III. LA MORALE
Pour la morale nous avons le Décalogue. Rien de si beau, de si pur et de si précis dans la religion égyptienne, quoiqu'elle contienne assurément des préceptes et des prescriptions moraux d'une très grande beauté. Nous connaissons la Confession négative qui est comme le Décalogue de la morale égyptienne. Le peuple qui s'éleva à de pareilles maximes était évidemment animé d'un idéal moral très pur. Il serait difficile de trouver dans toute l'antiquité profane un morceau de cette valeur. Mais si celte confession mérite notre louange et notre admiration, est-elle comparable à la morale de l'Ancien Testament contenue et condensée dans le Décalogue? Non, certes. Cette morale osirienne est à côté du Décalogue, comme les vagues aspirations, les beaux mouvements du stoïcisme gréco-romain
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par rapport à l'Evangile. Deux considérations suffiront à le montrer.
En premier lieu, la morale de la Confession négative n'est pas aussi complète que eelle du Décalogue. Les devoirs envers Dieu sonl presque passés sous silence. On n'y trouve rien de semblable au premier précepte du Décalogue : « Je suis le Seigneur, ton Dieu : lu n'adoreras pas des dieux étrangers ». Sans don le il y règne une grande préoccupation des intérêts des dieux et du temple, niais ce ne sont (pie des intérêts d'ordre matériel, ayant pour objet les offrandes que Ton doil faire aux dieux. Le culte intérieur de l'adoration, les intérêts spirituels de la divinité en sont absents. Nul mot, non plus, des devoirs à l'égard des parents. On y chercherait en vain le : « Tu honoreras ton père el la mère ». La Confession négative contient une belle déontologie, mais une d ('ontologie incomplète.
En second lieu, pour la partie qui se rapproche du Décalogue, il n'y a pas sujet à étonnement. Il ne Faut pas en effet se laisser tromper par ce mirage extérieur cl perdre (le vue la nature el la portée de ces maximes. Au fond, ce morceau ne contient que la morale naturelle : il n'y a lien qui dépasse les devoirs (pie la nature elle-même nous impose. Or,
au point de vue de la morale naturelle. Ions les peuples se rencontrent et se ressemblent . Elle esl aussi universelle (pie l'humanité. La Bible elle-même,
dans la partie naturelle de sa morale, ne contient
que ce qu'on peut trouver el l'on trouve ailleurs à
RELIGION DRfl i <.\ PTII NS. - 27.
des degrés divers de pureté et d'intensité. On s'est parfois imaginé un peu trop facilement que tout, absolument tout, devait être nouveau et inédit dans la Bible. Grave erreur. L'Esprit-Saint, l'Inspirateur divin, tout en apportant à l'humanité des vérités nouvelles, a promulgué un ensemble d'autres vérités, qui étaient déjà inscrites dans le cœur de l'homme, et qui sont précisément l'objet de la loi naturelle, expression de la loi éternelle. Ces vérités, nous devons forcément les trouver ailleurs plus ou moins claires, partout où le cœur de l'homme a conservé ses inclinations primitives et naturelles, et n'a pas effacé ou obscurci l'empreinte que le Créateur y a gravée. Mettons-nous donc en garde contre ces jugements absolus, quand il s'agit de vérités morales. Autant il est dangereux de dire que la Bible n'a rien de commun avec les morales des autres religions, autant il serait puéril de soutenir qu'elle n'a rien qui ne soit déjà contenu dans les morales des autres religions. Ces conclusions extrêmes sont toujours fausses parce qu'elles ne tiennent compte ni de la réalité des faits ni des conditions psychologiques de l'humanité. Ce qu'il faut voir dans l'Ancien Testament ce n'est pas tant tel détail, tel point particulier que l'ensemble, que le souffle qui le pénètre et l'anime d'un bout à l'autre et en fait une création unique et incomparable dans l'histoire du genre humain. Qu'importe que l'on constate certaines analogies, qui sont le résultat du travail de la raison, émanation de la lumière divine, si le tout
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porte l'empreinte de l'esprit de Dieu H ne se laisse ramener au niveau d'aucune œuvre humaine? L'esprit divin, par la raison naturelle, a souHlé un peu partout, et a laissé aussi partout des traces de son passage. Mais comme Esprit surnaturel et transcendant, il n'a agi et ne s'est manifesté que dans l'Ancien Testament, qu'il a marqué dès lors d'un sceau tout particulier. Oue l'on fixe partout les effets de son action dans l'ordre naturel, rien de plus légitime. Mais que l'on se résigne aussi à ne voir son œuvre surnaturelle que dans l'Ancien Testament. C'est une nécessité imposée par l'étude comparée des religions, et à laquelle il serait difficile d'échapper. Plus on étudie ce sujet important, plus on se persuade que la religion d'Israël ne peul être réduiteau cadre général des autres religions, qu'elle les dépasse toutes et qu'elle ne les dépasse (pie parce qu'elle est précisément l'œuvre, non des hommes, mais de Dieu, et parce que, toul en ayanl des attaches avec la terre, (die descend du ciel.
