‹ La religion des Celtes [microform]Chapitre 4 sur 10 · LES DIEUX · texte numérisé non relu

LES DIEUX

Les divinités assimilées chez les écrivains de l'antiquiAé et dans les inscriptions gallo-romaines. — Les divinités à nom celtique. — Les moniiments figurés. — Les Triades. — Signes symboliques.

Le texte le plus explicite que nous ayons sur les dieux gaulois se trouve chez César (i). Il semble bien cpe César rapporte non le résultat de ses observations personnelles, mais l'opinion d'écrivains antérieurs à lui. S'il eût étudié lui-même la religion gauloise, il est probable qu'il aurait été à la fois moins précis et plus exact. D'après César, le dieu que les Gaulois honorent le plus est Mercure ; ils le •regardent comme l'inventeur de tous les arts, comme le guide des voyageurs et comme présidant à toute sorte de gains et de commerce. Après lui, ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Ils ont de ces divinités à peu près la même idée que les autres nations. Apollon guérit les maladies,; Minerve enseigne les éléments de l'industrie et des arts ; Jupiter tient l'empire du ciel ; Mars celui de la guerre ; c'est à lui, lorsqu'ils ont résolu de combattre, qu'ils font vœu d'ordinaire de consacrer les dépouilles de l'ennemi.

Ce passage ne laisse pas de prêter à la critic|ue. Est-il (i) DeBelloGcdlico, YI, 17.

possible que toutes les tribus gauloises que Gésar nous représente comme dilTéi^ant entre elles par la langue, les mœurs et les lois (i), aient eu les mêmes cinq divinités ? Quels étaient les noms de ces dieux et de cette déesse dans la langue des Celtes? Une assimilation aussi complète entre ces cinq divinités et cinq divinités romaines est-elle vraisemblable? On est tenté de rappeler l'opinion d'Asinius Pollion qui pensait que les Commentaires de César étaient composés avec peu de soin et d'exactitude ; César aurait étourdimcnt ajouté foi la plupart du temps à ce qu'on lui racontait des actions des autres et quant à ce qu'il avait fait lui-même, il l'avait mal rapporté, soit à dessein, soit faute de mémoire (2). Mais César lui-même prend soin de nous avertir que ces assimilations ne sont que des à peu près : de Jiis eandem fere qiiam reliquœ gentes habent opinionem ; et il assimile les attributs des dieux celtiques non pas tant à ceux. des dieux romains qu'à ceux des dieux des autres nations.

Quoiqu'il en soit, César né nous donne des dieux gaulois qu'une physionomie incomplète, sinon inexacte. La plupart des auteurs de l'antiquité ne font pas preuve d'un sens critique plus affiné. Au temps des migrations des Gaulois, leur plus grand dieu semble Arès-Mars (3). Chez les Insubres, il y a un temple d'Atliênâ oùTon abrite les enseignes de guerre (4). En 228, des Celtes vouent à Vulcain les armes romaines (5). Il faudrait donc ajouter au panthéon celtique restitué par César, un sixième dieu qui pourrait être assimilé au Vulcain romain.

Peut-être aussi faut il compter au nombre des dieux

(i) Ibid., I, I.

(2) Suétone, César, 56.

(3) Gallimaque, IV, I73;Florus, i, 20; Sinus Italigus, iv, aoo-202 ; Ammien Marcellin, xxvu, 4, 4.

(4) PoLYBE, II, 32. Cf. Justin, xliii, 5, 5.

(5) Florxîs, I, 20.

LA HELIGION DES CELTES l3.

Gaulois le Dispater dont les Gaulois se prétendaient tous issus ; l'usage de compter le temps par nuits et non par jours se rattachait à cette croyance.

Si des écrivains nous passons aux inscriptions gallo-romaines, nous y retrouA'Ons les noms des cinq grandes divinités romaines, avec des épitliètes variées.

Mercure a seize surnoms : Alaunus, Arcecius, Artaius, Arvernorix, Arvernus, Atesmerius, Canetonessis, Gessonius, Cissonius, Gimbrianus, Glavariatis, Dumias, Magniacus, Moccus, ïourevus, Vassocaletus, Vellaunus, Visucius. .

