‹ La religion de PlatonChapitre 1 sur 164 · TOUS DROITS · texte numérisé non relu

TOUS DROITS

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by Presses Universitaires de France^ 1949

PRÉFACE

Traiter un si grand sujet dans un si petit livre est une double gageure. Car cette disproportion même constitue une puissante condition d’échec, mais, d’autre part, rien ne dit qu’on eût mieux réussi dans un espace plus largement mesuré. Il ne faut donc pas compter sur ces pages surnuméraires de la préface pour combler fissures et lacunes, dans le vain espoir de prévenir ainsi des critiques que, sur bien des points, l’auteur est le premier à s’adresser. Au moins sera-t-il permis d’orienter ces critiques, en indiquant comment on a conçu le sujet et de quelle manière on a essayé de le traiter.

Il ne vaut guère la peine de justifier longuement le titre de cet essai. On ne croit plus, aujourd’hui, que tout ce qui dans les Dialogues mérite l’épithète de religieux se réduise à la critique {Euthyphr., Rép,^ II, III) ou à la politique (Rép., Lois) religieuses. La critique platonicienne des croyances populaires a pour contre-partie des exigences positives, et les Lois renferment, autant et plus qu’une politique religieuse, une religion politique. Surtout, la pensée religieuse de Platon soutient des rapports, difficiles à préciser, avec sa pensée philosophique. Sur cette formule générale, les interprètes s’accorderaient sans peine. Mais tandis que, pour les uns, la religion de Platon a principale-

ment un caractère politique et surtout cosmique', pour les autres, elle s’exprime, à ses débuts tout au nioins, dans la théorie des Formes*. C’est, en gros, à cette dernière thèse qu’on s’est rallié ici. Nous pensons, en effet, que la religion cosmique (chap. I, ii), la mythologie eschatologique (II) et la religion de la Cité (III), non seulement sont commandées par la' théorie des Formes divines, mais encore dérivent de celle-ci, eh dernier lieu, leur valeur religieuse. Le platonisme, nous semble-t-il, est un effort (disons : est aussi un effort) pour réduire, sur le plan historique comme sur le plan dogmatique, l’antithèse From Religion to Philosophy,

C’est cette idée qui nous a guidé dans le choix des problèmes particuliers. Choix inévitable ici, mais toujours fâcheux et dont il faut dire quelques mots.

Nous regrettons de n’avoir pu faire une plus large place aux antécédents, et aussi à l’arrière-fond historique de la religion de Platon. Peuvent également f paraître insuffisantes les références aux prolongements de la religion platonicienne, ainsi qu’à la personne et à la vie de Platon. Plutôt que d’affronter les divers et subtils dangers qui guettent le jeu des comparaisons, il a paru préférable d’essayer de décrire, le moins mal possible, la religion de Platon luimême, afin d’aider à préciser au moins l’un des termes (et, généralement, le plus fuyant) de ces com-

1. Ainsi en dernier lieu F. Solmsen, Plaio's Theology^ JihacsL (New- York), 1942.

2. Position affirmée directement contre la thèse de Solmsen par W. Jaeger, Paideia, t. II, pp. 285, 415, Oxford, 1947, et le R. P. E. de Strycker, Antiquité classique, t. XVI, 1947, pp. 148-

PRÉFACE

paraisons. Quant au sentiment religieux de Platon, mous n’avons, pour notre part, ni osé ni voulu dépasser certaines indications des Dialogues, mais qui gardent encore une portée générale. Les Dialogues (qui ne sont point des confessions et qui appartiennent à un genre liliéraire encore peu étudié^) permettent à peine et à grand’peine l’ébauche de ce qu’on pourrait appeler une biographie spirituelle de leur auteur qui, d’ailleurs, s’efface volontairement derrière son œuvre et qui, avant Pascal, jugeait le Moi haïssable. Dans le même ordre d’idées, nous n’avons pas touché ici au problème de « l’évolution » de Platon, d’autant que les présupposés de la thèse évolutionniste eussent obligé de donner à des discussions une place qu’il valait mieux réserver à l’exposé^. Pour des raisons analogues, nous avons renoncé à utiliser VEpinomis dont il aurait fallu tenir compte (réserve faite des conclu-

1. Citons à ce sujet les recherches que poursuit depuis plusieurs années M. H. Margueritte à l’Ecole des Hautes Etudes.

2. C’est pourquoi nous n’avons pas voulu faire état dans ce bref essai du changement probable de l’attitude de Platon à l’égard du Pythagorisme, depuis le Cralyle jusqu’au Timée et aux Lois. Nous avons essayé d’établir ce point dans notre Essai sur le « Craiyle », et le)i conclusions convergentes de M. P. Boyancé {R. E. G., 1941, t. LIV, pp. 141-175 ; R. E. A., 1947, t. XLIX, pp. 182-184) nous ont apporté une précieuse confirmation. D’une part, en effet, il nous paraît bien difficile, aujourd’hui, de préciser les conditions et l’époque de ce changement (le Gorgias contient déjà, sur un thème cosmologique, une adhésion au Pythagorisme) et le fait, établi également par les recherches de M. P. Boyancé, que la croyance à la divinité des astres et des divisions du temps soit déjà envisagée 'dans le Craiyle^ pourrait être interprété comme le signe d’une continuité de la formation de la pensée platonicienne. D’autre part, l’adoption par Platon de ce qu’on a appelé « la religion astrale » s’intégre dans sa philosophie et, en particulier, laisse intacte la divinité, supérieure, des Formes.

sions adoptées) dans un ouvrage moins sommaire.

Il restait des problèmes assez nombreux pour que pas un peut-être n’ait pu être développé suffisamment. Disons mieux : tous, ainsi que l’ensemble du sujet, n’ont reçu qu’un traitement en quelque sorte exotérique. Essayons de nous expliquer sur ce point.

Nous avons pleinement conscience de la difficulté et, en un sens, de la vanité d’une entreprise qui oblige à parler de ce dont Platon lui-même n’a parlé que pour mieux se taire [Bép,, VI, 506 d-e ; Phèdre, 275 d, 278 a ; Tim,, 28 c ; Lettre VII, 344 c-e). Il ne faut pas banaliser cette difficulté, en disant qu’il en est de même de tout philosophe. Car la célèbre remarque de Bergson^ va au delà de l’intention de la plupart des philosophes (les penseurs classiques croient énoncer avec assez de clarté ce qu’ils estiment avoir bien conçu), alors que l’intention de taire la vision primordiale se lie consciemment à la visée des Dialogues. Il s’ensuit, pour l’interprétation doctrinale et pour la méthode d’interprétation, des problèmes qu’il n’était pas possible d’aborder ici. De toute manière, on ne prétend pas — et même on s’en défend — restituer ici l’intuition originelle du platonisme. Mais il a paru possible de tenter une analyse descriptive de la religion de Platon qui, tout en restant en quelque sorte extérieure à l’élan platonicien, pouvait n’être pas trop infidèle à la lettre, sinon à l’esprit des Dialogues, à condition de prendre certaines précautions.

D’une part, il fallait chercher un appui dans la comparaison des textes largement pratiquée. Il a

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