Conclusion .
La religion égyptienne est un produit du pays et de la race. Quand on l'étudié de près, quand on l'analyse dans Ions ses détails, on s'en aperçoit sans grande difficulté. Le cadre, que nous venons d'en esquisser, es! de nature à le montrer. Il importe de le condenser en quelques considérations qui achèveront de donnera cette description toute sa signification et d'en dégager la portée.
Le pays est, dans une certaine mesure, le premier facteur de cette religion. La faune et la flore, le Nil qui l'arrose c( le soleil qui l'inonde de ses rayons, c'est à peu près toute la vie, toute la force de l'Egypte. Ces trois éléments encadrenl el résumenl loni ensemble sa religion. Tout ce qui a une valeur
religieuse gravite, en Egypte, autour de ses animaux et de ses plantes, de sou fleuve el de son soleil. La l'aune el la llore oui conditionné en Egypte, comme (Tailleurs en toute autre contrée «le l'univers, l'évolution religieuse. Dans son passé* le plus
lointain, dont il nous est impossible de mesurer la durée, le pays des Pharaons a été fétichiste et totémiste. 11 serait inutile de nier ce fait. On a sans doute quelque peine, par suite de son éducation et de ses idées classiques, à concevoir que l'homme ait pu adorer des objets inanimés, des plantes et des bêtes ; mais les faits sont plus forts que les préjugés et l'historien est obligé de les contrôler et de s'y tenir. L'Egypte a connu la phytolatrie et la zoolatrie, le culte des plantes et celui des bêtes. M. Frazer a dit, non peut-être sans exagération, que l'Egypte a été un « nid de totems». Le mot ne choque pas trop ceux qui sont au courant de l'archéologie religieuse du pays. La phytolatrie et la zoolatrie y ont joué un rôle considérable, si même elles n'ont pas absorbé, aux débuts, toute l'application de l'âme. Elles ont été en tout cas le germe et le point de départ de tout le développement religieux ultérieur. Avant de s'élever plus haut, l'Egyptien des âges primitifs a payé aux plantes et aux bêtes le tribut de ses sentiments religieux, il a vu en eux l'incarnation, les représentants d'une force supérieure dont il croyait avoir besoin pour échapper aux plus dures nécessités de la vie, pour réussir dans ses entreprises et pour se rendre maître de la nature* C'est à certains fétiches disséminés dans le désert et égarés dans les montagnes, c'est aux plantes et aux animaux de la vallée qu'il a demandé la première protection, qu'il a consacré ses premiers pas dans La vie, qu'il a accordé les premiers mouvements de
son cœur. C'esl eux aussi qu'il a invoqués dans sa détresse, vénérés dans son admiration, el craints dans sa faiblesse. La plus ancienne période de l'histoire religieuse de l'Egypte est tout entière enfermée dans cette sphère : elle ne sort pas des limites du naturisme, du fétichisme etdu totémisme. Le naturisme se manifeste dans le culte rendu à certains éléments delà création, qui agissent probablement d'une manière spéciale sur l'esprit humain. Le fétichisme apparaît dans le culte rendu à certaines pierres dressées sur la lisière du désert, le long des routes ou sur les bords de l'eau. On croyait naturellement que ces pierres étaient douées d'un pouvoir magique ou môme qu'elles avaient été marquées de l'empreinte de la divinité. N'étaient-elles même pas des météorolithes, mais des météorolithes envoyés du ciel sur la terre par les dieux ? Remarquons d'ailleurs que les pierres, présentant une forme qui tranche sur les autres, ont toujours été pour certains peuples primitifs un objet de vénération, des objets sacrés, i\^s tabous. Le totémisme enfin éclate d'une manière extraordinaire dans le
Culte rendu à un grand nombre d'arbres et de bête S. Nulle part peut-être les plantes el notamment les
bêtes ne reçurent au lanl d'adoration qu'en Egypte. Le Panthéon zoolatrique est d'une richesse et d'une variété incomparables. A quelques exceptions près,
on y trouve tous les animaux qui existe ni dan a le pays. 11 y a sans doute des degrés el des nuances, mais le fonds mythologique ne perd ni de son iden-
tilé ni de son étendue. La nature vivante tout entière est comme l'expression, l'incarnation de la divinité. Et l'on peut dire que la divinité circule partout où circule la vie, dont elle imite cependant la vigueur et la faiblesse, les explosions et les atténuations.
