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La religion de Molière

T ES treize articles que je vous propose ne sont pas des révé- -*-' lations du Saint-Esprit : on peut les contester, et veuillez le faire.

Ce ne sont pourtant pas des opinions légères, ou individuelles, ou dont nous fussions entichés a priori. Notre candide jugement s'est exercé sur les faits ' nous avons douté, consulté, et nous sommes arrivés à quelques conclusions provisoires. Les voici:

l. Comprendre ce qui sest passé ; partir de là. De cette Guerre d'Indépendance plus que nationale, il faut, comme Eschyle l'a fait sur-le-champ pour les Guerres Médiques, fixer la signification, la rendre évidente, l'enseigner (ceci nous regarde), en faire l'école des vainqueurs. Démontrer que ce fut un duel de principes. Que les g'osses de nos moindres écoles le sentent, et qu'ils sachent de quels principes au juste. Que les Allemands aussi et les neutres ne puissent plus ne pas le voir.

II. Le fait décisif et probant, contre l'Absolutisme, ce n'est pas sa défaite militaire (nonobstant une supériorité de forces manifeste) : c'est qu'il a rendu une grande nation incapable de tenir bon dans la défaite. Il a craint de faire des citoyens : il n'en trouve pas dans le besoin. Dès qu'il n'opprime plus, il s'affaisse. La fausseté de son système est démontrée.

Le fait décisif et probant, contre l'Impérialisme, c'est, au centre de l'Europe et à l'orient, l'évanouissement simultané et quasi spontané des empires.

L'odieux du rég'ime de « l'Affaire de Saverne » était senti ; ce qui est acquis, c'est qu'il est faible. La compression de la Pologne, du Slesvig, de la Transylvanie, de la Bohême, du Trentin, de l'Alsace, etc., asphyxiait l'Europe ; ce qui est acquis, c'est qu'elle étouffe aussi l'oppresseur.

IIÏ. Le droit public moderne, fondé sur le respect de la personne et l'égalité devant la loi, l'emporte donc. Le fait décisif et probant en sa faveur, c'est qu'aussitôt brisées les hétéronomies qui garrottaient tant d'Européens depuis un siècle et demi, des autonomies se constituent, diverses, mais toutes se conformant à ce droit, ou du moins toutes dans son sens. Il n'en est pas une qui admette le pouvoir personnel, l'irresponsabilité des gouvernants, une caste privilégiée, une religion d'Etat.

Bien que localisé encore à l'occident de l'Europe et dans la Nouvelle-Europe (diaspora britannique) ce droit apparaît universel, dans l'avenir.

IV. Afin de promulguer ce droit fondé sur le respect de la personne, et de bien graver dans les consciences que la Raison d'Etat ne vaut pas contre lui, il est indispensable de tenir durement à la qualification, à la sanction des crimes commis au nom de celleci, contre celui-là.

Précisément parce que les crimes guerriers étaient impunis

naguère, l'on signifie, en les punissant, que quelque chose a cessé, que quelque chose est promu.

Si l'on n'arrive pas k se saisir des personnes, que du moins elles soient jugées par contumace, avec un sérieux extrême, et les motifs de l'arrêt affichés dans tous nos villages anglais, français, belges ; que les coupables réchappent s'ils peuvent, mais que du moins ils soient retranchés de la communion juridique des peuples libres.

Ceci nullement par passion de vengeance, mais afin que le pas en avant soit fait ; les justiciers acceptant solennellement que leur propre jurisprudence les lie, eux et leurs patries, pour tout l'avenir, l'humanité civilisée étant témoin.

V. Au demeurant, que notre politique ne soit pas rétrospective, mais prospective.

Que, rejetant comme des superstitions les objectifs de la diplomatie ancienne ; désabusée de 1' « égoïsme sacré » ; pourtant ne flottant pas au soufïle de l'antipathie ou de la sympathie populaires,— elle cherche sa règle, comme Richelieu ou Bismarck, dans un dessein net à longue échéance, progressivement réalisable.

Prévoyons critiquement ce qui a chance d'être advenu de la société civilisée vers 1960 ; définissons les possibles, et une foie définis, choisissons d'un commun accord le possible le moins mauvais, le plus pacifiant. Est détestable tout ce qui gâche cet avenir choisi ; est bon et juste tout ce qui le prépare.

