CHAPITRE IIl
Le premier choc. — Milton et la question des Evêques.
En dépit du bel acte de courage civique qui l’a ramené en Angleterre, Milton n’a pas cessé de rêver quand il rentre à la maison paternelle. C'est à regret qu'il a dû couper court au beau voyage qu’il se proposait de pousser jusqu'en Grèce, et il revient plein de projets et de songes. Son séjour en Italie, venant après sa longue et soigneuse culture universitaire, les encouragements que lui ont prodigués les lettrés de la péninsule, autant de raisons qui le poussent de plus en plus à la carrière poétique; etnous trouvons dans un document important, l'Epitaphium Damonis (1), inspiré par la mort de Charles Diodati, la preuve qu'il semblait vouloir s’y consacrer. Au commencement de l'hiver 1639-40, alors que Milton se fixe à Londres et entre dans sa trente-troisième année, son esprit médite de grands
(1) Quoiqu'aussi un peu artificiel, le poème est plein de couleur, de détails pittoresques et de charme bucolique.
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sujets, sans que toutefois son choix se soit encore fixé sur aucun. Il nous reste une liste de cent dix sujets qui est très instructive, et nous prouve une fois de plus que, malgré ses penchants païens, Milton a une mentalité foncièrement religieuse. Sur ces cent dix sujets, quarante-neuf sont empruntés à l’histoire d'Angleterre, tandis que soixante et un sont tirés de l’Ecriture Sainte. Bien plus, le germe. du Paradis Perdu est déjà actif. Et la religion nous apparaît comme le fil d'Ariane qui guide la pensée du poète. Mais, pour matérialiser à nos yeux les intimes convictions de Milton, pour les dégaser de leurs brumeux contours païens, pour les condenser en actes et en écrits formant une base précise d'appréciation, il faudra une commotion violente qui arrache brusquement Milton à son rêve: ce sera {a question des évêques.
Nous avons essayé de montrer plus haut l’état déplorable, et qui s'aggravait tous les ans, de l'épiscopat anglais. À part quelques savants et quelques cœurs purs, archevèques et évêques du temps sont fonctionnaires bien plus que ministres du Christ. Ils restent des années sans prêcher, s’absentent régulièrement de leurs diocèses, négligent leurs devoirs de pasteurs. Serviles esclaves du pouvoir royal, occupés uniquement de politique, agents du gouvernement avant d'être serviteurs de l'Eglise, ils chassaient aux dignités,
aux grasses charges, aux pluralités ; ils ne s’occupaient
pas des âmes. Charles I°', qui ne voyait en ces sycophantes qu’un instrument indispensable à la tyrannie qu’il méditait, avait essayé de les imposer à l'Ecosse ; mais la Kirk était déjà rétablie sur sa base presbytérienne quand Milton rentra chez son père et Leslie avait rejeté sans peine la molle expédition que le roi avait dirigée contre les Ecossais.
. Après la première guerre des évèques, l'Ecosse se tint sur une pacifique réserve, avec la majorité du peuple anglais en sa faveur.Mais l'opinion, fortement émue par l'incident écossais, s'apercevait enfin clairement du danger qui menacait les libertés publiques, et se préparait à le détourner. L’encre coulaavantle sang. L'évêque Hall écrivit son « Episcopacy by Divine right», sans doute à la dictée de Laud, contre les schismatiques. Corbet (1) et Baillie (2) répondirent chacun par un pamphlet. Puis
le Court Parlement siégea du 15 avril au 5 mai 1640, en même temps que la convocation du clergé qui, elle,
siégea trois semaines de plus et en profita pour amender plusieurs canons dans un sens tyrannique. Puis vint l'invasion des Ecossais, que l'Angleterre accueillit en libérateurs; puis, les événements se précipitant, on demanda à grands cris un parlement, et il se réunit en novembre 1640. Ecœurée du spectacle offert par leur
(1) 1620-1680, grand ami de Baxter.
