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de là joie; il y appelle la « nonne pensive, dévote et pure >». Cynthia et Philon.èle sont encore 1à, mais la lune et la lampe ont remplacé l’astre du jour. Notes mélancoliques de tristesse et de recueillement, jours de pluie, gouttes qui roulent sur le frisson des feuilles. Et notons ce point intéressant : le poète chante les temples aux voûtes sombres, aux vitraux riches qui « versent une faible lueur religieuse ». 11 aime l’orgue, le chœur « à la voix pleine » (1). C’est tout juste s’il ne veut pas finir ses jours en cellule et robe de bure. C'est du Laud pur, c’est de l’arminianisme. C’est en tout cas la preuve -que le farouche lutteur n’est pas encore éclos.
Comus est reconnu par tous les critiques comme essentiellement et absolument miltonien. Le fait que c'est un masque le range parmi les poésies païennes, et il est bien paien et chrétien à la fois. Dès le début, le ‘poète nous dit la vanité de la terre, ii chante la couronne que seule la vertu peut donner, il pense aux dieux « sur leurs trônes ». Comus est l’apologie de la Vertu, qui jusqu'ici semble l'unique religion de Milton. C'est « la clef d'or qui ouvre le palais de l'Éternité (2) ». Quel délicieux concert que ces chants de danse mêlés aux cantiques ! À côté de la chanson d'amour de, Comus, où le vers rythme la sarabande des danses noc-
turnes, voici le soir qui nous apparaît, « triste reli-
(4) « In service high and anthèm clear. » Serait-il ritualiste ?
(2) « That golden key, That opes the palace of Eternity. »
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gieux en habit de pèlerin (1) ». Puis, c’est l’apologie de la Conscience, ce fort champion qui marche toujours aux côtés de l'âme vertueuse (2). Cette grande idée, au fond païenne autant que chrétienne, est surtout l’apanage des Puritains. Elle est l’âme du poème. Non pas qu'on puisse découvrir nulle part d'idée sectaire. C'est l'esprit éthéré du puritanisme qui trouve sa voix dans Comus. « Salut, Foi aux yeux purs, Espérance aux mains blanches, ange ceint d'ailes d’or, et toi, forme sans souillure de la Chasteté! » (3) Ce que le paganisme de Platon a de plus délicat se joint ici à la gravité contenue d’un christianisme ardent,où les pe'itesses ecclésiastiques n’ont pas de place. Paganisme recueilli de pastorale, Hymne à la Chasteté aimée de Dieu, protégée par ses anges, récompensée par des visions interdites aux autres yeux, la Chasteté qui modèle notre Corps mortel, temple pur de l’âme, et peu à peu l’affine de sa subtile essence (4). C’est de la philosophie puritaine, vêtue de païenne beauté. C’est le culte de la.
(1) « Sad votarist in palmer’s weed. »
(2) « The virtuous mind, that ever walks attended By a strong-siding Champion, Conscience. »
(3) « O welcome, pure-eyed Faith, white-handed Ilope,
Thou hovering angel, girt with golden wings, And thou, unblemisht form of Chastity. »
(4) « Till oft converse with heavnly habitants Begin to cast a beam on th'outward shape, The unpolluted temple of the mind, And turns it by degrees to the soul’s essence, Till all be made immortal. »
Vertu. qui « seuleestlibre » (1), qui peut être « assaillie, mais jamais blessée », qu’on peut « surprendre par la force injuste, mais jamais asservir » (2). Comme philosophie, c'est très beau, et nous pouvons dire avec le frère de la Dame : « Que la divine philosophie est charmante! » Cette philosophie. c'était un peu celle de Platon, c’est l'essence consciente de la morale chrétienne, c’est jusqu'ici toute la religion de Milton.