Apollon en a onze : AnextiomaruSjBormo ouBdrvo.Gobledulitavus.Grannus, Livius,Maponus, Mogounus, Verotulus, Vindonnus ; Belenus, ïoutiorix.

Mars en a trente-huit : Albiorix, Belatucadrus, Bolvinnus, Britovius, Gamulus, Gaturix, GicoUuis, Gososus, Dinomogetimarus, Divanno, Glarinus, Halamardus, Harmogius, Laça vus, Latobius, Leherennus, Lelhunnus, Leucetius ou Loucetius, Mallo, Rudianus, Segomo, ïoutates, Sinatis, Yarocius, Vincius ; Belodunnus, Buxenus, ;

Gabetius, Garrus, Gocidius, Gondatis, Goronacus, Leucimalacus, Nobelius, Nodons, Rigisamus, Sediammus, TrituUus.

Jupiter en a quatre : Baginatis, Pœninus, Saranicus, Tanarus ou ïaranucus. i

Minerve enTî quatre ; Arnalia, Belisama ou BrjXTJaafjLK;, '

Sulevia, Sulis.

Deux autres dieux romains apparaissent en Gaule avec des épithètes qui ne semblent pas toutes d'origine latine :

Hercule avec deux épithètes : Magusanus, Saxanus.

Silvain avec une épithète :Sinquatus(i). -

Un grand nombre de ces épithètes s'expliquent dans les

(i) A. Bertrand, La rd%ion des Gauto, p. 3a5, 826, 827, 829 33o, 33i. ;

l4 LA RELIGION DES CELTES

langues celtiques. Parmi les épithètcs de Mars on peut citer: Albiorix dont le second terme est le gaulois rix roi, en irlandais ri ; Belatucadrus dont le second terme se retrouve dans le yieux-breton cadr beau ; Britovius dont le radical est sans doute le môme que celui de Brittones Bretons ; Camiiliis qui ressemble au nom de Camal père du héros irlandais Finn, et qui se retrouve dans le premier terme du nom d'homme gaulois Camulo-geniis ; Cata-rix « roi du combat » cf. le gallois cad et l'irlandais calh « bataille » ; Leiiceiias ou Louceiiiis semble dérivé du mot celtique qui est devenu en gallois lluched éclairs ; Segomo semble une forme abrégée du nom d'homme gaulois Segomaros ou du nom de lieu gaulois Segodiimim ; Toiitates est un dérivé du mot qui est devenu en irlandais tiiaih peuple, en breton tud gens ; Sinatls est à comparer au nom d'homme gaulois Sinorix; Bello-diinmis dont le premier terme se trouve dans Bello-vesus (cf. pour 1 = 11 le doublet Belaiiilla, BeUatiilhis) ; Coudâtes dérivé du nom de lieu Condaie Gondé qui signifie confluent ; ]\odons qui semble être le même personnage que le roi irlandais Niiada à la main d'argent et que les Gallois Niidd et Lladd à la main d'argent (i) ; Rigisainus dont le second terme entre dans Samo-rix,

Parmi les épithètes de Mercure : Aruerno-rix signifie roi des Arvernes ; Arverniis est le nom du peuple gaulois bien connu; Ate-sinerlas est un nom dont on retrouve le premier terme dans les noms gaulois Ate-boduus, Atespatas et le second terme dans Smertii-litanus, Ro-smerta'i Diimias est le nom de la montagne du Puy de Dôme ; Mocciis est la forme ancienne du breton moch cochon ; Vasso-caletiis est formé de deux mots celtiques : vassos, actuellement en breton gwaz garçon et Caletes nom de la

(l) H. d'ÀRBOis DE- JuBAiNviLLB, Cours de littérature celtique, t. II, p. i55.

peuplade gauloise qui occupait le pays de Gaux ; Vellaiiniis est conservé comme second terme dans le nom propre breton Gat-wallaun qui signifie brave au combat.

