Tim., 41 b-c
6. D’accord avec Taylor (.4 Commenîary on P/.’s Timaeus, Oxford, 1928, pp. 253 sq.), nous pensons que ce texte du Timée exclut toute idée d’une « chute ». — Pour écarter, en faveur du Timée, le récit de la chute intellectuelle de Phèdre, 248 a sqq..
Timée propose de Torigine des hommes. La nécessité doit s’entendre ici dans les deux sens que ce mot peut avoir chez Platon. Elle exprime d’abord les lois essen-tielles du Devenir telles qu’elles sont inscrites dans les Formes. Mais dès que les âmes sortent des mains du Démiurge, dès qu’il s’agira de les implanter dans des corps, la Nécessité intelligible va rencontrer la cause errante, la Nécessité mécanique et aveugle : c’est celle-ci qui pose les « lois » des réincarnations^.
la chronologie fournirait un argument suffisant (ce qui ne lui arrive pas si souvent). Mais il est plus simple de constater que le mythe du Phèdre n’est pas un « conte vraisemblable » (Tim,f 29 d 1), exposé entre savants et chargé d’explorer un terrain où la raison ne peut aller, mais * un discours non entièrement exempt de persuasion » (265 b fin) qui veut « tourner » l’élève « vers la philosophie » (257 b 4>5). Dès lors, comment se contrediraient les deux dialogues dont l’intention n’est pas la même ? — C’est cette intention protreptique qui explique que le Phèdre, loin de vouloir élucider la préhistoire de l’âme, transpose dans un passé mythique la condition présente de l’âme. C’est seulement à l’âme incarnée qu’on peut attribuer un mauvais coursier, non à ce « démon » divin {Tim., 90 a, 41 c) dont la composition parfaite garantit l’indissolubilité (41 b ; Rép., 611 a-612 a ; cf. II, 381 a-b). A l’idée de la chute, conforme à la tradition, aucun texte de Platon ne fait écho. M. Robin {Notice du Phèdre, p. Gxxviii) a pu montrer à quelles absurdités conduit cette idée interprétée à la lettre. De fait, la réminiscence est un devoir qui s’impose à tous les hommes indistinctement (Phèdre, 249 b fin) et suppose une initiation préempirique également parfaite de toutes les âmes (Mén., 81 d). C’est seulement dans leur état incarné que les âmes font preuve d’aptitudes inégales au « ressouvenir ». Le mythe ne prétend pas expliquer cette inégalité par une autre, préempirique, et qui demanderait, à son tour, à être expliquée. Après avoir donné dans l’image des attelages ailés un arrière-fond au drame qui va se jouer dans les âmes incarnées (250 e sqq., 253 c sqq), il ne retient de la chute intellectuelle que l’exhortation, valable pour tout « homme » (249 b 8), à la philosophie. Les Formes sont l’objet de notre désir, de nos efforts, de nos regrets (250 c) ; jamais, pas même dans le Phédon, elles n’éveillent en nous un sentiment de culpabilité,
L Tim,f 41 e ; Phèdre^ 248 c 3.
L'iNDIVtnUAI-ITÉ DES AMES
c’est d’elle que dépend l’adjonction, faite à Tàme immortelle, d’une âme et d’un corps mortels, c’est elle qui plonge l’âme, au contact du monde corporel, dans un trouble profond^. Cette rencontre de la bonté du Modèle et de la Nécessité aveugle, la coopération du Démiurge et des divinités subalternes témoignent à nouveau du « dualisme » platonicien et rendent compte de la dualité de la nature humaine.
Aussi longtemps que les âmes dépendent du Démiurge, elles sont toutes traitées de la même manière. Le Dieu leur « enseigne la nature du Tout », et il établit la première naissance « identique pour toutes, afin que nulle ne soit moins bien traitée par lui ». Instruites par le Dieu, attribuées, chacune, à un astre^, promises à une première incarnation égale pour toutes, les âmes obtiennent de leur Créateur la plénitude du savoir et un traitement de justice parfaite. -Ce n’est pas à l’origine, ce n’est pas sous l’empire du Démiurge ni dans le lieu supralunaire qu’une inégalité qui équivaudrait à une inéquité, peut se glisser dans le rang des « démons »^ qui viennent de naître. C’est l’action de la Cause errante qui va produire les déviations où se différencieront les âmes, et cette action ne peut s’exercer qu’au cours des réincarnations, dans le monde sublunaire où la Nécessité aveugle n’est pas entièrement réduite par l’Intelligence divine.
Bien que cette idée de la « première » naissance ne prétende aucunement résoudre un problème d’his-