Mais la nature même du pays conditionne cette phytolatrie et cette zoolatrie» C'est là une loi générale de toutes les religions. Un pays n'adore que les plantes et les bêtes qu'il produit, sinon exclusivement, du moins en abondance et qui lui sont le plus utiles. Quelle que soit l'origine du totémisme, il n'en est pas moins vrai qu'il obéit à des considérations utilitaires, autrement on ne s'expliquerait pas le choix fait entre les totems. Si l'on adore de préférence telle plante ou telle bête, c'est que cette plante ou cette bête rendent à l'homme plus de services que les autres. Cette loi trouve en Egypte une application rigoureuse. Nous voyons en effet que les plantes et les animaux totems sont ceux qui sont le plus répandus dans le pays et qui rendent le plus de services à ses habitants,. Le palmier, le dattier, le lotus, le papyrus, le sycomore et l'acacia ne sont-ils pas la richesse et l'ornement végétaux de l'Egypte ? Le serpent, l'uraeus, l'hippopotame, le crocodile, le bœuf et le chat ne constituent-ils pas sa principale ressource animale ? Et alors n'est-il pas naturel que le culte des habitants du pays se soit porté de préférence
sur ces types du monde organique ? Ne leur fournissaient-ils pas tout ce qui était nécessaire à la satisfaction de leurs besoins matériels? On eoneoil ainsi que l'Egyptien des époques les plus loinlaines ait établi avec ces représentants du règne vivant des rapports religieux. Car si la religion esl l'œuvre de la raison voulant s'expliquer elle-même et expliquer le monde extérieur^ les formes religieuses ont une origine d'ordre émotif ou alTcelif. L'homme choisit toujours, comme objet de sa coniiance, de son amour et de son estime, ce qui lui convient le mieux ou ce qui le sert le plus.
Le Nil s'est imposé au culte des Égyptiens à un double litre, ce semble. C'est un fleuve, c'est-à-dire un courant d'eau, et c'est le grand pourvoyeur du pays. C'est un fait notable que l'eau a joué un rôle capital dans mainte cosmogonie du monde ancien. Sans sortir de l'Egypte, rappelons-nous que son système cosmogonique suppose que les éléments sont à l'origine ensevelis dans les eaux mystérieuses, dans le Noa. L'eau est eu elï'et un réservoir de vie, et la vie est une des plus hautes manifestations de l'activité cosmique. <hi doit reprocher à la théorie phallique de s'être arrêtée à la surface des choses, et de n'être pas allée jusqu'au fond du phénomène religieux. On ne saurai! contester qu'elle a découvert el mis en lumière une des grandes lois, une
<les principales formes de la psychologie religieuse. L'antiquité a toujours plus ou moins regardé la vie
comme une incarnation de la divinité, comme un souffle divin, comme une création des dieux. Cette vue se fait jour dans presque toutes les religions de l'humanité primitive, dans toutes les mythologies, dans toutes les cosmogonies. Les opérations vitales sont en effet trop puissantes et trop originales pour que l'homme préhistorique n'ait pu se résigner à les attribuer à un autre agent que la divinité. Et comme l'eau est un réservoir de vie plus fécond et, en une certaine manière, plus apparent que la terre, on comprend qu'elle ait tenu une place privilégiée dans les cultes mythologiques.