Parmi les surnoms d'Apollon : Anextio-marus qui a pour second terme l'adjectif maros, en breton meur grand; dans Cobledii-Utaviis, le second terme est apparenté h-Uianus de Smeriii-Utanus ; Mogounus est apparenté au nom gaulois Mogetilla; Vero-latus k Vero-chinum ; Vindonnus dont le premier terme se trouve dans le nom de ville celtique Vindo-bona et est conservé en irlandais sous la forme Jlnd, en breton sous la forme .giienii blanc ; les deux termes deToutio-rix sont celtiques. M

Les surnoms de Jupiter s'expliquent difficilement dans les langues celtiques ; il en est de même de ceux d'Hercule, de Silvain et de Minerve à l'exception peut-être du surnom Beli-sama que l'on peut comparer pour le second ierme h. Rigi-samiis.

Ces exemples suffisent à démontrer que la plupart de ces surnoms appliqués en Gaule aux dieux romains, sont d'origine celtique. On peut se demander quelle en est la valeur. Cette valeur est évidemment variable. Certains de ces surnoms sont employés tantôt comme épithètes, tantôt seuls. Tels sont : Borvo, Grannus, Belenus, Segomo, Camulus, Belatucadrus, Nodons (Nodens ou Nudens) (i), Sulis, Belisama. Dans ce cas, il est probable que ces surnoms sont les noms mêmes des divinités celtiques. Quelquefois le surnom a une signification locale : Aruerniis Arverne, Clmhrianiis de Gimbrie, Condates de Condé, Pœninus des Alpes Pennines ; il est alors vraisemblable que nous avons affaire à une divinité romaine, objet d'un culte local. Restent les surnoms qui n'ont pas un sens local et qui ne s'emploient que comme

(i) Corpus inscriptiomim latinamm, t. VII, p. 42, n°' i38, iSg^ i4o.

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opitlièles. Un certain nombre d'entre eux peuvent designer des divinités gauloises que l'on a assimilées a celles des divinités romaines qui avaient des attributs analogues.

L'étude des inscriptions gallo-romaines complète donc et rectilie le texte de César. Les dieux romains auxquels les dieux gaulois ont été assimilés sont bien Mercure, Mars, Apollon, Jupiter et Minerve. Il faudrait y ajouter peut-être Hercule et Silvain. Le nom de Mercure est bien moins fréquent dans les inscriptions que celui de Mars. Peut-on en conclure qu'à l'époque gallo-romaine le grand dieu des Celtes était, comme à l'époque des invasions, un Mars plutôt qu'un Mercure? Ou bien, pour adopter la séduisante hypothèse de M. Jiillian (i). Mars et Mercure ne seraient-ils que deux aspects différents du même dieu qui présidait à la fois aux travaux de la guerre et à ceux de la paix? Tite-Live (2) nous a vaguement conservé le souvenir d'un roi des Celtes Ambigatus ou Ambicatus (3) qui avait réuni sous sa domination vers la fin du cinquième siècle avant notre ère une grande partie de l'Allemagne actuelle et de l'Autriche, la France moins le bassin du Rhône, et près des deux tiers delà péninsule ibérique (4). Il est possible que l'unité politique ait alors été complétée chez les Celtes par une sorte d'amphictyonie religieuse, etque les diverses nations celtiques aient reconnu un dieu suprême protecteur de toute la race. Quand l'empire d' Ambicatus se fut démembré et que le lien qui unissait les tribus des Celtes se fut relâché, les dieux locaux, dont le prestige avait dû quelque temps céder à l'autorité du dieu suprême, furent de nouveau l'objet d'ex-votos et de dédicaces.

(i) Revue des études anciennes, t. IV, p. 109.

(2) Livre V, ch. xxxiv.

(3) Cette forme est due à Whitley Stokes.

