une preuve suffisante qu'on appartient à cette religion. D'abord, en effet, tous les non chrétiens qui ont entendu parler de Jésus-Christ, §eIon la tradition chrétienne, croient aussi en lui comme au fondateur de la religion chrétienne, et en second lieu ce serait un cercle creux et vide, si la foi chrétienne spécifique consistait à croire en Jésus- Christ comme au fondateur de la Croyance qu'il est le fondateur de cette croyance. La conséquence nécessaire de cette exténuation de la foi en Jésus-Christ est de la faire regarder comme sans conséquence pour la dôleitDkiiktic» de ce qui conôtitue le chrétien, fet de porter à chercher le caractère décisif ailleurs

yGoogk

que dans la foi en Jésus-Christ, c'est-à-dire autre part que sans exception aucune l'histoire du christianisme ne Ta cherché jusqu'ici pendant les 2,000 ans de son existence. En cela déjà nous voyons s'effectuer le déchirement et la rupture de la continuité avec le christianisme historique.

Maintenant, quand une fois on a, en qualité de protestant, rejeté d'une manière absolue l'autorité de la tradition, je défie le plus habile homme de me trouver dans le monde entier un autre signe d'adhésion à la religion chrétienne, que la foi à la personne de Jésus-Christ, ou la foi au contenu de sa doctrine. Or elles sont l'une et l'autre interdites au protestantisme libéral, ainsi que nous l'avons montré tout-à-l'heure pour la seconde, et au chapitre précédent pour la première, et ainsi nous avons prouvé rigoureusement qu'il est déjà placé en réalité en dehors de la religion chrétienne , qu'au point de vue où il est, le principe protestant a déjà dépassé la limite où s'interrompt la continuité historique avec le fond essentiel du christianisme '.

1. De Lagarde, ouvrage cité, arrive au résultat franchement exprimé qu'il ne saurait plus être pour nous question du christianisme, faisant preuve en cet endroit d'une conséquence et d'une clarté d'autant plus remarquables qu'il

yGoogk

Loin de moi, cela va sans dire, la pensée d'accuser de fausseté subjective les protestants libéraux qui demandent à être reconnus pour chrétiens parce qu'ils prétendent Tétre : je crois seulement que de tels hommes n'ont pas encore vu clair dans les dernières conséquences du principe protestant ou se font illusion sur les véritables résultats de l'étude historico-critique des sources, qu'avec le progrès aujourd'hui rapide de la science, le jour ne peut être bien éloigné où, pour leur conscience aussi, les illusions dont ils se bercent encore deviendront intenables. Il est facile de voir à quel point dès aujourd'hui ils sont mal à Vaise dans leur position. Ce sentiment d'insécurité et d'inquiétude explique pourquoi la réponse négative de Strauss à la question qu'il a posée : « Sommes-nous encore chrétiens ?» a été l'objet d'attaques si véhémentes de la part du protestantisme Ubéral. Il est vrai que môme dans cette partie l'argumentation de Strauss est très-superflcielle, quand ce ne serait que pour le motif qu'elle ne tient aucun compte du point de vue du protestantisme libéral et se contente de nous

reste fidèle à Pillusion de ne voir dans le christianisme qu'âne altération et non un développement de l'Evangile et de considérer ce dernier dans sa forme pure» c'est-à-dire historiquement authentique, comme une base encore suffisante aujourd'hui de rénovation religieuse.

yGoogk

rendre attentifs à notre rupture avec la notion orthodoxe; mais les résultats auxquels elle conduit sont cependant les seuls inattaquables de sa « confession, » dont cette sèche réponse épuise la valeur essentielle.

Le sentiment de la faiblesse de la position explique autre chose encore que la vivacité spécisde de la polémique contre Strauss. Nous voulons parler de Vintolérance anti-libérale des protestants libéraux à regard des points de vue plus libéraux en général. Moins ils ont d'éléments chrétiens, plus sont artificiels les moyens par lesquels ils s'entretiennent dans rillusion de leur profession de christianisme, plus il leur faut naturellement veiller avec zèle sor rétroite Hmite qui, môme à leurs propres yeux, les sépare de la non-profession. Des chrétiens qui disposent encore de tout le riche trésor d'une croyance positive peuvent être tolérants jusqu'à un certain degré; mais lorsque pour préserver l'illusion de la profession chrétienne, on est réduit à imiter, pour ainsi dire, le jeu de la marche entre des œufs et à batailler snr les syllabes, toute tolérance est devenue simplement impossible, et la gauche chrétienne est vouée à rintolérance. Comme on le sait, tous les partis religieux ne sont libéraux et ne demandent la toléf ance qu'autant qu'ils sont dans l'opposition et sont