Et pendant que le jeune poète rêve à Horton, nous sommes en 1637, c’est-à-dire en plein règne de «Thoro’ ». Laud pressure l'Angleterre, Wentworth l'Irlande, Hamilton l'Écosse. Laud maintenant est affolé de politique. Il à mis ses créatures partout. En 1635, il à fait nommer Juxon, évêque de Londres, grand trésorier d'Angleterre. Le clergé fait main basse sur tout ce qui donne puissance et argent. Partout la juridiction épiscopale dispute le pas à la juridiction civile. C'est l'apogée de la tyrannie laudienne. Il y a longtemps déjà que les têtes se sont levées contre elle. Leighton écrivait en 1630 son « Sion’s Plea against Tyranny » (3); l « Hystriomastyx » (4) de Prynne date de 1634. En
(1) « Love Virtue, she alone is free, »
(2) « Virtue may be assaild, but never hurt Surpris’d by upjust force, but not enthrall'd. » (3) Leighton fut condamné, après la publication de son pamphlet, à avoir les oreilles coupées et le nez fendu. (4) (Le Fléau des Acteurs). Prynne fut très sévèrement puni pour cette attaque contre le théâtre.
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1637, ce Prynne est mutilé au pilori, et les exécutions se multiplient, frappant jusqu'à Williams, l'évêque de Lincoln, que Laud fait condamner à £ 10.000 d'amende. Et pourtant, bien que le pays soit en ébullition, que l'Irlande grogne sous la férule et que l'Écosse s’obstine et regiimbe, Milton rêve toujours. Il à des projets en tête, mais ce ne sont pas des projets politiques. Et tandis que l’Angleterre est remuée jusqu'aux fondements, Milton simplement pense. Ii pense à l'épopée qu'il écrira plus tard, si ce sera Jésus ou si ce sera le Roi Arthur ou la Table Ronde.
Car les vers si connus de Lycidas, si précieux qu'ils soient comme document, ne sont qu'une explosion, un éclair. Ils rappellent la diatribe antipapale que Milton écrivit à dix-sept ans. A vingt-neuf ans, nouveau cri, — rien qu'un cri — mais cri du fond des entrailles, qui détonne presque au milieu de Jupiter et des Muses et dans l’atmosphère tranquille de cette douce campagne anglaise. Milton poursuit son rêve de beauté, mais la blessure qu'il porte cachée n’est pas cicatrisée encore. Au contraire, elle s’élargit tous les jours ; elle saigne aujourd’hui ; demain, elle saignera davantage encore. Quoi qu'il en soit, il ne faut chercher ni dogme ni doctrine dans ce passage bien connu de Lycidas. King, dont Milton déplore la mort, voulait prendre les ordres dans l’Église établie. Milton sent se réveiller, à cette occasion, des souvenirs à lui, et C’est son moi blessé qui lui dicte Les vers. Simple association d'idées. Quel-
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ques mots sont pleins de foi ardente. Le poète voit « les Saints qui essuient pour toujours les pleurs de ses yeux » (A); il est sûr que Lycidas est « monté haut, de par le cher pouvoir de Celui qui marcha sur les vagues » (2). L'explosion est un peu inattendue au milieu de ce tendre mysticisme ; et C’est pour cela, et c'est aussi parce qu'elle porte juste, qu’elle est dans toutes les mémoires. Elle attaque courageusement et brutalement l’inaction et la veulerie des évêques occupés à s’emplir le ventre, et qui se soucient peu du troupeau. Ils se bousculent au festin et repoussent du coude le digne invité (3). Peu occupés de la contagion qui s'étend ou du loup qui rôde, ils jouent de mauvais airs, après le festin, sur le chalumeau de paille. « Les moutons affamés lèvent les yeux vers eux, mais on ne leur donne pas à manger »‘(4). On sent l’orage qui approche, mais il n’est pas encore mûr pour éclater ; et le rêve l'emporte encore en l’âme de Milton sur ces désolantes réalités. La preuve en est qu'après l’émeute de Jenny Geddes (24 juillet 1637), qui marque la révolte de
(1) « And wipe the tears forever from his eyes ».
(2) « So Lycidas sunk low, but mounted high, Thro’ the dear might of Him that walked the waves ». Nous n'en sommes pas au sommeil de l'âme au cercueil.
(3) « Scramble at the shearer's feast And shove away the worthy bidden guest. »
(4) « The hungry sheep look up and are not fed ».
C'est dans ce passage qu'il est fait allusion à la « machine à deux mains qui attend à la porte, prête à frapper une fois, et une fois seulement ». On croit que Vilton entend par là le Parlement; prêt à intervenir dans l’imbroglio ecclésiastique.