(4) H. d'ÂRBOis DE JuBAiNviLLE, Cours de littérature celtique t YI, p.. 223-229,

A côté des dieux qui ne nous sont connus que sous des noms latins accompagnés ou non d'épitliètcs celtiques, on trouve, tant chez les écrivains que dans les inscriptions, les noms celtiques de quelques divinités. C'est d'abord chez Lucain les vers célèbres où il énumcre trois divinités celtiques: Taranis dont l'autel n'est pas plus doux que celui de la Diane scythique, le cruel ïeutatès que l'on apaise par un sang alïreux, et l'horrible Hésus aux sauvages autels (i). Taranis est à comparer au Deo Taranucno (( fils de Taranus » d'une inscription (3) et s'explique sans doute par le gallois iaran « tonnerre ». Nous avons déjà trouvé, comme épithcte de Mars, ïoutates qui est une variante de Teutatès. Nous parlerons plus loin de l'Esus de l'autel de Paris dont le nom forme le premier terme des noms d'hommes gaulois Esi}~geniis^ Esa-nertus. Peutêtre Lucain nous donne-t-il ainsi les noms celtiques de s dieux assimilés aux grands dieux des Romains. Taranis serait un Jupiter ; Teutatès un Mars ; cependant les scholiastes de Lucain identifient Teutatès à Mercure (3). D'autre part, le culte d'Esus, Taranis, et Teutatès semble être localisé chez quelques peuplades gauloises (4).

Lucien nous apprend que les Celtes donnent à Héraclès le nom d'Ogmios: '( Ils le représentent sous la forme d'un vieillard très âgé, chauve sur le sommet de la tête ; le peu de cheveux qui lui restent sont entièrement blancs. Il a la peau ridée et brûlée par le soleil au point d'être noire. Il est revêtu de la peau de lion ; il tient la massue dans sa main droite; de la gauche il présente un arc tendu; un carquois est suspendu à son épaule. Cet Héraclès vieillard attire à lui une multitude considérable qu'il tient

(i) Pharsale, 1, 444-446.

(2) Corpus inscriptionum kitinaram, t. XIII, n° 6094.

(3) Cf. JuLLiAK, Revue des études anciennes, i. IV, p. ii3 et suiv.

(4) S. Reinagh, Revue Celtique, t. XVIÎI, p. 137-149.

l8 LA RELIGION DES CELTES

attachée par les oreilles ; les liens dont il se sert sont de petites chaînes d'or et d'ambre, d'un travail délicat et semblables à des colliers de la plus grande beauté. Malgré la faiblesse de leurs chaînes, ces captifs ne cherchent point à prendre la fuite, quoiqu'ils le puissent aisément, et loin de faire aucune résistance, de roidir les pieds, de se renverser en arrière, ils suivent avec joie celui qui les guide ; ils le comblent d'éloges ; ils s'empressent de l'atteindre ; ils voudraient même le devancer et par cette ardeur ils relâchent leur chaîne; on dirait qu'ils seraient fâchés de recouvrer leur liberté. Ce qu'il y a de plus bizarre dans cette peinture, c'est que l'artiste, ne sachant où attacher le bout des chaînes, car la main droite du héros tient une massue, la gauche un arc, a imaginé de percer l'extrémité de la langue du dieu et de faire attirer par elle tous ces hommes qui le suivent. Héraclès, le visage tourné vers eux, les conduit avec un gracieux sourire (i). » Nous retrouvons le dieu Ogmios dans la littérature épique de l'Irlande, en la personne d'Ogmé, un des champions des Tuatha De Danann, dont l'épithète ordinaire est grianainech, (c à la face du soleil » l'inventeur de l'écriture oghamique (2). Le texte de Lucien nous donne un exemple intéressant de la méthode suivie dans l'assimilation des dieux celtiques aux dieux étrangers. Ces assimilations sont semble-t-il, encore plus superficielles qu'on ne le pouvait supposer. Un dieu grec s'appelle Héraclès ; c'est le dieu de la force virile ; on le représente d'ordinaire sous la forme d'un homme fort, barbu ou imberbe, tantôt assis avec une expression de lassitude ou de courage satisfait, tantôt debout, animé d'un mouvement impétueux, appuyé sur la massue, la peau de lion drapée sur le bras gauche. Un dieu des Celtes s'appelle Ogmios ; c'est le dieu de l'élo-

(i) Héraklès, i-3. /

(2) Zeoss, Grammatica celtica, 2^ éd., p. i note.

quence ; on le représente sous la forme d'un vieillard arme d'un arc, conduisant avec sa langue les hommes enchaînés par les oreilles. Il a suffi, qu'un peintre, voulant manifester aux yeux la force de l'éloquence, eût ajouté a. Ogmios la massue et la peau de lion d' Héraclès, pour qu'on regardât Ogmios comme l'Héraclès gaulois et qu'on établit entre les deux divinités un rapport fondé uniquement sur un attribut symbolique.