yGoogk

opprimés par d'autres partis qui exercent Tautoritô ; mais aussitôt qu'ils sont arrivés à dominer euxmêmes, on ne s'aperçoit plus du tout de leur libéra* lisme, et, règle générale, en fait d'intolérance chacun surenchérit sur ses prédécesseurs. Ce phénomène dont toute l'histoire offre la preuve se répéterait au plus haut degré, si le protestantisme libéral d'aujourd'hui arrivait lui-même quelque part à lado* mlnation, car déjà pour la raison qui vient d'être indi^^ quée il devrait surpasser en intolérance toutes les confessions qui ont jamais eu le pouvoir avant lui. aujourd'hui, il s'accommode, tout en faisant la grimace, de la philosophie antichrétienne, en tant qu'il peut tirer de son arsenal des armes pour renforcer son travail de critique et de destruction; mais jamais cette philosophie n'aurait connu d'adversaire plus acharné que ce même protestantisme libéral s'il était parvenu à déposséder l'orthodoxie de sa suprématie. Y parviendra-t-il? Comment méconnaître qu'en Allemagne les chances ne sont pas absolument défavorables, qu'en tout cas elles se ptésentent de ma* mère à autoriser de la part du libéralisme de telles espérances. Tout au moins, si lui-même ne croyait pas à cette possibilité, ne s'expliquerait-on pas pour- <pioi il persiste avec tant d'obstination à demeurer dans l'Eglise évangéliquQ unie de Prusse, où il est à

yGoogk

sa place comme un moineau dans un nid d'hirondelle. En tout cas le protestantisme libéral des « communautés libres », il y a de cela une génération, avait une allure bien plus franche : nonobstantrerreuroùil était aussi quant à son caractère chrétien , il se doutait cependant qu'il ne pouvait rester dans une église d'état qui avait à sa base le christianisme positif. Eût-il peut-être tenu plus de compte des intérêts temporels, s'il avait pu se flatter d'être quelque jour le maître dans TEglise d'Etat? C'est une question à laquelle il serait malaisé de répondre. Mais peutêtre le^sort qu'a eu le mouvement des communautés libres a-t-il servi d'avertissement au protestantisme libéral de nos jours, qui a compris qu'il ne fallait pas compter sur l'appui du peuple, mais viser à s'emparer d'une position en mettant à profit de hautes influences. Il est vrai qu'une réflexion pareille serait la plus rude condamnation de la cause, qui, à dire vrai, est tout à fait impopulaire et n'a de la popularité que l'apparence. Elle équivaudrait à l'aveu que le peuple ne peut s'enthousiasmer pour ce que le protestantisme libéral a à lui oflrir, et que ce n'est qu'artificiellement et avec le secours de la hiérarchie et des rouages ecclésiastiques accoutumés que ce parti peut faire du peuple un de ses moyens; et cependant à quel signe a-t-on reconnu

yGoogk

de tout temps et exclusivement la vitalité d'un mou* vement religieux? A sa puissance pour enflammer et entraîner le peuple. Mais comme le peuple au sein duquel le protestantisme libéral essaie sa propagande, n'est absolument plus chrétien au sens strict, et qu'ainsi ce ne peut être la rupture avec le christianisme, dissimulée d'ailleurs le plus possible, qui effraie ce peuple, comme d'autre part, à l'exception des grandes villes, il n'est nullement encore devenu irréligieux et qu'au contraire le besoin prononcé de 6on cœur est de satisfaire son sentiment religieux d'une manière qui soit en harmonie avec les temps où nous vivons, il ne faut s'en prendre qu'à ce que contient ou plutôt ne contient pas le christianisme libéral si les gens ne peuvent s'enflammer pour lui que dans la mesure où il satisfait par son côté négatif leur désir de faire opposition aux autorités con* sacrées, c'est-à-dire non des besoins religieux, mais un besoin de liberté. Celui que la haine de l'orthodoxie ou la jouissance que procure un talent oratoire hors ligne ne pousse pas à aller entendre un sermon libéral, préfère ordinairement se promener ou employer sa matinée de dimanche au travail ou à la lecture. Bien que les causes de ce fait ne soient guère mystérieuses d'après ce qui précède, nous

allons leur consacrer un chapitre àd hoc.

yGoogk

YIl

IRRÉLIGION pu PROTESTANTISME LIBÉRAL.