Le Nil est aussi le pourvoyeur de l'Egypte. Il porte dans ses flots la richesse et par conséquent la destinée économique du pays. Sans le Nil, l'Egypte serait un désert morne et aride. Avec le Nil, c'est la vallée fertile et riante. Les présents du Nil sont aussi riches qu'incalculables. L'Egyptien qui voyait le fleuve lui apporter chaque année la prospérité fut naturellement conduite le regarder comme un génie bienfaisant, un dieu d'abondance. C'est encore une tendance des peuples primitifs d'attribuer aux divinités les bienfaits dont ils jouissent sans en être la cause. Ils se figurent volontiers qu'un génie tutélaire veille sur eux et leur distribue à profusion et sans aucune parcimonie les largesses de sa libéralité. Par une espèce d'impulsion instinctive on se figure que certains phénomènes qu'on est soimême incapable de produire sont l'œuvre d'agents supérieurs. On rapporte au ciel les besognes de la
terre, et frappé par le spectacle parfois imposant de la nature, on se plaît à croire que c'est un dieu
qui le produit. [Le Nil dut à sa nature bienfaisante les honneurs divins.
Ajoutons que son origine mystérieuse concourut également à le diviniser. Le mystérieux prend presque toujours au regard de l'homme un caractère surnaturel, divin. Los Lgyptiens voyaienl couler sous leurs yeux ce fleuve dont ils ignora ienl les sources. Ils ne savaient pas (Ton il venait ; et comme ils n'avaient qu'une idée imparfaite et rudimentaire de notre globe, ils s'imaginèrent que le fleuve descendait du ciel. Comment pouvoir supposer qu'il venait d'une région lointaine, alors qu'ils se figuraient qu'un horizon assez proche limitait notre terre et qu'il n'y avait plus rien au delà de lui ? Par quels détours mystérieux le Nil était-il donc parvenu en Egypte? 11 y était arrivé en tombant directement des régions célestes. Cette conclusion s'imposait presque naturellemenl à un peuple qui n'avait aucune idée de la configuration de notre terre. Le mystère de ses sources sacra le Nil et en lit un dieu.
Le soleil ne pouvait, non plus, manquer de jeter dans L'étonnemenl les habitants de l'ancienne Egypte. Il y avait deux raisons pour cela. En premier lieu les bienfaits du soleil. L'Egypte esl certainemenl une des contrées de l'univers qui jouissent le plus des avantages du soleil, de sa chaleur
et de sa lumière. Si l'Egypte est un don du Nil, elle est aussi l'enfant gâté du soleil. L'astre du jour l'inonde presque continuellement de ses rayons et fait éclore les germes que le Nil a déposés sur son sol. L'Égyptien le savait, le constatait. Il en concluait naturellement, comme pour le Nil, qu'un astre si généreux, si libéral ne peut être qu'un dieu. Gomment s'imaginer qu'une force naturelle fasse germer la vie, stimule et féconde les plantes, transforme, à une époque déterminée de l'année, la nature entière, la tire de sa léthargie et la couvre de verdure? Un agent qui produit de telles merveilles ne peut être que divin. Ce dut être le premier pas. En second lieu, l'éclat du soleil exerça certainement la plus vive impression sur l'esprit des Égyptiens. Que peut être cet astre éblouissant dont on ne peut pas supporter la vue ? Ce n'est pas sans raison qu'ils en firent l'œil droit deRâ. Le disque solaire ressemble en effet à Un œil humain. Delà à penser qu'il est l'œil d'un être supérieur, c'était chose facile. Les Égyptiens n'y faillirent point. Comment se représenter cet astre, qui chaque jour les aveuglait de son éclat, qui verse la beauté sur toute la nature et qui, après avoir disparu chaque soir, renaît chaque matin avec une régularité impeccable ? Ce ne pouvait être qu'un dieu qui dardait le monde de son regard resplendissant. Une telle conclusion n'a rien d'extraordinaire pour les peuples primitifs. Si aujourd'hui même il y a des gens qui adorent, paraît-il, le soleil, on peut par-
donner cette faiblesse aux vieux Egyptiens. Après tout, il leur était permis d'avoir un peu de vénération el de reconnaisance pour l'astre divin qui semble avoir une sorte de prédilection pour leur pays.
La psychologie nous aidera peut-être aussi à expliquer le caractère de la religion égyptienne. Mais ici nous ne pouvons faire que des inductions qui ne sortent pas du domaine de la probabilité. Nous avons déjà noté qu'on n'a pas des certitudes absolues sur l'origine, la provenance ethnographique du peuple qui s'installa dans la vallée du Nil, On penche cependant de plus en plus à croire que c'était une population mélangée d'éléments- divers. Comme cette opinion est, à l'heure présente, de beaucoup la plus probable et la plus accréditée parmi les savants, on nous permettra delà prendre pour base el pour point de départ de nos inductions. Elle se prête d'ailleurs à l'interpréta lion de certains faits historiques.