(2) 1599-1662. Un des meilleurs théologiens presbytériens, scriptural, mais opposé aux sectaires. On a de lui l’« Antidote agaïnet Aimivujaui m » et d'autres ouvrages de polémique.
épiscopat décadent, la masse des anglicans puritains réclamait des réformes. Elle fit une pétition dans ce sens aux Communes le 13 novembre 1640, et l’appuya le 11 décembre d’un appel monstre signé de quinze mille personnes. A ces pétitions, Hall (1) répondit en jauvier 1641 par son « Humble Remonstrance to the High Court of Parliament, by à dutiful son of the Church ». « Smectymnuus » (2) releva le gant, puis, des paroles, on passa aux actes. Le Comité des Communes proposa d’écarter les évêques et le clergé de tous les emplois civils, et de limiter, dans l'Eglise elle-même, leur pouvoir et leur richesse; Williams (3, fit même nommer un comité de lords pour examiner la question, et de nombreuses réunions eurent lieu chezlui, sans grand résultat d’ailleurs, puisque, le 8 juin 1641, les Lords rejetèrent le « Bishops’Exciusion Bill » passé par les Communes. Cependant, la polémique allait son train. Usher (4) écrivait le « Judgement of D' Rainoldes touching the origin of the Episcopacy » ; puis il revenait à la charge (mai 1641), avec sa « Reduction of the Episcopacy unto
(41) Hall. 1574-1656. Poète satirique avant d’être évêque de Norwich; écrivit des sermons et des méditations. On l’a appelé le Sénèque anglais.
(2) Smectymnuus. Nom de guerre des cinq ministres militants, Stephen Marshall, Edmund Calamy, Thomas Young, Matthew Newcomen et William Spurstow. .
(3) Evêque de Lincoln.
(4) (1581-1656). Evêque d'Armagh. Il vénérait l'antiquité, mais sa
théologie était prisée des Puritains. Il croyait autant que n'importe quel royaliste au droit divin des rois.
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the form ofsynodicalgovernmentreceivedintheancient Church ». En même temps, beaucoup de voix, entre autres celles d'Oxford et de Cambridge, s’élevaient en faveur de l’épiscopat; si bien qu’en juin 1641, c'était dans la question religieuse un imbroglio que ia condamnation des « Cathedral Establishments » (1) et le «Root and branch Bill» (2) ne parvenaient pas à éclaircir. |
Ainsi, la lutte était engagée entre l'esprit catholique et l'esprit puritain. La politique, qui a toujours été la perte de la religion, fournissait aux adversaires en présence un sujet d’inépuisables querelles; c’est la politique qui allait mettre en cause une institution séculaire honorée par les apôtres; c’est la politique qui allait fausser une question de discipline ecclésiastique au point de mettre en péril la religion elle-même. Car, ainsi qu'il est d'usage aux époques troublées, le désintéressement et la sagesse pesaient d’un moins grand poids dans la conduite des partis que l'ambition, l’impatience et le lucre. On avait marché à pas de géants, Non seulement — et c'était justice — le laudisme, autrement dit la tyrannie, avait vécu ; non seulement le parti de la High Church, dirigé par Hall et faiblement défendu par le haut clergé et quelques
(1) Les plus avancés des Evêques voyaient la nécessité d'abolir les chapitres et cours épiscopales. Mais le mal était si profond qu'il ne pouvait pas céder à des demi-mesures.
(2) Mesure qui tendait à la suppression radicale de l’Episcopat.
