‹ La religion de MolièreChapitre 24 sur 25 · IDÉE ANGLAISE DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

IDÉE ANGLAISE DE L'EUROPE

Un article de Clutton-Brock, dans le Times, mai 1915, non traduit encore en français.

L'Europe, avec tout ce qui vaut que l'on combatte pour elle, date des Grecs ; et lorsqu'ils s'unirent tous pour lutter contre les Perses, c'est l'Europe de l'avenir qu'ils défendaient. Car c'est la gloire de l'Europe de vivre toujours dans l'avenir, d'espérer, d'avoir confiance, d'oser pour l'avenir et de ne jamais se satisfaire du présent. Par les Grecs, cette Europe fut léguée aux Romains, qui en l'élargissant l'affaiblirent; car ils croyaient que dans leur Empire s'accomplissait sa destinée ; elle devint ainsi une chose usée et vieillie pour laquelle les hommes ne voulurent plus combattre. Puis, l'Empire périt, et après lui l'Europe fut bien près de périr aussi, mais, pendant tous les siècles de ténèbres, les peuples luttèrent pour elle contre les Tartares, les Sarrasins et les barbares venus du Nord, sauvant quelque chose, ils savaient à peine quoi, pour l'avenir. Alors, au moyen âge, après cette lutte pour la vie, ridée de l'Europe devint si forte que les hommes en oublièrent presque leurs pays propres. Derrière toutes leurs querelles, persistait toujours le sentiment de l'Europe et de la chrétienté, et, envers elles, un devoir commun qu'aucun chef n'essaya de nier, alors même qu'il ne s'y rangea point. 11 y eut un grand art chrétien, le gothique, un langage commun hérité de Rome, et personne ne parlait d'une culture ou d'un art national. Mais, quoiqu'un (( Saint Empire Romain » symbolisât l'unité rêvée de l'Europe, on était bien résolu peut-être inconsciemment à ne pas laisser se constituer un autre Empire Romain. L'Europe devait être une confédération d'Etats libres, tous frères dans la chrétienté. L'idée de nation sortit des menaces faites à cette liberté et elle s'agrégea à l'idée d'Europe. Un Empire aurait mis fin à l'espoir de l'Europe comme l'avait déjà fait un Empire.

Cet espoir était, il est encore, que les nations puissent garder leur liberté, leur caractère propre, et leurs propres vertus, tout en oubliant leurs haines dans la fraternité européenne, et dans le sentiment du devoir que leur crée cette fraternité.

Aussi, lorsqu'aujourd'hui des Européens sont, contre leur volonté, dominés par un autre peuple, cette fraternité subit une offense; et le sentiment de nationalité est devenu si fort qu'il menace même cette conception

326 LA CIVILISATION FB ANC AISE - Il

de l'Europe, que son but était de maintenir. Dans le monde moderne, les nations se sont appliquées à considérer leur nationalité comme le trésor qu'il faut conserver avant tout, et nous sommes nous-mêmes tombés dans cette erreur. Nous nous étions mis à parler, il y a quelques années, de « notre race anglo-saxonne » comme de quelque chose hors de l'Europe et supérieur à l'Europe. Nous nous efforcions de croire que tout nous venait de cette race, et nous nous opposions aux peuples latins décadents, rêvant que les Anglo-Saxons allaient représenter dans l'avenir tout ce qu'avait représenté la vieille Europe dans le passé.

C'était de notre part ignorance, vulgarité, provincialisme. Mais nous sommes maintenant guéris de cette folie par une nation qui nous montre ce qui peut en sortir. De nouveau, la guerre a fait de nous des Européens, et nous luttons pour l'Europe contre un peuple qui a repris à son compte notre erreur beaucoup plus résolument que nous ne la commîmes jamais.

La lutte contre Napoléon, pour la protection de l'Allemagne, a fait déborder chez les Allenmnds un sentiment outrecuidant de leur propre nationalité, tel qu'ils en ont oublié l'Europe, et c'est ce qui, plus que n'importe quelle vaste ambition impérialiste, est la cause de leur conduite actuelle. Pendant cent ans, toutes leurs paroles, leurs pensées et leurs rêves sont allés à rAltemagne plutôt qu'à l'Europe ; à leurs yeux, la grande division de l'humanité a été celle qui sépare les Allemands des autres peuples; toutes leurs vertus et tous leurs exploits leur ont paru allemands plutôt qu'européens. Et ainsi, maintenant que nous luttons contre eux, ils nous haïssent plus que leurs autres ennemis, car ils nous considèrent comme des Germains ou des demi-Germains, et, par suite, comme des traîtres envers cette sainte Gei'manie qui a pris pour eux la place de l'Europe. Ils ont exagéré en eux tout ce qui est allemand, comme si cela devait être bon parce que c'est allemand, et ils adressent un appel aux races qui leur sont parentes, comme si leur sang germain devait aussi leur faire oublier l'Europe pour la Germanie.

Dans toute leur pensée politi([ue, il n'y a plus d'Eurore, mais seulement, entre Germains et Slaves, ou Germains et Latins, un conflit dans lequel rAllemagrie est le champion de l'avenir du monde.

C'est, pour ainsi dire, une hérésie au sein de l'Église d'Europe : les Allemands seuls détiennent la vérité, et, parce qu'ils la détiennent, ils ont le droit de se conduire envers l'Europe comme si elle n'existait pas, et de dresser à la place de l'Europe l'.Mlemagne.

Et ainsi l'effort allemand vers la suprématie n'est semblable à aucun des efforts tentés précédemment*: la liberté de l'Europe a été autrefois menacée, mais par des Césars, des individualités comme Louis XIV ou Napoléon qui fascinaient leurs sujets, par le rayonnement de leur gloire. Aujourd'hui,

Page 1