‹ La religion des Celtes [microform]Chapitre 3 sur 10 · LES SOURCES · texte numérisé non relu

LES SOURCES

Auteurs grecs et latins. — Inscriptions. — Monuments figurés. — Monnaies. — Noms de lieux. — Littérature irlandaise. — Littérature galloise. — Néo-druidismè.

Tous les renseignements directs que nous pouvons recueillir sur la religion des Celtes proviennent des écrivains de l'antiquité et des monuments épigraphiques .

Un grand nombre d'écrivains grecs et latins nous font connaître les divinités, les idées et les pratiques religieuses, les prêtres des peuples celtiques (i). Parmi les Grecs on peut citer : ïimée dans un passage conservé par Diodore de Sicile ; Callimaque ; Polybe ; Sotion d'Alexandrie cité par Diogène Laerce ; le voyageur syrien Poseidonios qui visita la Gaule au premier siècle avant notre ère et dont l'histoire a été analysée par Strabon ; Diodore de Sicile ; ïimagène traduit par A mmien Marcellin ; Denys d'Halicarnasse ; Nicolas de Damas cité par Stobée ; Strabon ; Plutarque dans la Vie de Marias et dans un traité Des fle-uves qui lui est à tort attribué ; Pausanias; Lucien dans son Héraklès ; Dion Cassius. Quant aux principaux écrivains latins qui nous intéressent ici, ce sont : César, le seul auteur qui nous ait laissé un exposé quelque peu détaillé de la religion des Gaulois; Gicéron dans le Pro Fonteio et le De. Divinatione ; Ïite-Live ; Trogue Pompée, de la tribu des Voconces, dont l'œuvre historique nous a été conservée sous forme d'un abrégé par Justin ; Yalère Maxime ; Pomponius Mêla ; Lucain ; Pline l'Ancien ; Si-

(i) Voir H. d'AnBOiSDE Jubainville, Cours de littérature celtique t. XII.

lius Italicus ; Tacite ; Florus ; Suétone ; les historiens de l'histoire Auguste ; Ammien Marcellin.

Cette longue liste ne doit pas faire illusion. La plupart des écrivains que nous venons d'énumcrer ne contribuent que par quelques mots ou quelques phrases à enrichir le fonds de nos connaissances sur la religion des Celtes. Les renseignements donnés incidemment sont souvent peu précis et on risque en les serrant de trop près d'en tirer un sens qu'ils n'ont point. De plus, les anciens indiquent rarement les sources auxquelles ils ont puisé, et les éléments essentiels de la critique historiojpe nous font le plus souvent défaut. Quand les sources sont indiquées, nous ne pouvons déterminer dans quelle mesure et avec quelle probité l'écrivain s'en est servi ; les citations sont-elles faites de mémoire ou exactement copiées? Enfin les notions c[ue nous pouvons glaner chez les auteurs de l'antiquité se répartissent sur plusieurs siècles et s'étendent à toutes les contrées où les Celtes ont séjourné. Nul n'oserait affirmer que du troisième siècle avant J.-C, où vivait ïimée, au temps d'Ammien Marcellin (IV^ siècle après J.-C), les pratiques religieuses des Gaulois fussent demeurées immuables. On ne pourrait avec plus de raison soutenir que les Galates d'Asie Mineure, les Geltibères d'Espagne, les Gaulois de la Cisalpine, les Celtes qui pillèrent Delphes et ceux qui prirent Rome, les Gaulois transalpins et les Celtes de Grande-Bretagne eussent professé les mêmes doctrines et adoré les mêmes dieux, sans que le contact avec des nations étrangères eût en rien altéré les vieilles croyances delà race. Les témoignages des anciens sur la religion des Celtes ne peuvent donc être utilisés qu'avec prudence ; dispersés dans l'espace et dans le temps, de valeur et d'importance variable, ils se prêtent malaisément à une construction d'ensemble.

Les inscriptions trouvées en pays celtique et contenant des dédicaces à des dieux se rencontrent en France, dans

la province rhénane, en Alsace, dans les Pays-Bas (i). Mais on ne peut être sûr cl'aA^oir affaire à des divinités celtiques si l'on n'a d'autre raison de le supposer que la provenance de l'inscription. On peut fort bien rencontrer en pays celtique une dédicace à une divinité^trangère ou vice versa. La grammaire comparée seule permet de résoudre la question. Il faut que le nom de la divinité s'explique par les langues celtiques, ou soit apparenté à des noms dont la provenance celtique n'est pas douteuse, pour que ce nom ait droit de figurer dans une histoire de la religion des Celtes. Mais les langues celtiques, si l'on excepte les nombreux noms de personnes et de lieux que nous ont conservés les textes de l'antiquité et les inscriptions, n'offrent de textes suivis qu'à partir du vin'' siècle. La comparaison n'est donc possible que si l'on restitue le vocabulaire des langues celtiques dans l'état où il se présentait à une époque contemporaine de l'inscription qu'il s'agit d'étudier. Cette étude minutieuse n'est pas possible si l'on n'a pas une sérieuse préparation philologique. Quant aux divinités dont le nom n'est pas celtique, en l'absence de textes historiques, il est impossible de décider si elles ont été ou non adorées par les peuples celtiques, En dehors des textes et des inscriptions, nous n'avons plus de documents qui nous permettent d'étudier directement la religion des Celtes. Comment déterminer l'origine des dieux anonymes dont on a trouvé de nombreuses et caractéristiques représentations figurées ? Un très petit nombre de ces monuments sont antérieurs à la conquête romaine. Sont-ils des vestiges des cultes locaux antérieurs à l'invasion des Celtes en Gaule, ou ont-ils été introduits