Dion Gassius (i) signale le culte chez les Bretons, de Boudicca d'une déesse de la Victoire, Andate où Andrastê à laquelle on offrait des sacrifices humains. Le nom de cette déesse semble une mauvaise leçon du nom grec 'ASpâcTTV) a l'Inévitable » , traduction ou défiguration d'un nom celtique (Cf. Andarta, déesse des Voconces).

Les inscriptions nous font connaître encore les noms d'autres divinités celtiques qui n'ont point été assimilées à des divinités romaines. Nous avons déjà parlé de Borvo, Grannus, Belenus, quelquefois assimilés à Apollon ; de Gamulus, Belatucadrus, Noclons, Segomo, quelquefois assimilés, à Mars ; de Belisaraa, Sulis, quelquefois assimilées à Minerve. Deux inscriptions des Pyrénées nous font connaître le nom d'un dieu Abellio, au datif Abellioni (2) ; ce nom peut être d'origine celtique. Une dédicace votive porte le nom d'une déesse auquel manque la lettre initiale : aihiiboda.se ; on a restitué un c et comparé Cathiibodaœ à Bodb héroïne de l'épopée mythique irlandaise (3). Les déesses-mères, Maires ou Matrones, auxquelles sont adressées en Gaule de nombreuses dédicaces semblent être des divinités spéciales aux Celtes et aux Germains. Elles sont souvent groupées par trois.

Les inscriptions les plus intéressantes sont celles qui sont jointes à des monuments figurés. Parmi ces monuments

(i) Histoire romaine, lxii, 6, 7.

(2) A. Bertrand, La relùjion des Gaulois, p. i46.

(3) Revue celtique^ t. I, p. 82-57.

les plus curieux sont les autels trouvés à Paris en' 1710, et conservés au musée de Gluny. Une des faces de ces autels représente un dieu à tête humaine ornée de^ deux cornes de bélier ; le nom gravé au-dessus de la sculpture est Cernunnos. Une autre face représente un bûcheron abattant un arbre et porte le nom d'Esus. Une troisième face est ornée d'un taureau sur lequel sont perchés trois oiseaux ressemblant à des grues, deux sur le dos, un sur la tête du taureau ; le fond du bas-relief est constitué par des feuillages ; l'inscription porte ïauvos ïrigauanus qui s'explique facilement par l'irlandais tarhh, le breton tarv taureau; l'irlandais et le breton iri trois; le breton et gallois garaii grue, et signifie le « Taureau aux trois grues. » Sur un*e quatrième face est figuré un homme barbu armé d'une massue dont il menace un serpent. On y lit 1q nom gaulois Smertullos (i). Les autres faces des autels portent Jupiter, Castor, Pollux et Volcanus.

On a rapproché les diverses figures de ce monument des représentations analogues. L'autel de Reims nous ffre un dieu assis, les jambes croisées, pressant de la main droite un sac d'où s'échappent des graines que mangent un cerf et un taureau figurés à la partie inférieure du bas-relief; ce dieu a sur là tête des bois de cerf; à sa droite est un Apollon ; à sa gauche un Mercure. Ce. dieu à caractère semi-humain semi-bestial se retrouve sur le chaudron de Gundestrup conservé au musée de Copenhagùe. On peut y comparer le dragon à tête de bélier qui orne des autels tricéphales, la face latérale de la niche d'un Hermès et le chaudron de Gundestrup (2) ; et peutêtre, dans l'histoire mythique de l'Irlande, les Fomoré, antagonistes des Tuatha De Danann et peuple enva-

(i) H. d'ÂRBois DE JuBAiNViLLE, Revue urchéologique, 1900, lO p. 66-74.

(2) A. Bertrand, op. cit., p. 3i5-3l7, 368, planche XXX.

liisseur, qui portent répitliète de gohorchind « à tête de

chèvre » (i).