L'homme qui porte en lui des conceptions meta" physiqiies telles que sa sensibilité en est affectée d'une manière positive, a de la religion. En est-il affecté à un degré plus fort ou plus faible, subit-il ces impressions d'une manière purement occasionnelle et fortuite, ou bien les recherche-t-il expressément et s'y abandonne-t-il d'une manière durable, tout cela dépend de sa disposition naturelle religieuse et de la culture qu'elle a reçue. Mais il est bien rare qu'un homme n'ait pas au moins le germe de cette disposition religieuse, quoique chez certaines personnes les sentiments éveillés par certaines conceptions métaphysiques puissent rester à l'état purement instinctif et inconscient, tandid que ces

yGoogk

mêmes ooncoptions exercent chez d'autres indivi-^ dus une action vigoureuse sur le sentiment.

Or la métaphysique appartient à la science. Mais il n*est pas donné k chacun d'arriver h la science, bien moins encore ti Tétude scientifique de la méta^ physique. Et cependant, comme Schopenhauer Ta admirablement montré, chaque homme a une méta^ physique, chaque homme a besoin de conceptions métaphysiques pour satisfaire à son besoin religieux. De là la nécessité d'un ensemble de conceptions métaphysiques qu'il soit possible de communiquer et de transmettre par une autre voie que celle de la sciencQ et propre h satisfaire, chez ceux qui sont étrangers ^ la science, directement le besoin métaphysique et indirectement le besoin religieux. Cette métaphysique qu'on pourrait appeler la métaphysique populaire, c'est la religion; seulement la religion ren^r ferme en elle autre chose encore que les conceptions métaphysiques du peuple, à savoir en premier lieu des moyens et des directions pour éveiller d une manière aussi persistante et durable que possible le sentiment religieux en partant de cette métaphysique, c'est-à-dire le cwtt^, en second lieu les conséquences de la môme métaphysique pour la conduite pratique de l'homme, c'est-à-dire ta morale religieuse. Le culte appartient à la religion seule; quant

yGoogk

à la morale, elle constitue un domaine que la religion partage non-seulement avec la science proprement dite (comme c'est déjà le cas pour la métaphysique) mais encore avec la coutume dont la genèse et le développement sont inconscients. Dans la coutume, la morale se présente comme quelque chose de fixé, d'empirique, d'inconscient, qui ostensiblement ne repose sur rien. Ce n'est que dans la science, entant qu'elle rattache la morale à des principes métaphysiques, et dans la religion, qui remplit le même ofAce, que les préceptes moraux trouvent une justification, et cette justification oppose une digue, au moins théoriquement, aux attaques de l'arbitraireindividuel. Ainsi la religion embrasse toute la philosophie du peuple, puisque les autres disciplines philosophiques laissent le peuple fort indifférent ; elle comprend enfin tout l'idéalisme du peuple, l'art n'étant accessible au peuple que sous une forme trop grossière pour l'élever à l'idéalisme artistique. Tout idéal (ou plus exactement, tous les idéaux d'une nature idéale, à l'exclusion de Tidéal matérialiste d'un pays de Cocagne selon le cœur de la démocratie sociaUstej, tout idéal et toute tendance du cœur à Tidéal s'incarnent pour le peuple dans la religion : c'est elle seule qui l'avertit constamment qu'il y a quelque chose de plus élevé que de manger, de boire et de s'accou-

yGoogk

pler, que ce monde éphémère des sens n'est pas sa fin à lui-même, mais n'est que la manifestation d'un principe éternel, supra-sensible, idéal, dont nous ne voyons ici que l'ombre confuse. Tenir en éveil ce sentiment' dans l'âme du simple peuple, ne fût «ce qu'à l'état de pressentiment obscur, c'est la tâche commune de toutes les religions, dès qu'elles se sont élevées au-dessus des commencements tout & fait primitifs d'une grossière religion de la nature.

