IX. La seconde objection est que l'œuvre n'a pas été gra
duée. Nous en avons souffert dans nos habitudes de constructeurs méthodiques. Par l'accession immédiate de peuples quelconques, de l'Amérique, de l'Asie, la planète a paru vouloir s'embrasser. C'était trop.
Nous sommes ici persuadés qu'on ne se joue pas de la géographie. Des pays très éloignés, ou que les conditions économiques font concurrents, ne formeront jamais une première assise. Suivant la méthode de nos modernes colonisatexirs, Gallieni, Lyautey, nous tenons pour efficace de constituer d'abord des noyaux ou points d'appui organisés avec soin ; de là, peu à peu, l'ordre que l'on prémédite gagnera.
Pour que la Société que nous A'^oulons ne soit pas éparse et trop fluide, il faut solidifier le lien d'abord entre nous, Européens de rOuest, plus précisément entre vous, Bretons insulaires, et nous Français continentaux, qui avons, en plus de notre voisinage, aux bords d'un même canal, la chance d'être, par la diversité de nos productions, plutôt complémentaires que rivaux, de sorte qu'une union douanière entre nous paraît réalisable. L'unitîcation des mesures, celle du droit privé ; des accords, en chaque domaine, progressivement resserrés, sont autant de pierres à poser d'abord dans le gué.
X. Mais ne point tendre k l'unité. Lord Bryce a montré les pièges de ce vieux démon, de cette vieille idole romaine. Union, non pas unité.
Comme notre fermeté dans l'une et l'autre fortune, qui fait de nous l'exemple du monde, est produite sans doute, chez nos deux peuples, par la diversité, l'opposition, la querelle des opinions, des partis, des croyances, qui dresse chacun à prendre son point d'appui en soi-même, notre caractérisation tranchée, notre longue rivalité, qui nous a forgés, comme d'un marteau réciproque, est ce qui désigne l'occident, dont nous sommes les deux contreforts, pour nef la première construite de l'humanité.
N'essayons pas de nous fondre, ne nous entr'iniitons pas. Disputons-nous plutôt, cordialement.
XL La difficulté capitale, pour nous ranger paisibles dans une Europe organisée, c'est que nous sommes rétifs, vous et nous, à toute hétéronomie. La guerre qui nous a tant coûté fut faite précisément pour abattre toutes les hétéronomies implantées çà et là : est-ce pour en ériger une autre ? Obéir à des chefs que nous ne contrôlons pas est ce qu'un Anglais comme un Français ne prend pas sur lui de faire, sauf nécessité passagère.
Il s'agit pourtant de nous engager, non pas l'un envers l'autre, mais l'un et l'autre envers l'Europe future, posée comme arbitre entre nous, et cela sans aliéner notre autonomie.
C'est peut-être ici qu'apparaît grand le rôle tutélaire des petites Nations inoffensives. La présidence de l'Europe occidentale dévolue au roi Albert est peut-être une chimère, mais qui n'est point révoltante. L'inacceptable, pour nous comme pour vous, est d'obéir par crainte.
XIL Mais la contribution irremplaçable de la France et de l'Angleterre au maintien de la liberté dans le monde, ce n'est pas leur initiative de grandes puissances, l'ascendant de leurs institutions politiques, leurs maximes de droit, ni même l'invincibilité de leurs combattants associés. Nous sommes persuadés ici que c'est la procréation perpétuelle d'une certaine espèce d'hommes. Quelle espèce ? Des hommes francs, autonomes, non du fait des institutions, mais quant à leur for intérieur, et invincibles, dans leur volonté, à tout ce que leur raison n'approuve pas.
Entretenir cette pépinière de gentlemen indomptables, d'esprits libres, de véridiques, de raisonnables, est notre plus grande affaire. Tant qu'il se répandra sur terre des milliers d'Anglais de l'espèce de Wells, de Français de l'espèce de Renouvier, le despotisme n'aura pas beau jeu.
D'où je conclus que la première œuvre politique est de concerter notre éducation, la vôtre et la nôtre, de manière à les rendre, non certes conformes, mais convergentes. Prenons ensemble conscience de ce qui nous a immunisés, non pas de tout temps, mais naguère, contre l'idolâtrie de l'Etat, contre le fanatisme et la servilité. Précisons le rapport de cette fierté avec ce que nous avons pourtant de doux et de riant. Tenons de l'un et de l'autre école ouverte.
