‹ La religion de MolièreChapitre 25 sur 25 · IDÉE ANGLAISE DE EEUROPE · texte numérisé non relu

IDÉE ANGLAISE DE EEUROPE

c'est tout un peuple fasciné par soi-même qui s'insurge à la fois contre l'idée d'une Europe et contre la liberté de l'Europe ; un peuple pour qui rien n'est au-dessus de la nationalité, qui bâtit à sa façon et pour soi seul la loi internationale, et pour qui aucune revendication morale, extérieure à lui, n'est légitime. C'est cela : ce n'est point une méchanceté de nature qui leur fait enfreindre la loi de l'Europe. Nous ne pouA'ons pas comprendre l'état d'esprit des Allemands, avec sa force morale et sa perversion morale, à moins de nous rendre compte qu'ils combattent maintenant pour l'Allemagne comme les Européens des siècles de ténèbres combattaient pour l'Europe, et, à leurs yeux, tout ce qui est bon dans le monde dépend de la victoire de l'Allemagne. Autrefois, les guerres des peuples européens étaient régies par une loi européenne que l'on enfreignait sans la méconnaître. Mais, pour les Allemands, cette guerre n'est qu'une guerre allemande, qui doit se faire suivant les lois allemandes. Ils nous regardent comme des « hors la loi » parce que, ou nous ne sommes pas des Germains, ou nous avons trahi la loi germanique. Eux, les Teutons, luttent contre les Slaves barbares, honteusement secourus par les Latins dégénérés et vindicatifs, et par nous, les demi-Germains renégats, qui soutenons la cause des Slaves contre celle de la civilisation, uniquement par envie et par haine de la lumière.

Aussi, sommes-nous tous unis contre l'Allemagne, parce que, si elle était victorieuse, il n'y aurait plus d'Europe, il n'y aurait à sa place qu'une triomphante Allemagne, nous gouvernant pour notre propre bien, et remplaçant pour nous la promesse de l'Europe par une réalisation de la Germanie. Ce danger nous a obligés à voir que nous n'étions pas des Anglo-Saxons, mais des Européens, et notre parenté avec les Allemands ne compte pas pour nous, au prix de notre héritage d'Européens et de nos espoirs d'Européens.

Nous avons, bien entendu, un intérêt personnel dans notre guerre. L'Angleterre ne veut pas être la vassale de l'Allemagne, sa parente pauvre, après qu'elle aura pris la place de la vieille Europe ; mais la défense de notre intérêt s'est dépouillée d'égoïsme en assumant une cause plus haute ; et maintenant nous pensons à l'Europe plus qu'à nous-mêmes.

Nous ne connaissions pas ce sentiment de V Europe quand nous combattions Napoléon. Nos vaisseaux étaient alors les murailles de bois de l'Angleterre, et c'est entre la France et nous que le combat se livrait Maintenant les antagonistes ne sont pas l'Angleterre et l'Allemagne, mais l'Europe et l'Allemagne, et notre flotte est l'instrument de l'Europe ; ce dont nous nous sentons fiers en tant qu'Européens.

Cette différence sépare les Allemands des alliés : eux combattent pour ce qu'ils sont, tandis que nous combattons pour l'Europe que nous rêvons.

328 LA CIVILISATION FRANÇAISE — Il

Leur idée nationale ne comporte ni espoir, ni foi, ni risque. Ce qu'ils sont les satisfait; ils sont sauvés et veulent seulement nous imposer leur salut. Mais nous savons que nous ne sommes pas sauvés, qu'il n'y a pas de peuple élu ; qu'il y a seulement un bel espoir pour chaque peuple, s'il acquiert une conscience plus nette de ce qui est de la communauté, s'il communie plus intimement, s'il désire plus fortement s'assimiler quelque chose des vertus de tous les autres. 11 faut défendre la nationalité, comme la vie, si elle est attaquée ; mais non point l'adorer pour sa puissance. Lorsqu'elle n'est pas menacée, alors, nous pouvons cesser de la canoniser ; nous pouvons concevoir une Europe qui la dépassera.

Ainsi le but essentiel delà gueri-e, après que nous aurons assuré l'avenir de l'Europe, ce sera de rendre à nouveau l'Allemagne eui'opéenne. Car, par sa situation et son passé, elle fait partie de l'Europe, et elle a contribué pour une riche part à constituer l'héritage européen. Aussi ne peut-elle pas être bannie, et si elle le pouvait, l'Europe perdrait quelque chose d'ellemême. L'Allemagne dit maintenant qu'il n'y a pas d'Europe, mais seulement lAllemagne et ses ennemis. A nous de la convaincre par notre victoire, et par l'usage que nous en ferons, que l'Europe existe encore, et c'est pai'ce qu'elle existe que l'Allemagne ne sera pas traitée comme elle traite aujourd'hui la Belgique, et comme elle nous traiterait tous, si, par son triomphe, elle détruisait l'Europe. Napoléon a tenté d'asservir l'Allemagne ; c'est de là qu'est sortie l'Allemagne d'aujourd'hui, si infatuée d'elle-même qu'elle a oublié l'Europe. Nous ne la ferons pas s'oublier elle-même et prendre conscience de ce qu'est l'Europe si nous suivons son exemple. Elle est docile par nature, et prête à apprendre de quiconque assume avec autorité la tache de l'instruire. Si, avec l'autorité de la victoire, nous essayons de lui apprendre les leçons qu'elle a oubliées, elle les apprendra probablement mieux que si nous la traitons de paria parmi les nations. La conduite de l'Europe doit être digne de l'Europe si l'on veut qu'à nouveau l'Allemagne reconnaisse l'existence de l'Europe.

Mais, en attendant, nous combattons pour l'Europe contre une Allemagne encore sûre qu'elle ne peut pas être vaincue, et toutes les fois que nous nous décourageons, toutes les fois que notre cœur défaille à la pensée de ceux des nôtres qui sont morts et de ceux qui doivent encore mourir, il faut nous répéter que c'est pour l'Europe que nous luttons, que notre sacrifice est offert pour ce qui doit être, et parce que le grain en sera récollé dans l'avenir, il n'importe de quel prix nous l'aurons payé.

(Traduit du Supplément littéraire du Tijmes, 6 mai 191S.) Pour les articles non signés :

l.e Directeur-gérant, P. Desjaudins.

MACO.N, l'HdTAT KHl'iUKS, IMI'HIMKUHS

Page 1