Par sa situation géographique, l'Egypte se l rom e aux confins de L'Asie* de l'Afrique el de l'Europe méditerranéenne. Elle était doue comme le poini de rencontre el de pénétration des trois races du monde antique. On peut et l'on doit dès lors se demander si ces trois races n'onl pas conditionné sa
mythologie el n oui pas laissé' des traces sur sa religion. Or la chose paraît certaine el ce 1 1' « .^ I pio-
bablement que par ce triple courant que l'on s'explique le caractère composite et quelque peu bizarre de la religion égyptienne.
On peut sans trop de témérité ramener à trois les caractères fondamentaux de la religion de l'Egypte ancienne : le fétichisme et le totémisme, l'intervention des astres : le soleil et la lune, et un effort rationnel pour coordonner et systématiser les données religieuses, d'où sortirent les Triades et les Ennéades. Sera-t-il permis de voir dans cette triple tendance un résultat plus ou moins conscient des trois races qui formèrent la population égyptienne? L'Afrique lui apporta surtout le fétichisme et le totémisme. La race noire a été fétichiste et totémiste. Elle semble avoir le monopole de cette forme inférieure de la religion. Touchant à l'Egypte par la Nubie, cette racenoire dut apporter auxhabitants de la vallée limoneuse ses goûts pour les amulettes de toutes sortes et pour les fétiches religieux. Le culte totémique de certains animaux originaires de l'Afrique ne trouve, aupointdevue psychologique, sa raison d'être que dans l'intervention de la race noire. De toutes les races humaines, la noire est celle qui s'est élevée le moins haut dans l'échelle des formes religieuses. Elle en est restée au stade le plus grossier et le plus matériel. L'Egypte fut un nid de fétiches et de totems. Il semble donc qu'on doive demander l'explication de ce phénomène à l'élément noir de sa population. L'Afrique gratifie l'Egypte de tout son attirail fétichiste et totémiste.
La chose est d'autant plus probable que le fétichisme et le totémisme égyptiens augmentent au fur et à mesure qu'on remonte vers le Sud ou la Nubie, et qu'ils diminuent au fur et a mesure qu'on descend vers le Nord ou la Méditerranée.
La race asiatique, où qu'elle se trouve, a toujours eu une grande prédilection pour les astres. Ses observations élémentaires et tout fait empiriques ont fondé l'astronomie. Nous avons vu queleculle du soleil et de la lune tiennent une place considérable dans la mythologie égyptienne : ils sont les deux yeux de Râ, et à ce titre ils participent au culte môme rendu au dieu solaire. Le culte de la lune et du soleil était aussi à la base de la mythologie chaldéenne. Sin, le dieu-lune, et Shamash, le dieu-soleil, étaient deux des principales divinités de la Chaldée. Qu'il nous suffise de nous arrêter à ces deux exemples sans mentionner les autres divinités sidérales. La race asiatique a donc une forte inclination pour la religion astrale. Sciait ce exagéré que de ramener à cette influence ethnographique le culte sidéral des Egyptiens ? On ferait ainsi une part de vérité au système de M. Ilommel. Certes, nous n'irons pas jusqu'à épouser son panbabylonisme et à soutenir que toute la civilisation de l'Egypte ancienne soit d'importation euphraléenne. Mais on peul expliquer la religion sidérale de l'ancienne Egypte par le sang asiatique qui coulail dans les veines d'une partie de sa population. On peut rendre ainsi compte des laits el
BIUOION i>ks ÉGYPTIENS. — 28.
des analogies des institutions. Les partisans du panbabylonisme se trompent lorsqu'ils prétendent que toute la civilisation égyptienne provient directement de la Chaldée par une infiltration directe, par un emprunt ou une sorte d'expansion internationale, à peu près comme la culture latine provient de la Grèce ; car à ces époques lointaines, les relations entre l'Egypte et l'Asie n'étaient ni assez fréquentes ni assez intenses, pour produire un phénomène aussi important que celui des théories religieuses. Mais d'autre part, une race humaine a d'ordinaire sa mentalité propre qu'elle porte partout avec elle ; et cette mentalité produit, dans tous les ordres, un certain nombre de conceptions identiques ou analogues. Et puisque la population égyptienne comprenait un élément asiatique, il était impossible que cet élément n'introduisît pas quelques-unes de ses conceptions dans le courant général des idées religieuses. L'identité ou la ressemblance de ces cultes serait donc, non le résultat d'une pénétration de civilisation, mais le produit de la race.