XIII. J'ajouterais bien quelque chose sur une autre tâche plus ardue, plus relevée encore, celle de préciser, entre vous, nation imprégnée de la Bible, et nous, nation rationaliste, néogrecque, la concordance de nos deux concepts religieux de l'Ordre, ou pour dire le mot, de Dieu. Nous savons maintenant que nous pouvons jurer par le même Dieu, ce qui a fait contre l'ennemi d'hier notre entente profonde, analogue à celle de la Chrétienté contre l'Infidèle au xi'' siècle. Ah ! si nous pouvions rendre transparent à nos propres esprits le principe sur lequel repose cette nouvelle chrétienté raisonnable !...
Mais je m'arrête, devant la crainte d'avoir touché un problème qui, n'étant pas mûr, nous désunirait peut-être.
Cher ami, si vous me demandez pourquoi treize points, et non quatorze, à Vinstar du fameux Président de la légende qui s'en vint d'outre-mer pour apporter la paix au monde, et puis s'en est retourné, — Je vous répondrai que, si vous en voyez un quatorzième, J'en vois encore un quinzième, et ainsi de suite. Mais il faut commencer.
Adieu, cher Européen, cher Autonome, chargez-vous de mes dévotions pour la fontaine de la grande cour de Trinity Collège, qui a vu Bacon et Newton, fontaine de Jouvence des vieux peuples libres. Dites-lui que nos bleuets se sont battus aussi pour qu'elle reste inviolée.
Connaissance de ta Vrance passée.
par Daniel Mornet [Université de Paris)
Elle a suscité de grands débats, et qui sont loin d'êti^e clos. On publie encore des éditions expurgées du Tartufe à l'usage des maisons d'éducation où l'on n'est pas convaincu que les distinctions entre la vraie et la fausse dévotion soient explicites et sincères. Tartufe, depuis Bossuet ou Fénelon, reste une pièce dangereuse pour la religion. Et nous sommes bien obligés d'en croire ceux qui ont fonction de la défendre. Mais ces dangers, Molière les a-t-il voulus? A-t-il été, lui aussi, un hypocrite? Ses politesses pour la piété sincère cachent-elles le dessein sournois de rendre odieuses toutes les piétés. C'est un problème d'histoire littéraire qui relève non de nos opinions, mais des faits et des textes.
On a pris d'abord, pour le résoudre, le texte même de Tartufe. On a opposé les tirades aux tirades, pesé les propositions et les particules, confronté les sens apparents et les sens cachés. La méthode n'a rien donné. Les uns ont continué à croire les affirmations, les autres à dénoncer les intentions; les uns à faire confiance à la lettre de Molière, les autres à se défier de son esprit. On a fait appel alors à la méthode historique et non plus seulement à l'analyse littéraire. Brunetière, dans un article fameux sur la « Philosophie de Molière », a dégagé cette philosophie de l'étude de la vie de Molière, de ses amitiés, du milieu où il a vécu et de l'ensemble de ses pièces. Le Tartufe a pris sa place dans l'édifice. Son dessein a été confirmé par le dessein de toute l'ar-
chitecture. L'œuvre de Molière continue, selon lui, celle de Rabelais et de Montaigne, Elle prépare celle de Diderot ou d'Holbach. Elle est un temple à la nature. Contre la religion, qui dénonce les corruptions de tous nos instincts et nous contraint à l'effort incessant du sacrifice et du renoncement, elle proclame que, s'il y a des ridicules et des vices, des déformations et des maladies de la nature, cette nature n'est en elle-même, ni dangereuse ni indifférente. Elle est, quand on la suit avec clairvoyance, le guide le plus sûr pour bien vivre et le secret pour être heureux. Et nous avons le droit de chercher les plaisirs qu'elle nous conseille, d'aimer l'amour quand nous sommes jeunes, les plaisirs honnêtes à tout âge et les agréments de la vie sociale, de ne détester que l'avarice, l'hypocrisie, la vanité, le pédantisme et la fausse science. C'était l'avis des amis de Molière, les Lhuillier père, les Chapelle, les La Fontaine et les autres. C'est la leçon que nous apportent VÉcole des femmes^ Tartufe^ le Bourgeois gentilhomme^ les Femm,es Savantes, etc..