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familles de la noblesse et de la gentry, s'était vu débordé de toutes parts ; mais déjà le parti de Ja Broad Church, qui ralliait la majorité des laïques, avait perdu la direction des affaires. Il ne rejetait pas l’épiscopat, qu'il voulait seulement réformé et limité. IL voulait placer l’évêque à la tête d’un conseil de prêtres. Mais l'heure n'était déjà plus aux compromis. Au Parlement, la faction « root and branch » l'emportait. C'était le parti presbytérien, ou puritain formaliste, qui demandait l'abolition de l'épiscopat pur et simple, et la concentration de l'autorité religieuse entre les mains du ministre de paroisse. Ce groupement très puissant avait ses quartiers généraux à Londres, et derrière lui, l’Ecosse entière. Les presbytériens ne renversent pas l'Eglise: ils la veulent toujours établie et nationale, mais à leur profit. Les Ecossais ont toujours été gens d’affaires. Le grand Covenant de 1643, à leurs yeux, n'abolit pas l'Eglise d'Angleterre, mais la placera sur une base presbytérienne en remplacement de la vieille organisation épiscopale. Ils savent que le Parlement a besoin de leur appui contre le roi. Ils ne l’accordent quà une condition : c’est que le presbytérianisme deviendra la religion officielle. C’est un marché, où l'ingérence de la politique est flagrante : Donnez-nous vos cures, nous vous donnerons nos soldats.
Au moment où nous sommes (1641), les Presbytériens s’exercent done à atteindre un but qui n'est pas
complètement désintéressé. Mais déjà ils sont poussés
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par derrière par les puritains avancés, qui ne se soucient pas plus des ministres écossais que des évêques. Tandis que les Presbytériens rêvent une église élective qui contrôlerait la vie privée en attendant qu'elle devint une espèce de république théocratique sur le modèle de Genève, les autres veulent la suppression de toute église, et laissent l’homme et Dieu face à face, sans organisation ecclésiastique. Descendants de ces Brownistes qui, en 1539, avaient dû quitter le royaume, les Indépendants réclament la suppression du sacerdoce, estimant qu'on limite la volonté divine en l'obligeant à agir et às’exprimer par des instruments choisis. Ils pensaient que tous les fidèles, ceux du moins en qui habite la grâce, les « Saints », composent l'Eglise véritable, membres vivants du corps de Jésus-Christ. Condamnés au temps d’'Elizabeth, ils étaient encore peu nombreux, et sur cent ministres qui prendront part aux conférences de Westminster (1) (où se formula la confession presbytérienne), cinq seulement seront indépendants. Mais la force des choses tendait à leur donner la prépondérance, cn dépit de leur nombre infime. Les puritains presbytériens, en effet, quoique révolutionnaires, étaient à la fois conservateurs. Ils voulaient l'abolition de la monarchie spirituelle et le remplacement de l'aristocratie épiscopale par une organisation presbytérienne, mais ils gardaient le roi
(1) Cette Assemblée de théologiens, convoquée à Westminster en 1643, siégea jusqu’en 1648,
et les lords. Les puritains indépendants attiraient à eux les esprits violents qui montent à la surface en temps de crise; et les niveleurs, qui se réclamaient d'eux, voulaient effacer la dernière trace de toute autorité constituée.
Telle est la situation au moment où Milton rentre d'Italie. Comment s’y compoôrtera-t-il ? Il en sera vivement frappé, car le poète a l’esprit prompt. Il en sera secoué en idéaliste révolutionnaire et simpliste, élevé dans les livres et sans grande pratique des choses de la vie. D'une personnalité très développée, avec un «moi » toujours en éveil, nerveux et sensitif, ressentant vite l’affront, et ne l’oubliant jamais, Milton verra les choses d’un point de vue très particulier. Très égotiste, et plein de la rancune que huit ans n’ont pu atténuer, Milton fera de cette question des évêques une affaire quasi personnelle. Quand John Milton se croit lésé, il crie très fort. Il crie même parfois avant d'être battu. Cette sensibilité intense fait qu’il scrute les hommes et les choses au travers de lunettes singulièrement variables, qui grossissent ou rapetissent les objets bien à propos. Avec cela, Milton croit, il voit très loin parfois de ses yeux de poète. Il n’a pas le sens historique, mais il a la foi. C'est ainsi préparé que, tel un taureau furieux, il se jette tête baissée dans la mêlée religieuse. Examinons, pour en extraire les éléments