L'ensemble des conceptions métaphysiques doit toujours rester chez l'homme religieux, la source vivante d'où proviennent l'éveil du sentiment dans le culte et l'action sur la volonté dans la morale. Quand cette source tarit, le culte se pétrifie en des cérémonies mortes et sans valeur, et la morale reli* gieuse se dessèche en préceptes abstraits ou s'affadit en phraséologie sentimentale : sûr moyen de ne faire impression sur âme qui vive l D'autre part la métaphysique perd son caractère religieux aussitôt qu'elle cesse d'être un motif immédiat d'action sur le sentiment ou sur la volonté, et n'est plus que science et théorie : science réelle chez les philosophes, fausse science chez les théologiens qui se bornent à interpréter et à réduire en systèmes les dogmes traditionnels. Le peuple n'a point tiré au clair les notions et les éléments réunis dans la reli-

yGoogk

gion, mai9 il sent bien d'instinct que c'est Tunité de ces notions et de ces éléments qu'il cherche danii la religion. Le peuple ignore le mot de la métapbyfriquOi mais il sait que ce qu'il demande de rali« gion, c'est qu'elle lui donne la vériti : non pas toutes les vérités, telles qu'elles sont éparses dans les diverses sciences spéciales, mais la vérité, telle que la poursuit la science universelle, la philosophie, la vérité une et éternelle, capable de satisfaire son besoin métaphysique inconsciente Non pas qu'elle puisse jamais être communiquée au peuple dans toute son étendue et dans toute sa profondeur, à supposer que la science l'eût réellement trouvée et formulée: non, le supra-sensible ne peut être si aisément rendu compréhensible au sens humain, l'essence de la vé* rite est my$tèrs et restera mystère, son expression ne cessera pas d'être symbolique, que ce symbole con*^ siste en notions abstraites,ou en images et en figures, Sans la profondeur pleine de promeses et la richesse infinie d'un mystère qui montra à chaque individu un côté différent, il n'y a pas de religion possible; en d'autres termes, une métaphysique sans mystère n'aurait aucune action sur le sentiment re« ligieux. Il en est du mystère dans la religion comme

1. Voir Henri Lang « Religiôse Reden » (Discours religieux), p. 149-151, et 954 et suiv.

yGoogk

IRRELIGION t)U PROTESTANTISME LIBÉRAL 107

dans rœuvre d'art : l'œuvre d'art aussi ne commence à mériter vraiment son nom que lorsque sa figure extérieure n'est que le symbole d'un mystère qui ouvre un monde infini à la personne qui le médite et aux pressentiments du cœur, un monde auquel chaque âme trouve le sens qui lui convient sans pouvoir accuser les autres d'erreur. Mais d'un autre côté le mystère n'a sa place légitime que dans les cas où le supra-sensible pénètre dans le sensible, Pétemel dans le temps, comme il le fait dans la métaphysique, la religion ou l'art. On ne doit pas parler de mystère dans les questions où il ne s'agit que des relations temporaires et naturelles des phénomènes entre eux, sans qu'on remonte à la i*acine métaphysique de l'existence physique : ainsi dans les résultats des sciences spéciales, dans l'action réciproque qui est exercée et soufferte par les êtres naturels dans la lutte pour l'existence, et dans la vie pratique. Intro^ daire le mystèfe où il n'a que faire (par exemple dans la monarchie, comme le veut David Strauss), c'est se mystifier soi-même et mystifier autrui ; nier le mystère dans les choses dont il est l'essence (ainsi dans la religion, comme le veut encore Strauss), c'est élever la Connaissance acquise par une observation vulgaire et superficielle, à la dignité de maltresse souveraine du monde réduit à sa nudité physique, à la place dé

yGoogk

les LA RELIGION DE L* AVENIR

l'idéal détruit dans son essence mystérieuse. Le peuple en somme ne voit pas d'objection à ce que le mystère qui lui est présenté comme la vérité soit contraire à la raison ; mais la culture moderne, qui repose sur l'autorité de la raison, ne veut plus consentir à accepter comme vérité un mystère contraire à la raison. Nous ne souffrons le mystère que sous la forme d'une hypothèse obtenue par voie inductiveet se présentant comme nécessaire, hypothèse qui, dépassant le domaine des choses sensibles, laisse ainsi nécessairement un reste incompréhensible à notre entendement qui a sa base dans le domaine du sensible : seulement ce reste ne doit pas se contredire lui-même, ce qui serait être contraire à la raison.