La thèse était séduisante et robuste. Elle a fait fortune. Elle est vraie peut-être, pour une part. Mais elle a été prise en défaut sur le point même où elle semblait décisive. Brunetière sans doute s'était informé. Son érudition était minutieuse et judicieuse. Elle était incomplète pourtant. Il tenait les questions pour résolues quand la solution lui semblait claire. Mais la vie et la réalité historique sont plus complexes que nos logiques et nos systèmes critiques. La question du J'ar^w/'e était liée à l'étude de ces complexités. Et des documents nouveaux et probants l'ont résolue contre Brunetière.
M. R. Allier avait déjà publié en 1902 une étude d'ensemble. Depuis, de nouvelles recherches ont précisé les certitudes. M. F. Baumal les ramasse dans un petit volimie net, précis, savant et judicieux, et qui emporte la conviction K
1. R. Allier, La. Cihale des Dévots, 1902. — Le même, Une Société secrète au XVIf' s., de, 1909. — Le même, Une Société secrète nu XVII' s., etc., 1911. - A. Rébclliaii, La Compaçjnie secrète du S. S. // MarscilTe, 1908. — F. Baiimal, Molière et les Dévots. Paris, Edition du livre mensuel, 1919, in-12.
Il n'y avait pas, en 1664, affirmait Brunetière, de vrais et de faux dévots. En attaquant ceux-ci, Molière atteignait ceux-là, puisque Fopinion n'avait pas coutume de les distinguer. M. Allier et M. Baumal prouvent, au contraire, qu'il y avait en 1664 des dévots nombreux, actifs, fanatiques que l'on tenait, même lorsqu'on était un vrai dévot, pour des gens dangereux et pour des fripons. Il s'était fondé à Paris, vers 1640, une Compagnie du Saint-Sacrement qui eut bientôt des filiales dans les grandes villes de province. Compagnie secrète, dont les réunions étaient mystérieuses et les moyens d'action cachés. Compagnie pieuse, d'ailleurs, dont les intentions étaient généreuses et dont les fondateurs étaient sincères. Elle fit du bien, largement, multiplia les aumônes, fonda des hôpitaux, des institutions charitables, secourut bien des détresses. Mais son dessein essentiel était de veiller à la misère des âmes bien plus qu'à celle des corps. Elle voulait faire revivre les piétés ardentes et scrupuleuses. Tous les moyens lui furent bons et toutes les voies légitimes, même les plus souterraines. Elle place, secrètement, ses affidés près de tous ceux qui détiennent une part de l'autorité. Quand elle ne conquiert pas les évêques elle les circonvient ; et quand ils résistent elle creuse des sapes sous leurs pas. Elle dirige, par exemple, contre l'Evêque, le diocèse de Grenoble. Ses membres s'érigent en (( censeurs publics » ; ils s'ingèrent dans la vie des familles par des moyens « si impertinents et si indiscrets que cela a été capable de causer bien du désordre et de la division dans les familles » ; ils en « usurpent la direction et le gouvernement », ils « suggèrent » des testaments ; « ont-ils un ennemi, ils tâchent de trouver un dénonciateur qui l'accuse sans faire aucunement paraître qu'ils prennent part à la poursuite ». Ce n'est pas nous qui parlons, ni Molière, mais un contemporain, qui est un prêtre. Il avait été témoin des scandales. 11 y en eut de si retentissants que les assemblées de la Compagnie furent interdites, en 1660, et la Compagnie définitivement dissoute, en 1062.
260 LA CIVILISATION FRANÇAISE — Il
Ces scandales, avant le Tartufe^ on les a attribués non à des piétés aveuglées, mais à des calculs d'hypocrisie. On a dit, en vers et en pi-ose, que ces Compagnons faisaient leurs affaires et non celles du Ciel, dans les ruines de la concorde et de l'ordre public. Des documents qu'ignorait Brunetière, et qui sont nombreux, l'attestent avec évidence. La Compagnie, pour bien des gens, devint la Cabale des Dévots. Guy Patin est de ces gens-là :
u Nous avons des scribes et des pharisiens , des fripons, des
filous même, en matière de religion... Tous ces gens-là se servent du nom de Dieu pour faire leurs affaires et tromper le monde. » Nicole, qui n'était pas un « philosophe de la nature », était tout aussi sévère pour la Compagnie. Onlajugeait en province comme à Paris. M. de Beaurepaire avait publié, en 1<S88, dans un ouvrage où elle s'est perdue, une longue satire d'un poète de Gaen, Garaby de la Luzerne, qui a quelques 500 vers, et qui devance, sept ou huit ans avant le Tartufe., toutes les attaques de Molière. -M. Baumal nous en donne le texte. Il n'est pas tendre et confirme le titre : Les Pharisiens du Temps, ou le dévot hypocrite. « Cagots », « cafards », qui « dégorgent à l'envi leur venin empesté », s'enrichissent par l'usure, leurrent les âmes riches et timorées pour capter leurs biens, ménagent des mariages scandaleux, poursuivent des procès où ils « escroquent les arrêts » et complètent Tartufe par Harpagon et par Don Juan.