Sur l'autel de Trêves est figure un iDÙcheron abattant un arbre. Sur les branches de cet arbre sont perchées trois grues et on aperçoit dans le feuillage une tète de taureau. C'est évidemment une représentation abrégée du mythe représenté sur deux faces de l'autel de Paris: M. S. Reinach a comparé les deux autels et démontré que Tarvos Trigaranus et Esus appartenaient à jla même scène (2). L'interprétation de cette scène présente de grandes difficultés. M. d'Arbois de Jubainville (3) a eu l'ingénieuse idée d'en chercher la survivance dans deuk 'épisodes de la principale épopée du cycle d'Ulster, l'Enlèvement des vaches de Cualngé. Dans l'un de ces épisodes, Gùchulainn, le champion d'Ulster,abat des arbres pour retarder la marche de l'armée ennemie. Dans un autre épisode, la fée Morrigu, sous la forme d'un oiseau, conseille la fuite au taureau Donn. Il y aurait là la mise en action d'une ancienne tradition celtique dont l'écho serait venu jusqu'en Irlande. Le nom d'homme gaulois Donnotaurus qui semble bien signifier « taureau Donn » est encore une preuve de la communauté des légendes entre les Gaulois et les Irlandais. Mais la légende irlandaise ne saurait nous renseigner sur la signification primitive du mythe du bûcheron et du taureau^ux trois grues.

L'autel de Sarrebourg étudié récemment par M. Salomon Reinach (4) représente un personnage debout, tenant de la main gauche un maillet à longue hampe et de la main droite un vase. A sa droite est une fehime de même grandeur, complètement drapée, tenant de la main

(i) H. d'ARBOis de Jubainville, Cours de littérature celtique, t. Il,p. 95,

(2) i?euHc ccW</«5, t. XVIII, p. 25-3-266.

(3) Revue celtique, t. XIX, p. 245-25o.

(4) Revue celtique, t. XVII, p. 45 et suiv.

gauche levée une longue hampe surmontée d'une, espèce d'cdiculc et abaissant la main droite, c[ui lient une patère, vers un autel. Une inscription placée au-dessus du Lasrelief nous apprend que le dieu s'appelle Sucellos et sa -parèdre Nantosuelta. Si le second nom est assez obscur, quoiqu'on puisse rapprocher Ncuiio de l'Irlandais Net guerrier de l'épopée irlandaise, Sucellos est évidemment celtique ; le premier terme se retrouve dans les noms gaulois Sii-canis, Sii-essiones, et le sens du mot semble être « qui frappe bien » ou « qui a un bon marteau ». Le dieu au maillet est une divinité dont l'on a trouvé d'autres représentations qui le plus souvent ne dilTcrent guère du Sucellos de Sarrebourg. La plus singLilière représente un dieu barbu revêtu d'une peau de lion, s'appuyant de la main gauche sur une hampe et tenant de la main droite un vase ; derrière lui se dresse audessus de sa tête un énorme maillet dans lequel sont fichés cinq maillets plus petits rangés en demi-cercle. M. de Barthélémy pense que le dieu au maillet est le.Dispater légendaire des Gaulois (i). Quant au dieu figuré avec une roue sur l'épaule ou à ses pieds, Mv H. Gaidoz le regarde comme le dieu gaulois du Soleil; mais les représentations qu'on en a conservées n'ont point d'inscriptions et il nous est impossible de savoir si cette divinité portait un nom celtique ou non. L'origine celtique ne peut pas non plus être démontrée pour les divinités tricéphales de Reims, de Dennevy, de Beaune et la singulière statuette d'Autun (2).

La déesse romaine Epona représentée souvent sous la forme d'une femme assise sur un cheval est sans doute une

,(i) Revue celtique, 1. 1, p. 1-8 *, cf. XXII, p. iBg-iôii. (2) A. Bertrand, La religion des Gaulois, p. 3i6, 317, 3i8 et planches XXVII, XXVIII.

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divinité d'origine celtique (i); son nom s'explique par le breton ebeiil poulain ; cf. le mot gaulois epo-recUas « con-

I ducteurs declievaux », que Pline l'Ancien (2) nous fait

5 connaître.