L'Egypte doit enfin sa systématisation théologique à l'élément de sa population, qui provenait du bassin méditerranéen. N'oublions pas que, dans le monde antique, ce bassin est le berceau des systèmes et des synthèses tant philosophiques que religieux. Les Triades et les Ennéades sont un produit du courant méditerranéen. Remarquons bien, en effet, que leur élaboration s'opère surtout
à Iléliopolis, une ville du Delta, non loin de la Méditerranée. Sans doute, elle est l'œuvre du sacerdoce dont la culture a été presque toujours supérieure à celle du vulgaire. Mais le sacerdoce lui-même subit les influences de la race. Plus tard, à Alexandrie, le Néo-Platonisme, et dans le Néo- Platonisme Plotin surtout élaboreront de nouveau la théorie des Ennéades. La spéculation appartient tout particulièrement à la race méditerranéenne. En tout temps, elle s'y est appliquée ; en tout temps, aussi, elle a mis au jour des systèmes. Tout donc nous autorise à conclure qu'elle resta lidèle à sa vocation, même dans les plaines du Delta et que, s'emparant du Panthéon égyptien qui était un véritable chaos, elle s'efforça d'y mettre de Tordre et de la symétrie. Le résultat de ce travail fut une simplification de plus en plus profonde qui gravita vers le monothéisme mais n'y parvint jamais. L'effort échoua par rapport au résultat final, mais en échouant, il n'en attesta pas moins les tendances de la raison et les aspirations de l'Ame.
Les considérations que nous venons de développer dans la conclusion de notre étude, nous donnent, semble-t-il, le droit d'affirmer que la complexité de la religion ancienne de l'Egypte s'explique à la lois et par la nature du pays H par la psychologie de ses habitants. Ces deux facteurs concourent, à un degré qu'il n'esl pas possible de préciser, à enfanter cette religion. L'histoire el la psychologie s'éclairent mutuellement, el nulle part
elles ne s'éclairent autant que dans le domainedes croyances religieuses.
La race est incontestablement un facteur puissant dans l'explication des phénomènes religieux. On aurait cependant tort d'y tout ramener et d'y voir la cause unique de toutes les formes religieuses d'un peuple. Les trois races, qui formèrent la population de l'Egypte, exercèrent sûrement une grande influence sur le caractère même de la religion, mais elles ne purent ni remplacer, ni suppléer d'autres causes très importantes. L'exposé, qu'on a pu lire dans ce travail, a montré les influences multiples qui ont concouru à façonner la religion égyptienne, et lui ont imprimé un caractère tout particulier. On ne saurait se dispenser de les rappeler.
La constitution géographique du pays est une condition qui a sa valeur. L'Egypte trouva en ellemême, dans sa configuration, si l'on peut s'exprimer ainsi, les éléments de sa religion. Le fleuve qui l'arrose, le désert qui l'environne, lui fournirent une partie de ses divinités. La géographie conditionne à son tour la flore et la faune. L'Egypte transforma en divinités les plus importants de ses animaux et de ses plantes. 11 ne pouvait en être autrement. En jetant les yeux sur la nature, l'homme primitif y puise ses premières inspirations, et ces inspirations ne peuvent être que conformes aux objets qu'il perçoit. L'Égyptien de l'époque
primitive voyait des plantes et des animaux dont les apparences ou les qualités ne manquaient pas de produire sur son esprit une certaine impression. Il fut naturellement porté à les regarder comme des dieux, comme des êtres doués d'une vertu supérieure, et capables dès lors de déterminer le cours des événements. D'ailleurs le fétichisme et l'animisme d'un peuple sont forcément conditionnés par le milieu, par l'ambiance. L'homme n'adore jamais ce qu'il ne connaît pas, ce qu'il ne voit pas, ce qui n'est pas en contact avec lui, ce qui n'a aucun rapport avec lui. Il ne peut adorer que ce qui le frappe, que ce qui excite sa curiosité. Le fétichisme d'un peuple est toujours en rapport avec les objets qui l'entourent et au milieu desquels il vit. Les services que ces objets lui rendent ou les craintes qu'ils lui inspirent sont un motif qui le porte à leur rendre un culte, à les diviniser. On explique par là pourquoi les Egyptiens rendirent un culte à certains animaux de préférence à certains autres. Ces animaux leur étaient familiers : • ils vivaient avec eux, dans leur entourage, ils les voyaient chaque jour, cl, en les voyant, ils en observaient les instincts, les mœurs cl aussi les aptitudes. Frappés de ce spectacle, ils inclinaient à leur appliquer les lois qui président à la genèse et à l'évolution «les religions. Étant donné que l'homme primitif se forge des divinités, il ne peut les forger
qu'avec les objets qu'il a sous tes yeux. 11 ne peut
nullement songer à diviniser des objets dont il
ignore jusqu'à l'existence et qui n'ont jamais impressionné ses sens. Son esprit ne vit que du concret, et le concret ne représente pratiquement pour lui que le présent, que ce qui est à côté de lui, que ce qui affecte sa sensibilité. Les lois religieuses rejoignent ici celles de la psychologie et les reproduisent. Et elles les reproduisent parce que la religion est avant tout un phénomène psychologique, une élaboration de l'âme en face de la nature et de ses œuvres.