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l'Écosse calviniste contre l’ingérence laudienne, Milton n’est pas encore prêt à agir. Et même après le Covenant de mars 1638, qui marque le début de la résistance générale à l’absolutisme ecclésiastique et politique de Charles I‘, Milton, au milieu de cette évolution générale, songe surtout à parfaire son éducation et à polir son esprit. Il reste dilettante et rêveur ; il va passer quinze mois sur le continent.
Au point de vue qui nous occupe ici, ce voyage devrait être plein d'intérêt, si Milton, oubliant les devoirs du voyageur, avait mené une lutte farouche contre les Italiens papistes, ses adversaires religieux. Mais il n’y eut pas de polémique, et le voyage resta un voyage d'agrément. Même à Rome, au cœur du catholicisme romain, son protestantisme ne s’affirma pas, ne se précisa pas. Nous n'en avons en tout cas pas de preuves. En mai 1638, Milton voit Grotius, qui révait l’union de tous les protestants. En Italie, Milton est au mieux avec les gens éclairés. Et cela se comprend ; car il reste païen au milieu de païens. Il apporte à ces gens éclairés son éducation parfaite de gentiihomime anglais, son amour de la poésie, toute la Renaissance qui est en lui, et qui est en eux. Et ce lien de lettrés est plus fort que les différences religieuses. On fête cet étranger ami des muses, peut-être même oublie-t-il, à ces festins de la pensée, au sein de cette société raffinée qui l'accueille, les graves questions qui ont jusqu'ici préoccupé son àme sérieuse. Il à des prêtres parmi ses admirateurs, Il ne fait aucun secret de sa religion; mais les
gens qui l’adulent s’en soucient peu, aussi peu que de toute espèce de religion ; car le classicisme est leur Culte suprême. À Rome, ville gouvernée par les prêtres, où les cardinaux commandent, où le pape a toute une armée de neveux, où les jésuites pullulent, et ce qui est pis, les jésuites anglais, on nous dit que Milton ne plaît pas à tout le monde. Et pouriant il part pour Naples, en novembre 1638, en compagnie d’un frère ermite ; il est cordialement reçu par Manso, dévot catholique romain. Lorsqu'il rentra en Angleterre, à la nouvelle de la guerre civile, il paraît que les jésuites préparaient un complot contre lui, mais cela n’est pas entièrement prouvé. On le fête encore à Florence, on le fête à Venise ; il voit à Genève Thomas Morus, qui venait d'y être nommé professeur de grec, et il a de longues conversations théologiques avec Jean Diodati, l’oncle de son xmi dont il ignore encore la mort prématurée,
Quand donc Milton rentre en Angleterre en août 1639, nous ne sommes pas plus éclairés qu'avant sur sa métaphysique ou son dogme. Sa morale, par contre, se précise de plus en plus, et s'affirme profondément chrétienne. Il croit de plus en plus à la pureté et à la vertu. « Si la vertu faiblissait, le ciel lui-même s'abaisserait à elle » /1). Et rappelons cette autre phrase, qui montre la netteté de sa Conception morale : « Cœlum,
non animum muto, dum trans mare Curro. » Pour ce
= (4) « If virtue feeble’ were Heaven itself would stoop to her. » (Comus.)
Ro
qui est de la question plus spéciale de la confession religieuse, en tant que différenciée des autres croyances, Milton nous apprend que dans « la Cité du Pape », il a défendu sans crainte la « religion orthodoxe ». C'estson mot, et il est intéressant. Mais il reste à chercher ce que c’est que cette religion orthodoxe. Evidemment, c’est icile christianisme primitif et apostolique, le catholicisme anglican, l'Église du Christ délivrée du Pape, qui pour tout Anglais du xvai° siècle représentait formellement l'Antéchrist. En 1639 donc, Milton est Anglican, il appartient encore à l'Église établie, dont il déteste cependant les évêques et l'organisation laudienne. Mais le point sur lequel il faut insister, c’est que Milton chrétien a vaineu cette fois-ci Milton païen. Sa décision de courir au combat le prouve (1). Il ne va plus se contenter maintenant de bouder l'Eglise pour s’adonner à ses études. Il est
revenu, non pour rêver, mais pour lutter. Pendant vingt ans, bien plus, pendant le reste de sa vie, il pen-
sera, il écrira, il parlera, il enseignera religion (2).
(1) « Mais adieu ! le soldat court où le canon gronde; Je retourne où j'entends la bataille du monde, Sans pitié pour mon cœur affamé de repos. »