Tels clichés que : l'ambition de nos aieux, ou le sacrifice de nos enfants nous obligent à détruire ceci, à prendre cela..., ne sont que de pieuses sottises ; car si l'immolation des nôtres au salut public nous oblige à vouloir le salut public de la même tenace énergie, elle ne définit aucunement les conditions nouvelles ni les moyens de ce salut ; il n'y a qu'un froid calcul qui le puisse, avec une volonté guidée par l'avenir, non rivée au passé.

VI. Entre les possibles qui nous apparaissent, celui que nous choisissons quant à nous, comme un moindre mal (ou plutôt qui s'impose à nous comme Tunique refuge contre le suprême mal, et dont il peut sortir d'ailleurs un grand bien), c'est une Fédération progressive de l'Europe, économique d'abord, politique enfin .

Il faut à tout prix la faire réussir, — en nous assignant comme terme, dans le temps, celui de la restauration matérielle du dégât immense de la guerre, — soit 1940 ou 1950, [ — mais en y traA'aillant dès 1920, dès ce jour, dès cette heure.

Le livre qu'un de nous, Albert Demangeon, publie sur le Déclin de VEurope, expose notre préoccupation commune et constante, à nous, universitaires français. Ce livre n'est pas facile à réfuter.

S'il paraît sombre, c'est que l'auteur n'ose pas intégrer dans notre Europe déclinante votre vivace Bretagne insulaire, spectatrice méfiante et niveleuse des affaires du continent. C'est affaire à vous, chers amis britanniques, d'amener votre pays à entrer pleinement, sans arrière-pensée, dans le consortium de l'Europe. Les inoubliables articles de Clutton-Brock dans le Times de 1914-1915 marquent la direction. Mais ce n'était qu'une direction. 11 faut assigner les étapes. Il est temps. ^

"Vil. L'inclusion de tel ou tel Etat dans la Fédération n'est pas une récompense qu'on lui décerne, mais une prise que la communauté se donne sur lui.

La rentrée des Allemands dans l'Europe pacifique est la victoire qu'à présent nous visons.

Croire que l'Europe se passera de leur coopération économique, ou même intellectuelle, est un leurre.

Or cette rentrée ne peut se faire que voulue par eux de bonne foi. Les y amener est un problème de Psychologie, ou plutôt de Pédagogie des Peuples. Il faut le poFcr nettement.

Une défaite ne suffît pas à faire passer le goût de la gloire violente, surtout à un peuple lent à conclure et dénué d'esprit comique. 11 faut combattre la passion par la passion ; suggérer à ce peuple un goût plus fort, et qui ne puisse se satisfaire que par la renonciation au premier. L'entreprise est à concerter ; concertons-la.

Quant à poser l'incorrigibilité ethnique des Allemands, c'est un préjugé allemand encore, car c'est le même que celui de l'infaillibilité ethnique de l'Allemagne. L'expérience montre que la façon dont réagit un peuple moderne n'est pas une constante, et qu'en évoluant, plus il se différencie, plus son Volksgeist est surmonté par le Zeitgeist. Donnons donc à « l'Esprit du Temps », de notre Temps nouveau, cette efficacité qui appartient aux idées nettement articulées.

VIII. A la réalisation téméraire, qui se tente présentement, d'une Société des Nations, il paraît à nous, observateurs français, que deux critiques graves sont à faire :

D'abord la subalternisation des « petites nations », comme on les appelle, traitées en mineures ; — alors que sont majeures vraiment, non celles qui alignent le plus de soldats et exploitent le plus vaste territoire, mais celles qui ont un esprit public, et qui se sont fait du droit une habitude et un besoin. Suivant notre échelle française, il n'est pas de plus grande nation que la petite Belgique. La méconnaissance de cette échelle équitable ôte beaucoup de crédit à l'organisation neuve.

Et même, pratiquement, l'on risque par là de la faire échouer. Les « petites nations », qui n'ont pas une histoire inquiétante, sont le ciment de la jeune Europe ; faute d'elles, les trois, quatre, cinq blocs cyclopéens que représente le « Conseil suprême » ne tiendront pas ensemble.

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