1 Nous avons quelques représentations des divinités des

1 eaux ; un fragment d'une statue de la déesse Sequana ; un buste d'une divinité appelée Dlrona (par un cl barré, spirante dentale souvent représentée par s de l'alphabet latin). Mais parmi toutes les nymphes des eaux auxquelles des ex-voto ont été ofTerts en Gaule : Acionna, Aventia, Carpunda, Clutonda, Divona, Ura, il en est peu dpnt les noms soient celtiques. Les fleuves divinisés Icaunis, Matrona (3), portent des noms qui peuvent être antérieurs à l'occupation de la Gaule par les Celtes, et qui en tout cas ne s'expliquent pas facilement parles langues celtiques. Le Rhin dont Virdomarus se vantait d'être issu (4) a-til été dénommé par les Celtes, et le culte dont il était l'objet a-t-il été inauguré ou continué par les Celtes? Nous ne pouvons répondre h. cette question.

Faut-il regarder comme celtiques les noms des divinités des montagnes : Vosegus dieu des Vosges, Arduinna déesse des Ardennes (5) ?

Deux inscriptions témoignent du culte rendu. à une ville divinisée : Bibracte, la métropole des Eduens (6). D'après M. H. d' Arbois de Jubainville (7}, le nom de Ljon, Lugu-

(i) S. Reinach, Epona, Revue archéologique, 1895, t. XXVI, p. 163-195, 009-335.

{2) Histoire naturelle, li\Te m, 21,2.

(3) A. Bertrand, Lu religion des Gaulois, p. igB.

(4) PrOPEGGE, IV, io,4i.

(5) Corpus inscriptionum latinaram,Yi, 46 ; Corpus inscriptionum rhenanarum, 589. '

(6) Bévue celtique, t. I, p. 3o6-3i9.

(7) Revue celtique, t. X, p. 238.

a4 I"V RELIGION. DES CELTES

dunum, dont le second terme est le nom celtique bien connu dunos, on irlandais dun forteresse, avait pour prc- ' niior terme le nom d'un dieu gaulois Lugus. On a trouvé . dans deux inscriptions le nom de génies Lugoves (i), qui est le pluriel en celtique de Lugus. Dans l'épopée irlandaise, Lug, le bon ouvrier capable d'exécuter tout ouvrage qu'on lui confie, a gardé sans doute quelques trails de son ancêtre gaulois Lugus, sans qu'il soit possible de restituer avec quelque précision la physionomie de celui-ci. Les divinités celtiques sont souvent, dans les dédicaces, groupées deux à deux, un dieu et une déesse. Nous avons déjà cité Sucellos et Nantosuelta. On trouve de plus dans les inscriptions gallo-romaines Mercure associé à Rosmerta (2), déesse dont le nom est certainement celtique, cf. Smertullos ; Borvo, le dieu de Bourbonne-les-bains,de Bourbon-Lancy et d'Aix-les-Bains, associé à Damona ; Apollon associé à Sirona, la nymphe des eaux ; Mars associé h Nemetona, dont le nom rappelle celui de Nemon, fée guerrière de l'épopée irlandaise (3).

Ce dualisme n'a rien de particulier aux Celtes. On le trouve fréquement ailleurs. Le groupement des divinités en triades a plutôt un caractère celtique. Nous avons parlé plus haut de l'autel de Reims, où un dieu cornu ligure avec Apollon et Mercure ; on peut citer encore l'autel de Beaune et l'autel de Dennevy ; dans chacun de ces autels figurent trois personnages dont un tricéphale. Le dieu tricéphale lui-même semble une représentation- réduite de la triade. On a souvent fait remarquer que Teutates, Esus et Taranis,les trois divinités sanguinaires citées par Lucain, pouvaient constituer une triade. Ce qui fait

(i) Revue celtique; t. Yl, p. 488-490; Cf. Cours de littérature celtique, t. II, p, 178.

(2) ihid., t. XVIIL p. i43, 256.

(3] H. GrAiDOz, Religion des Gaulois [Encyclopédie des soiences religieuses, t. V, p. 432.