La civilisation influe beaucoup sur la marche et l'évolution des idées religieuses. Elle est donc un facteur dont il faut tenir compte et que l'historien doit prendre en considération. La civilisation est un phénomène intersocial. Elle pénètre d'une société à l'autre, et, dans ce mouvement d'expansion, elle élève et transforme tout ce qu'elle touche, tout ce qu'elle envahit. Cette loi s'observe dans le développement de la religion égyptienne. La civilisation y a laissé son empreinte. Héliopolis est le centre de la théologie. Elle élabore ces systèmes, qui ne sont en définitive qu'un perfectionnement de la vieille religion animiste. Les cités du Nord, de leur côté, épurent leur religion plus vite que celles du Sud. Le Delta est sûrement en avance sur les provinces qui avoisinent la Nubie ou les déserts de l'Arabie. Ce phénomène trouve son explication historique dans les communications des peuples entre eux. Les cités du Nord sont plus en rapport avec la civilisation grecque. Elles
conclusion 139
en subissent dès lors le contre-coup. Celte civilisation dut se faire sentir dans tous les domaines ; et par conséquent sur la marche de la religion. I )n peut donc conclure que si la religion égyptienne se perfectionna dans le Nord plus vite que dans le Sud, c'est grâce à la civilisation grecque. Le Nord fut envahi par la civilisation grecque. Le Sud ne le fut pas. La religion du Nord s'épura au conta cl de la civilisation grecque ; celle du Sud ne jouit pas de ce bienfait et elle se figea dans des formes inférieures, qu'elle ne franchit presque jamais. La civilisation décida de leurs destinées, el fui la cause de leur différence. Comme en d'autres circonstances, l'Hellénisme changea peu! èlre la face des choses, et lança le Delta dans la voie de la spéculation.
Cette considération nous conduit a une conclusion ou ouvre la voie à une nouvelle hypothèse. Puisque le mouvement épurateur a marché plus vile dans le Nord, rien ne prouve que les éléments primitifs de la religion égyptienne viennent du Sud, de l'Afrique noire. Nous avons donné celle dernière hypothèse comme très probable, el nous la croyons préférable à toutes les autres, à cause des ressemblances, de l'identité même que l'on remarque entre la religion primitive de l'Egypte el celle des races noires de l'Afrique. Mais enfin celle vue ri'esl pas certaine, car les phénomènes historiques s'expliquent bien souvent par le milieu social ei économique. Si le Sud est resté figé dans le
fétichisme le plus imparfait et si le Nord s'est élevé à des conceptions plus hautes et plus rationnelles, il est possible que cette marche ne préjuge en rien l'origine de la religion primitive. L'historien doit tenir compte de toutes les circonstances, de tous les facteurs: sociaux, ethnographiques, climatériques, qui ont pu influer sur l'évolution religieuse d'un peuple ou d'une époque. Certes, la race joue un grand rôle, peut-être même le rôle capital, mais elle ne suffit pas à tout expliquer. La nature vient à son secours, apportant son contingent de lumière. La pénétration et les relations des peuples modifient, à leur tour, les institutions et les systèmes religieux. Il ne faut jamais oublier que la religion est chose éminemment complexe, qui résulte d'une masse de circonstances dont chacune en conditionne et en explique tout à la fois un aspect ou un élément. En elle-même elle est un ensemble de relations, de croyances et de rites obligatoires. Il est très difficile que cette masse d'éléments hétérogènes résulte d'une cause unique ou s'y ramène. Elle provient ordinairement d'une colligation de circonstances agissant simultanément ou successivement. Il est sans doute difficile de faire la part exacte de chacune de ces circonstances, et de montrer son mode d'action. Mais l'histoire et la psychologie ne sauraient ni méconnaître, ni négliger la complexité du phénomène religieux. Et cette complexité même commande toutes les recherches, et oblige l'histo-
