I. — LA PREMIÈRE FORME RELIGIEUSE
Les égyptologues ne sont pas d'accord lorsqu'il s'agit de déterminer la Forme primitive de la religion égyptienne. Est-ce le Monothéisme, l<i Panthéisme, l'Hénothéisme ou une des formes inférieures : animisme ou fétichisme? La multiplicité des solutions
1. Consulter surtout: R. Lepsius, ('cher dru ersten aegyptischen Gollerkreis, 1851 : Pu rri t, Essai sur la mythologie égyptienne, ls7'.'; Le Panthéon égyptien, 1881 : Li page-Renoi i . Lectures on the origin and growth of religion as illusiraled by the religion of ancieni Egypl, ls7(J: Pietschmann, Der aegyptische Fetischdienst nn< terglaube. Prolegomena :///• aegyptischen Mythologie, dans la Zeitschrifl f. Ethnologie, 1878 : Tu i i . Geschiedenis van Godsdiensi in de Oudheid, I, 1893 ; Lieblein( Gammetœgyptisk Religion, i-iv. 1883-1885 résumé dans Egyptian Religion, i^s» . Bmjgbch, Religion und Mythologie derallen . Egypter, ls^s ;Strai ss Torni i . Der altaegyptische Gôtlerglaube, i-ii, 1888 1890 ; Lefi L'étude de lu religion égyptienne, son état actuel cl ses condii dans la Revue d'histoire des religions, 1886; w m di mann, D ligion der alten /Egypter, L890; Lanzone, Dizionario di mita egizia, 1881-1888; Maspero, Éludes de Mythologie et d'archéologie (■(/indiennes, I il, 1892 (capital comme analyse des phénomènes religieux).
tient sans doute à la complexité du problème et aussi au besoin, auquel on a cédé, de réduire tous les phénomènes à un principe d'unité.
De Rougé et Pierret ont défendu la thèse du monothéisme primitif. Ils se sont appuyés sur certaines expressions qu'on relève dans les Inscriptions. Dieu est souvent appelé « Dieu unique » Noulir oua, « Roi des dieux », Soaton noulirou, Sountirou,i.ov(iïlp « dieu Grand maître du ciel », Noulir a a nîb pil. Quelquefois il est même dit 1' « Infini », l'« Eternel ». Ce monothéisme primitif se serait transformé, dans le cours des âges, en un polythéisme apparent, où les divers dieux, dont les textes nous ont conservé les noms, ne seraient, pour ainsi dire, que les agents du dieu unique, dans ce sens qu'ils en rempliraient les diverses fonctions. Lepsius ne s'éloigne pas beaucoup de cette conception ; d'après lui, tout se ramènerait au culte du soleil. Râ était le dieu national de l'Egypte.
On est généralement porté à rejeter cette opinion, parce qu'elle ne replace pas les textes dans leur milieu historique et qu'elle confond une tendance de l'élaboration théologique avec la religion populaire. Les dieux de l'Egypte sont, à l'origine, trop nombreux et trop variés pour qu'on puisse songer à un principe monothéiste. Lepage-Renouf a remarqué, fort à propos, que le mot égyptien qui signifie « dieu » n'a jamais été un nom propre, comme, par exemple, lahveh1. C'est un indice que la pensée
l. On n'est pas d'accord sur la signification du mot égyptien
cil. III. — NATURE DE LA RELIGION BGYPTiENNl 91
égyptienne n'était pas arrivée au monothéisme Les vagues traces de monothéisme qui apparaissent dans la religion égyptienne sonl h- résultai 'l'un travail de simplification exécuté par les théologiens, el qui passa par trois phases principales : la formation des triades locales, les Ennéades, paoutt nouïwou, d'Héliopolis, et la préférence donnée par chaque nome ou chaque ville importante à son dieu particulier. Le monothéisme semble èlre resté à l'étal de tendance, ou le terme vers lequel s'acheminait la pensée théologique : «■ En raisonnant de la sorte, les Egyptiens s'acheminaient naturellement vers le concept de l'unité divine où les menait déjà la théorie de l'Ogdoade hermopolitaine. Ils y touchèrent, en efTet, et les monuments nous montrent d'assez bonne heure les théologiens occupés à réunir en un seul être les attributions que leurs ancêtres avaient dispersées sur mille êtres divers. Mais ce Dieu vers lequel ils tendent n'a rien de commun avec le Dieu de nos religions et de nos philosophes modernes. 11 n'était pas, connue le nôtre esl pour nous, Dieu tout court : il était Toumou, le dieu unique el solitaire — noutir ouâou ouâîti — à rléliopolis, Anhouri-Shou, le dieu unique et solitaire, à Sibennyloset à Thinis. L'unité d'Âtoumou n'excluail pas celle d' Anhouri-Shou, mais chacun de ces dieux, unique dans son domaine, cessai! de l'être dans le domaine de l'autre. L 'esprit féodal, toujours vivace
neter, qui indique l<- dieu. Pour le- un- il Bignifle celui <im -«' rajeunit soi même », pour l.i paoi Ri soi i le Fori -, à peu prèa comme l'A «les Sémites.
et jaloux, s'opposa à ce que le dogme entrevu dans les temples y triomphât des religions locales et s'étendît au pays entier. L'Egypte connut autant de dieux uniques qu'elle avait de grandes cités et même de temples importants : elle n'accepta jamais le dieu unique, Dieu » 4.
Il est difficile de caractériser d'un mot la religion primitive, parce que les diverses expressions qu'on pourrait employer en expriment simplement un aspect. Ce n'est pas sans raison que Brugsch a fait du panthéisme l'essence de cette religion. Elle est en effet une espèce de panthéisme cosmique. Chaque dieu y prend des formes variées et multiples; mais ordinairement les apparences sous lesquelles il se manifeste et les formes qu'il revêt sont des êtres de la création, de la nature visible et matérielle : le soleil, le ciel, la terre, le Nil, son limon bienfaisant et fécondant. Tout ce qui est de nature à impressionner fortement l'imagination ou à gagner le cœur est une manifestation d'un dieu quelconque. On ne parvient pas à distinguer Dieu de la nature, le Créateur de ses œuvres; l'esprit égyptien reste réfractaire à l'idée
d'un Dieu transcendant et personnel, supérieur à la nature tout entière et maître de la création. On peut appeler cette religion Hénothéisme, si l'on entend par là le système, par lequel chaque agglomération humaine admet d'autres dieux à côté du sien, mais inférieurs et subordonnés au sien propre. On peut