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que l'on est tente de regarder la triade comme une conception celtique, c'est que la triade est dans la littérature des Bretons du Pays de Galles un genre de composition qui a eu un grand succès et qui a été appliqué au droit, à la littérature, à rinstoire. Mais la plus ancienne triade galloise provient d'un manuscrit du xif siècle et chez les Irlandais la triade n'a point eu la fortune prodigieuse qu'elle eut clicz les Gallois. Saurons-nous jamais si quelque lien relie la triade religieuse des Gallo-Romains au genre littéraire si en honneur chez les Bretons d'Outre-Manche? Pour terminer ce qui a trait aux divinités celtiques et à leur représentation, il faut dire quelques mots deicërtains signes symboliques que l'on trouve sur divers monuments. On a depuis longtemps renoncé à voir dans les monuments mégalithiques l'œuvre d'un peuple celtique et les cupules creusées dans ces monuments et environnées d'un nombre plus ou moins grand de lignes circulaires ne sauraient appartenir à notre sujet. Mais il est possible que les Celtes aient anciennement attaché une idée religieuse au siuastika ou croix gammée s(insi appelée parce qu'elle est formée de quatre gammas grecs dont la barre horizontale est tournée dans le même sens ; ce signe est souvent associé à la roue ou rouelle formée d'un cercle et d'un nombre variable de rayons, que l'on trouve aussi employée seule. On trouve la croix gammée sur des médailles et des monnaies gauloises (i), quelquefois associée à une tête d'Apollon ; et aussi sur des cippes sans inscriptions de la région pyrénéenne, et des stèles irlandaises du vu'' siècle (2). On sait que la croix gammée se trouve sur les vêtements de plusieurs personnages représentés sur des peintures des catacombes, où elle semble bien n'avoir qu'une valeur ornementale. Quant aux rouelles, on les trouve figurées

(1) E. HucHER, L'art gaulois, t. II, p. io5, 106, i34.

(2) A. Bertrand, La religion des Gaulois, pi. XIII.

avec la croix gammée sur les cippes pyrénéens dont nous venons de parler ; dans de nombreuses enceintes gauloises, on a trouvé en abondance des rouelles en or, en argent, on bronze, en plomb qui servaient sans doute d'amulettes et étaient peut-être, comme l'a pensé M. H. Gaidoz, un symbole du culte du Soleil (i). Rien ne nous prouA'e que les Celtes l'aient ainsi interprété.

Ainsi donc, divinités à noms et à attributs romains, divinités gallo-romaines à noms celtiques, triade de Lucain, Ogmios de Lucien , symboles dont nous ne pouvons pénétrer que par conjecture la signification, voilà les éléments dont se compose le panthéon celtique. Si nous essayons de restituer la physionomie de ces divinités mystérieuses, il faut nous les figurer, non j3as semblables aux mythiques habitants de l'Olympe grec dont chacun représente une idée distincte, force de la nature, ou conception de l'esprit, mais plutôt apparentés aux dieux rustiques et guerriers du Latium, dont les aspects sont multiples et les pouvoirs variés. A l'époque des grandes invasions, les dieux des diverses tribus gauloises étaient sans doute presque exclu siA^ement des dieux guerriers. Lorsque les Celtes s'établirent à demeure dans les pays qu'ils avaient conquis, ces mêmes dieux eurent à protéger les villes fortes et les maisons de culture répandues sur le territoire, à distribuer la pluie et le soleil aux champs fertiles, ainsi qu'aux forêts immenses et impénétrables ; dans la Cisalpine et dans la province romaine, de bonne heure ils présidèrent aux transactions et aux échanges. que faisaient les Gaulois avec les marchands romains et les négociants grecs de Marseille; enfin, de temps à autre leur vertu guerrière se réveillait lorsqu'il fallait défendre l'indépendance du

(i) H. Gaidoz, Etudes sur la mythologie gauloise. Le dieu gaulois du Soleil et le symbolisme de la roue, (extrait de la Revue archéologique, i884, i885).

pays, ou essayer de secouer le joug des vainqueurs. Et l'on conçoit que les Romains, étonnes de la multiplicité des attributs de ces divinités complexes, ne surent s'ils devaient les appeler Mars ou Mercure, ou Jupiter ou Apollon ou Minerve, et essayèrent de rattacher au nom d'un dieu ou d'une déesse du panthéon hellénique et romain chaque aspect différent des divinités celtiques.

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