rien à se tourner un peu de tous les cotés, à explorer toutes les avenues. On ne saurai! jamais Irop fouiller dans le passé pour rendre compte du présent ; de même on ne saurait jamais Irop étudier toul ce qui est capable de modifier la psychologie humaine pour rendre compte des croyances religieuses. On peut donc attribuer à une circonstance déterminée une part plus importante, prépondérante même, mais il faut aussi avoir soin de l'aire entier en ligne de compte toutes les autres. Ces! le seul moyen d'arriver à la solution qui a toutes les chances d'être la vraie. Ces principes doivent nous guider dans toutes les éludes religieuses. La mythologie égyptienne présente de très grandes difficultés. Pour les résoudre ou du moins pour les atténuer, tout nous invile à examiner les influences qu'elle a pu subir au cours de son histoire. La méthode compréhensive est, dans ce genre d'études, la plus efficace. Une masse de détails s'explique plus facilement par une masse de causes. Et comme l'Egypte était, sous bien des points de vue, un centre d'aboutissants el de directions diverses, sa religion ne paraît pouvoir trouver son explication <pie dans les nombreux courants qui la traversèrent. Si noire enquête esl exacte, on conviendra que la mythologie de l'empire des Pharaons esl un produit delà configuration même du pays, du caractère de ses habitants el des races dï\ erses
qui s'y croisèrent.
INDEX ALPHABETIQUE
Ame. — Sa nature, 119; ses conditions dans L'autre
inonde, 337 ; ses pérégri-
nations, 342.
Amulettes, 121.
Analogies entre la religion égyptienne el la religion
d 'Israël : dans la cré ition
de l'homme, 'un ; en anthropologie, 402 ; en archéologie, 40.'{; dans les l'êtes, 405.
Animaux culte des , voir
Zoolâtrie.
Animisme, 110; source des
maladies, 1 12 Arbres culte des , voir Den-
drolâtrie.
Astres (culte des), voir Dieux
du ciel.
Bouto (cosmogonie de), 2:57 •
Calendrier, 347.
Circoncision, 403.
Clergé, 58.
Confession négative, voir Jugement.
Cosmogonie, 229; 250.
Cosmogoniques traditions , 229; (mythes), 262.
Création, par le commandement 245 ; par la voix. 249.
Culte, 302.
Delta (cosmogonie dm, 234,
Déluge, In»».
Dendrolàtric, 105.
Destructiondes hommes. \ nu- Déluge.
Dieux. — De la terre, 131 ; deseaux, 137 ; du ciel, 138 .
étrangers, 161; morts, 165 .
nature (des), 21 ', ; éduca-
teurs du genre humain,
Divination, 122.
Egypte. — Étymologie du mol, 3; configuration, '.'. ; fertilité, 6 ; flore, 7 : faune, h; habitants, 13 ; préhistoire, !•"> ; nomes, is : hisloire, 27 : paysans, 72 :
fonctionnemenl d<> l'impôt, 7s ; organisation judiciaire, 82.
Égyptiens. — Ecriture el langue des . 'Ji : Ni»' primitive, 33.
Embaumement, M: '.t.
Ennéades, 1" ».
Esprits, 112.
Evhémérisme, 17'.'.
Famille, :J7, 69.
Femme [condition de la .
Féodalité, 55.
Fêtes, 3TI4.
Fétichisme, 101.
Fille (consécration de la Funéraire | rite), 527.
Future i \ ie), •'<-'•
Génies, 113 ; di\ ins ou demidieux, 158.
Gueniers, voir Soldats.
Héiiopolitaill6(COSmogoni
Hénothéisnie, B9.
Hermopolitaine (cosmo
ii i e ) , 24 î Hiérarchie, s. .'i i .
Horus i règne d'), I
Ialou (champs du . 322.
INDEX ALPHABETIQUE
Iles bienheureuses, 347, 348.
Incantation (formules d'), 121
Isis (règne d'), 195.
Israël (religion d1), 133; supérieure à l'égyptienne par la cosmogonie, 413 ; le monothéisme, 414; la morale,
Jours fastes et néfastes, 273.
Jugement, 350.
Khnoumou façonne l'humanité, 230.