(i) Les noms celtiques ou supposés tels releA'és dans les inscriptions ont été publiés dans la Revue celtique, t. IIL p. i53, 297, t. Vm ; p. 378 ; t. XII, i3t, 254, 3.54 ; t. XIII, p. 3oi ; t. XIV,p i63 ; et dans VAUceltischer Sprachschatz,àe A., îiovDEVi qui comprend en outre tous les mots connus du vieux-celtique.

en Gaule par les marchands et les légionnaires romains ? Rien ne nous permet de le déterminer. Il faut prendre garde, aussi, que des statuettes artistiques peuvent ne pas avoir la signification religieuse c[ue nous leur prétons. Quand il s'agit de peuples anciens, nous sommes disposés à attacher une signification mystérieuse et symbolique à tous les objets d'art et à tous les détails d'ornementation. Personne ne s'aviserait aujourd'hui d'étudier les formes de nos bijoux, les dessins de nos vêtements et de nos meubles, les sculptures décoratives de nos maisons et d'en tirer des conclusions sur notre état religieux. Quand il s'agit de l'antiquité, au contraire, tout devient ' matière à hypothèse mystique, et l'histoire de l'art est absorbée par l'histoire des religions. Une statuette qui ne porte pas le nom d'un dieu peut fort bien ii'avoir jamais été l'objet d'aucun culte.

Les monnaies ou les médailles gauloises peuvent offrir des représentations de dieux ou de symboles religieux sans qu'il soit souvent possible d'attribuer avec sûreté ces représentations à la religion des Celtes (i).

On peut rechercher dans quelques noms delieuxlesnoms de divinités celtiques sous la protection desquelles on aurait mis une citadelle nouvellement fondée. Mais comme les noms divins ont été de bonne heure employés pour désigner des hommes, on peut se demander souvent si au lieu d'un dieu ce n'est pas plutôt d'un homme à nom divin que tel ou tel lieu tire son nom. On se tromperait beaucoup si l'on croyait que tous les anciens Mercuriacus de France, devenus aujourd'hui Mercuray, Mercurey, Mercoirey, Mercury sont dérivés du nom de dieu Mercurius. Ils pro-. viennent plus vraisemblablement du gentilice romain

(i) Voir des articles de A. de Barthélémy dans h Revue numismatique, i884, p. 179-202, et dans la Revue Celtique, t. 1 p. 3o6-3i9 ; XIl. 3o9-3i6.

Mercurius, assez fréquent dans les inscriptions, et au lieu de désigner remplacement de temples de Mercure, dénomment simplement le yimf?«s, la propriété d'un Gallo- Romain du nom de Mercurius.

Enfin, on s'est demandé si l'on ne pouvait trouver dans l'ancienne littérature des Irlandais et des Gallois des traces de la mythologie celtique (i). En Irlande, l'épopée a pris la forme de longues compositions en prose, mélangées de dialogues et de monologues lyriques en vers. Ces compositions se répartissent en trois cycles ; le cycle cpii retrace les luttes des premiers habitants de l'Irlande contre les envahisseurs, le cycle d'Ulster dont les principaux héros sontCûchulainn et le roi Goncliohar, le cycle de Leinster où sont racontés les hauts faits de Finn mac Cumaill (le Fingai de Macpherson) d'Qisin(Ossian) et de leurs compagnons. Les Annales irlandaises placent Finn au m" siècle de notre ère.Gorichobar et Cûchulainn vivaient A'ers le début de l'ère chrétienne. Le premier cycle, que nous ne connaissons que par des résumés du xvi^ siècle, retrace des événements plus anciens antérieurs de quelques siècles à notre ère. Sur c[uelles données historiques est fondée l'épopée irlandaise ? C'est une question à laquelleon ne pourra répondre qu'après un examen critique approfondi des Annales irlandaises. Toujours est-il que cette épopée a été remaniée sous l'influence des idées chrétiennes, et qu'on n'y trouve aucune trace d'offrandes ou de prières à des divinités. Les éléments merveilleux qui y abondent sont des faits de magie et de sorcellerie ainsi que les prodiges variés que l'on rencontre dans les contes populaires. Essayer de déterminer à l'aide des épisodes de la vie d'un héros irlandais les attributs primitifs de la divinité dont il est une transformation évhé-

" (i) Sur la littérature gaélique de l'Irlande, voir fîewue de synthèse historique, t. III, p. 60-97 ; et sur la littérature galloise, îhïd., t. VI, p. 317-863.

