‹ La religion de PlatonChapitre 2 sur 164 · La Pensée ei le Mouvant, pp. 117 sqq · texte numérisé non relu

La Pensée ei le Mouvant, pp. 117 sqq

PRÉFACE

donc paru indispensable de multiplier les références aux Dialogues, non seulement pour fournir au lecteur un moyen de contrôle, mais, avant tout, pour protéger Tauteur contre lui-même par autant de gardefous. Seul, le constant recours au texte écrit peut empêcher de déraisonner, ou encore de raisonner, ce qui souvent, quand on croit expliquer Platon, est tout un.

D'autre part, faute de montrer le centre où viennent s'unifier (plutôt : d'où procèdent) les assertions, les exigences, les croyances et la foi platoniciennes, au moins fallait-il indiquer comment elles se supportent et s’appuient mutuellement. Il s’agit là bien moins de la pauvre besogne de dépister ou d’effacer les « contradictions », que de l’effort de compréhension pour voir comment se conviennent et se contiennent les tendances et les résistances, — non dans leur résultat peut-être, mais dans l’intention de leur auteur. Làdessus encore, il y aurait bien des choses à dire. L’exposé, en tout cas, subit alors à chaque pas la tentation de glisser, par des surcharges indiscrètes ou des légèretés de bonne foi, vers une rupture d’équilibre, parce qu’il faudrait sans cesse ajouter et reprendre. Il ne suffit pas, hélas, de craindre ces manques de mesure pour les éviter, d’autant que le lecteur se ligue volontiers avec l’auteur contre ce dernier, pour l’entraîner trop loin. C’est à prévenir ou à redresser certains glissements que voudraient servir les remarques suivantes.

Il est possible que nous ayons trop insisté sur l'optimisme, nous dirions volontiers de jure, de Platon qui s'exprime dans sa théorie des Formes, sa cosmologie et ce qu'on pourrait appeler son eschatologie

LA RELIGION t)Ë RLATON

morale, aux dépens du pessimisme de fait qui se dégage de sa théorie du hasard (encore que divin), de sa philosophie de Thistoire et de sa psychologie. — Il faut bien voir que la théorie de T âme-maîtresse du corps est tout autant normative que descriptive (si l’on veut bien adopter cette antithèse commode) ; des textes, très différents entre eux, comme ceux que nous avons cités p. 71, n. 4-6 ; p. 74, n. 7 ; p. 93, n. 1, font asse^* voir que l’âme n’est pas assise dans le corps « sicut nauta in naui », selon la formule prêtée à Platon par saint Thomas et combattue encore par Descartes. — Il fallait insister sur la causalité des Formes. Mais il s’agit là, bien souvent, d’une exigence métaphysique, en vérité capitale, qui n’empêche nullement de poser les problèmes de la réalisation et de Vœuvre : dans un texte du Politique (p. 44, n. 2), face au Devenir avec toutes ses situations concrètes, il ne subsiste de toute la causalité formelle que la Forme de la Juste Mesure qui prouve sa constance par ceci précisément qu’elle inspire au politique des initiatives sans cesse renouvelées. — D’une manière générale, l’accent mis sur la théorie des Formes et sur Thostilité de Platon à l’égard du « sentiment tragique de la vie » (chap. II, VIII ; chàp. III, ii, 2) semble favoriser la mode qui consiste à opposer, sous le nom d’ « essentialisme », le système de Platon (associé, à cet effet, à celui d’Aristote ou de saint Thomas) à des philosophies d’inspiration plus récente. Mais la théorie des Formes, pour une large part, et le rejet du tragique, presque dans son entier, ne s’expliquent que par une connaissance — non intellectuelle, mais sympathique et vécue — de l’existence, et par un effort de dépassement. Ce qui apparaît parfois comme

PRÉFACE

la sérénité olympienne du platonisme est une conquête et n’est, bien souvent, qu’une aspiration et une espérance.

Ce sont ces problèmes d’équilibre, où chaque nuance d’appréciation compte, qui rendent si difficile, non seulement la comparaison de la pensée platonicienne avec d’autres philosophies, mais encore, plus modestement, l’accord exact entre les interprètes et même, il faut bien le dire, de l’interprète avec luimême.

Nous tenons à exprimer ici notre reconnaissance à M. Georges Dumézil pour l’intérêt qu’il a témoigné dès l’origine à ce travail, et à M. Pierre-Maxime Schuhl qui a bien voulu relire ces épreuves et à qui nous devons maintes corrections et améliorations.

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