Le christianisme offrait au peuple « la vérité », c'est-à-dire la métaphysique du moyen âge, fusion merveilleuse de la philosophie juive et de la philosophie grecque, système admirablement complet, ayant à toutes les questions des réponses logiqueipent enchaînées, et qui ne saurait être un objet de dédain que pour ceux qui à son endroit n'ont pas dépassé le point de vue de l'hostilité pour arriver à l'objectivité historique. Si dans son beau temps la vérité de cette métaphysique resta préservée des atteintes du doute, cela vient tout d'abord de ce qu^elle n'avait pas de concurrents, de ce que la

yGoogk

théologie était la seule science de l'époque. Le déclin du moyen âge vit s'élever de nouveau une science libre, qui ne s'appuyait que sur la raison ou Texpérience, sans s'inquiéter de la révélation : les contradictions entre cette vérité laïque et la vérité chrétienne furent éludées grâce à l'étrange doctrine des deux ordres de vérités. Avec la Réformation commencent les essais de conciliation entre ces deux ordres de vérités, essais toujours plus éphémères et qui se succèdent rapidement. Le protestantisme» avec le manque de logique qui le caractérise, demande que l'on croie à la possibililé d'une conciliation entre la révélation et la raison, entre la foi et la science, ou quel que soit le nom qu'on leur donne ; c'est seulement quand le protestantisme a terminé sa carrière, qu'il a rompu avec la révélation, et cessé de posséder une théologie au sens propre du mot, c'est seulement alors que disparaissent ces châteaux de la fée Morgane, c'est seulement alors que la vérité du christianisme auparavant tenue pour divine cède la place à la vérité laïque de la science. Le protestantisme hbéral contemporain est arrivé tout près de cette limite, et c'est pure inconséquence de sa part si le dernier pas l'effraie. Il ne croit plus à une autre révélation que celle qui se produit chaque fois qu'apparaît un génie initiateur et

yGoogk

ilO LÀ RËLréittïi DE L^AvEkm

fcfôàleûlf, èl ^bûi- Wl là ^Htè hé âeMit ^âS kVt àûtrô chose que IS résultai àclué\ à% rhlàtôireèe Ibli aëVèlôïygëinéht àànâ teiià tes fespKts 'qùl V Mtàbô^éhl ; ôf, (làhà celte séiié, Jêèùâ et feè§ diSciplès faè pohtrâienl toldcupèr qu'\ihê place fort ffibdéôtè, ^Utsqd^oh i^'ejélté lè'ù'r pômt de Vue, en ce i0 à d'èfeSèhlteL Eh à*.autréâ léVnlès, là vérité he û'è- Vràit Jiltfs élrè éhèVchèe par lô prôtéàtàhltemè ti- Wà qùè àahâ l'hlstôlfé dô îà i)mlosb'^hiè, %l il lie ÛevFàil pVêhàre ^n côfaMdèmiôh l'hi'slôirè dô la lïiéologiè que pour aùlàhl qu'on y j[ioui:rait lrô\iVêr quelque vérité pJiildsopliiquè, c^èst-â-dirÔ àyâht son tondemënl èh èllè^mèmè, èi non pas une vérité teposànt Sur ùhè prétendue réVélaliôh. Maïs ôé h^st J^àa aitisi que lès choses se passent : on côhlînû? à Éaite de la théologie en gardant là terme extérieure Ole l'àhciehhequi he saurait Survivre àl^idéé niêhié dé têvèlatioh'; oh rétient èh lui îsdsàht Violence uhètéî'ihiûôlôgie qui doil son ôrigihè à Une cohcôj^tiô'h du ftiôhàe toute diSèrehtè, èl l. laquelle 6h înipôsé hftè éi^fecation lolàleméhl hétérogène au ftibVëh deâ ihVèirprètations et des sous-èhtèhdùs lés plû§ à^bitMÎres. Èh vérité, àè telles opéràtibhs êohî ènébfe plus Vames et plus Vépughànlès que râctîvité inquiète et stérile de la Ihèolôgiè orthodoxe Vaqhâht sans relâché k son travail dé bansadès. Ëh de toiles