L\ IlELICrFOX DES CELTES ()

ixiériste demande beaucoup d'ingéniosité et d'érudition ; je doute que les résultats acquis à la science soient jamais équivalents aux eflorts dépensés à ces reclierclies curieuses. La comparaison de l'épopée irlandaise avec les textes grecs et latins et les monuments de répigraphic gallo-romaine ne peut nous donner que des rapprochements de coutumes du de noms propres ; coutumes signalées comme particulières aux Celtes et conservées ou moditiées dans quelque mesure par les Gaëls d'Irlande ; noms ou épithètes de dieux gallo-romains servant en Irlande à désigner des guerriers ou des artisans fameux. Mais il est invraisemblable que les idées religieuses, des Celtes de l'île d'Erin telles qu'elles nous apparaissent dans des poèmes épiques rédigés sans doute au viî^ siècle ne soient pas très différentes des conceptions théologiques des Gaulois du temps de César, et il serait sans doute imprudent de restituer à l'aide de l'épopée irlandaise le vieux Panthéon celtique.

La littérature du Pays de Galles ne nous offre pas plus de ressources pour l'étude de la mythologie celtique. L'épopée en prose mélangée de poèmes lyriques s'est scindée chez les Gallois en deux genres distincts : le roman de chevalerie en prose et l'ode. Les plus anciennes odes sont l'œuvre de bardes du xi" siècle. Les plus anciens romans connus sous le nom de Mabinogion ne sont pas antérieurs au commencement du xii" siècle. On peut retrouver dans les poèmes lyriques quelques éléments épiques, et y reconnaître des personnages de la légende celtique ; mais l'obscurité de la poésie galloise, qui est surtout fondée sur l'harmonie des A^oyelles et des consonnes, ne permet pas de tirer grand profit des rapprochements que ces poèmes peuvent suggérer. Quant aux Mabinogion, quatre d'entre eux nous retracent plus spécialement les traditions communes aux Gaëls et aux Bretons. On y peut trouver quelques éléments des mythes familiers aux Celtes des Iles Britanniques sans que l'on puisse déterminer si ces

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mylUcs ont été comius des Celles du coniiaent (i). Il est peut-être superflu d'ajouter ici que le néo-druidisme est une création de l'imagination fertile et lacélieiise de quelques érudils gallois du xvnr siècle. C'est en vain qu'Edward AVilliams et, après lui, Ed^vard Davies ont essayé de démontrer que les bardes gallois étaient restés les dépositaires des secrets des anciens druides de l'île de Bretagne et qu'ils avaient continué à pratiquer en secret depuis l'introduction du christianisme, la religion druidique. Ces deux ingénieux savants n'ont pu fonder leur doctrine que sur un roman merveilleux du commencement du xvu° siècle, V Histoire de TciUesin, qui reproduit quelques pièces attribuées faussement au célèbre barde du \f siècle, et sur une collection d'écrits plus ou moins authentiques réunis par Llywelyn Sion de Llangewydd qui vivait au xvi" siècle (2). Ils n'ont réussi à trouver dans des textes plus anciens des traces de mythologie cosmique qu'en expliquant par des symboles les phrases les plus simples, à la manière de H. de la Yillemarqué qui publia dans le Barzaz-Brciz comme poème druidique une formulette bretonne destinée à apprendre à compter aux petits enfants et connue sous le nom de Vêpres des grenouilles (3). Les sources de l'histoire religieuse des Celtes, manifestement insuffisantes, ne pourront fournir les éléments d'un exposé suivi qu'à condition que l'on comble par l'interprétation et l'hypothèse les lacunes considérables

(i) Sur ce sujet outre les ouvrages de H. d'Arbois de Jubainville et de J. Rhys^ il faut encore citer les nombreux ouvrage^ de A. Nutt et particulièrement Studies on ihe legend of the holy Grail loith especial références io the hypothesis of its Celtio origin, London, 1888, et un article intitulé Celtic myth and saga dans The Folklore journal, t. U, p. 284 et suiv.

(2) L'histoire de cette question a été résumée chez Skere, The Jour ancient books of Wales, t. I,p. 6-16, 29-82.

(3) Cf. Annales de Bretagne, t. V. p. 284.

qu'elles laissent clans nos connaissances. Tous les elTorts du critique devront tendre à ne pas franchir la limite qui sépare vmc hypollicse scientifique d'une pure conception de l'esprit.

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