Or Molière les avait rencontrés sur sa route, comme Don Juan et comme Harpagon. Quand il écrit son Tartufe, le secrétaire de la Compagnie est ce prince de Conti qui avait, quand il vivait de débauche et de libertinage, permis à la troupe de Molière de prendre son nom, et qui le lui avait retiré lorsqu'il s'était brusquement jeté dans l'austérité et la dévotion. Les « dévots » n'aimaient pas plus le théâtre que les autres divertissements de ce monde. Ils détestaient les comédiens et ne cachaient pas, déjà, qu'ils les tenaient pour des empoisonneurs publics. Il est probable (et non pas certain, comme le dit M. Baumal) qu'ils furent pour
quelque chose dans les libelles et pamphlets qui s'indignèrent des « impiétés » et « obscénités » de V École des femmes. Avec la cause des vrais dévots Molière avait donc à défendre la sienne, contre eux. C'est elle qu'il plaide dans son Tartufe, non point contre l'ascétisme et la religion du renoncement, pour les droits de la juste nature, mais contre les fanatiques persécuteurs, que l'on dénonçait partout avant qu'il n'écrivît. Les contemporains, non pas ceux de 1673 ou 1680, ou de 1700, mais ceux de 1664 ou 1667, ne s'y sont pas trompés. Ils ont dit où les coups portaient, et qu'ils atteignaient la « cabale », et non pas la religion.
Conclusion qu'imposent les documents, mais que le bon sens pouvait suggérer. Certes, en 1664, le roi et la cour menaient joyeuse vie et n'aimaient pas les prêcheurs renfrognés. Mais, de 1655 à 1661, il y avait eu pour le moins cinq condamnations à mort portées par les Parlements contre des blasphémateurs du nom de Dieu ou de la Vierge. Attaquer la religion était un crime capital. Et les adresses de style et subterfuges de rhétorique auraient pu sauver Molière de la hart ; ils ne lui auraient permis ni de lire publiquement sa pièce, ni de la jouer, ni de l'imprimer. S'il a eu pour lui avec le roi, ou la Palatine, ou Boileau, le légat du pape et les spectateurs, c'est parce que chacun, derrière Tartufe, pouvait nommer non tous les dévots, mais des fripons, ou du moins des fanatiques, que les dévots eux-mêmes redoutaient et que des arrêts avaient condamnés.
Grande leçon des faits. Il n'y a rien de mieux construit et de plus fortement enchaîné que cet article, et que les articles de Brunetière. Mais si la critique littéraire est affaire de finesse, ou de logique ou de goût, elle est affaire aussi d'information et d histoire. Et contre l'histoire, une histoire aussi riche de preuves et documents que cette « Cabale des Dévots », ni le talent ni le génie ne sauraient tenir. M. Baumal sourirait sans doute si nous l'égalions h Brunetière. Il a raison pourtant, contre lui, parce qu'il a regardé l'histoire de plus près.
262 LA ClVÎLISATIOy FRANÇAISE — Il
Il reste que, dans sa pensée profonde, Molière a pu ne pas aimer la relig-ion. Toute relig-ion, même sincère, était à cette date, austère dans ses principes et tyrannique dans son autorité. La « philosophie » de Molière, celle qui eut ses secrètes tendresses fut, peut-être, celle qu'analyse Brunetière. On en trouverait dans sa vie et ses œuvres plus de raisons que ne croit M. Baumal, entraîné par ses preuves au delà de ces preuves mêmes. Mais ces preuves demeurent incertaines. Et c'est bien désormais une certitude que le Tartufe n'en est pas une.