yGoogk

IRRÉLIGION DU PftbTÉSÏÀ^TrtSMfe LIBÉRAL Hl

èifc'ôfiètaûôes m t^èùl K ï^eihé s*étoiihef si l^'ôt- Ihodôlîè feôi^hèô, en côttibattâftt dé telles interpirëfeitiôhs <îùi llransforMfeht et qiii ê\^dènt les nùttôtià théôloglctùes tï^âditiônnelles, à iHftlpressbn ^ê ïïàû âdVètsàlre lui 'est ihlférièùt jpôûf la bbhhe foi. Si l'ittlï>iofeailtè aïthitécturë golhîquedè là théologie à\L moyeft âée Yi^èst plus Bèlott hôtre goût, Hen ûè hbuè empêché de bâtir autrement; hiàls ((f^ôh ù^essaiè pas de ïioUâ persuader qVie la Viéi'ltàblé SighiÔcâtion dés Vieilles CathédriaiBà, dêthiffifèe ênllà aujourd'hui poûf la première tels, bonéisté à ïi^êlFé qùè dès chàteàuï de ôarteâ.

Ainsi iè protestantisme libéral n^à plus qù^un simulacre dé théologie, auquel il îiè Veut pas fhftbncèr pbui? n^avbi'r pas l^air dé hf'fsèr la chàtàe historique; mais ce simulacre dé théologie qu^il laissé débout Tempêché à àon tour dé prendre la Vèrtlè scientifique comme nouvelle et unique hase, ïl s"" assied sûr la chaise dont il à scié les jambes, St se tieift aVéô lès misans à là chaise voisine restée éïitièîè. Lé peuple peût-il éspèî'er dé trouVèV daha un tel Système « la vérité » quHl cherche dans la religion^

ï^èlément îondamental d'une religion, nous Pavons reconnu plus haut, c'est sa métaphysique. Mais si nous voulions demander au protestantisme libéral

yGoogk

112 LA RELIGION De L AVENIQ

quelle est donc sa métaphysique, nous le mettrions dans le plus grand embarras. Ses représentants, et cela fait honneur à leur prudence, sont mystérieux sur ce sujet et évitent avec une crainte visible toute occasion de s'en expliquer, et cela pour deux motifs: le premier, c'est qu'ils savent gue chacun d'eux a une métaphysique différente, chose dont le peuple ne doit pas s'apercevoir ; le second, c'est qu'ils ont tous plus ou moins le sentiment vague d'être gênés par leur métaphysique. En effet, il leur est absolument impossible de se dégager du théisme, tant qu'ils veulent conserver la continuité historique qui les rattache au christianisme et qu'ils acceptent l'anthropopathisme du père céleste qui aime personnellement ses enfants et qui écoute leurs prières, et dès lors ils sont bien forcés d'accepter aussi les conséquences du théisme, qui sont d'abord l'hétéronomie de la morale dont nous avons parlé plus haut, ensuite la nécessité d'une théodicée, c'est-à-dire d'une justification du Dieu personnel tout sage en raison des graves défauts de la création dont il est l'auteur conscient et prévoyant, à cette fin un optimisme qui atténue les maux et promet pour l'avenir des montagnes d'or, et pour terminer le Ubre arbitre de la créature servant de bouc émissaire pour le mal. Qu'est-ce à dire 1 Que les protestants libéraux en-

yGoogk

tendent ignorer les travaux des grands philosophes depuis Kant, ou que du moins ils ne prennent d*eux que les thèses accessoires qui leur vont, et pour l'essentiel ne dépassent pas le plat théisme de t l'époque des lumières du dernier siècle. «La seule différence , c'est qu'ils amalgament le sec rationalisme de ce temps-là avec la sentimentalité dii dernier théologien à qui il fut encore historiquement permis de croire à la possibilité d'une réconcihation de la foi et de la science. L'amalgame ainsi fait, ils le font passer à l'aide d'un étourdissant fatras de phrases dont les ingrédients sont empruntés habilement à tous les tiroirs de la c civilisation moderne. » Mais aujourd'hui le déisme antérieur à Kant, avec son symbole : Dieu^ liberté^ immortalité^ réussira aussi peu à se faire accepter de la philosophie que le vague systématisé de Schleiermacher. Pour autant que son théisme est sérieux, le protestantisme libéral est en dehors de la ligne du développement philosophique des cent dernières années, et son zèle pour la vérité et pour le progrès spirituel ne se déploie au fond que dans un sens négatif, là où il s'agit de détruire le dogme positif et de renverser les barrières de l'ancienne autorité *.

Page 1