‹ La religion des contemporainsChapitre 10 sur 11 · A UN PRETRE · texte numérisé non relu

A UN PRETRE

La grâce, vous le savez, est un des plus grands mystères de notre foi ; et la vie surnaturelle, comme la vie naturelle, se développe dans le secret.

Pendant qu'un grain se cache sous la terre, nous ne savons pas quand il brise son écorce et commence à allonger sa faible pousse pour chercher la lumière inconnue qui l'attend au dehors.

Une force toute-puissante, irrésistible, guide la tendre tige et lui fait trouver son chemin dans l'obscurité, jusqu'au moment où elle perce la terre et voit le ciel resplendissant au-dessus de sa tête. Si une telle petite plante possède le sentiment de la vie, nousTignorons ; mais il me semble que l'éblouisfement et la joie de ses feuilles, en voyant le ciel inondé de soleil, ne seraient pas si grands que la joie d'une âme qui a cherché la vérité à travers les obscurités et se voit enfin inondée de la lumière de l'Eglise.

Comment est-elle arrivée à ce bonheur ? Quand at-elle commencé à chercher la lumière inconnue ? Quels ont été les aides qui sont venus à son secours ?

Ceci reste un secret, profond comme le secret de la vie.

Seule, la force toute-puissante de Dieu peut tirer une âme de l'obscurité et de l'ignorance qui ^entourent, comme il conduit une faible plante à travers la terre noire pour la faire éclore sous le soleil du printemps.

Alors ce n'est pas une explication de choses inexplicables que je vais vous donner ; mais je me ferai un heureux devoir de vous parler des pensées et des sen-

timents que j'ai éprouvés, pendant ce temps de tâtonnements et d'obscurité où je cherchais, sans le connaître, le chemin qui conduit à la vraie lumière.

Ce fut donc dans ma première jeunesse, en Italie, que l'Eglise se dressa pour la première fois devant moi, comme une vision inconnue (1). Rome était bien alors Rome, la ville sainte, l'oasis de la paix, où tous les peuples se réunissent pour oublier leurs querelles et adorer ensemble dans le sanctuaire central du christianisme. Presque tous les jours on célébrait quelque grande fête dans une des nombreuses églises de Rome. Des magnifiques processions, des messes pontificales édifiaient le peuple italien, ce peuple au fond si profondément catholique.

A cette époque de ma vie, j'ignorais absolument tout ce qui concerne la religion catholique.

Je n'avais pas la moindre idée de ses dogmes, de ses cérémonies, et j'ignorais même jusqu'à la signification de la sainte messe. Alors je ne regardais les belles fêtes de l'Eglise que comme autant d'expressions d'un culte étranger dont je n'avais pas la clef.

Il v avait pourtant deux choses qui me frappaient

(1) « Ce fut à Paris que, pour la première fois de ma vie, je fus tout d'un coup frappée de l'immense puissance de l'Eglise catholique. A dater de ce jour, à mesure que, dans notre voyage. j'avançais vers le Midi à travers des pays catholiques, une sensation de bien être pénétrait dans mon âme et quelque chose la remplissait qui me faisait comprendre combien elle avait été vide jusque là. Il me semblait que Jésus-Christ n'avait pas entièrement quitté la terre, et cela me fit commencer à l'aimer. » {Le Travail d'une cane, par lady Fcllertos, édition de M™c Augustus Craven, page 10.)

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plus que toutes les solennités dont je fus témoin.

Ce fut principalement le sentiment mystique et incompréhensible d'une présence vivante (1).

Fût l'église pleine ou parfaitement vide, toujours j'éprouvais très fort ce sentiment de la présence réelle d'une vie invisible qui remplissait le sanctuaire de son tune. Tandis que dans les églises protestantes je ne voyais qu'un édifice plein ou vide, suivant le nombre de personnes qu'il contenait. Un autre fait qui me toucha profondément le cœur, fut la vue d'un peuple s'agenouillant devant Dieu. Est-il, me disais-je, une autre attitude qui puisse convenir à. nous, pauvres pécheurs, quand nous osons parlera Xotre-Seigneur ? Et j'éprouvai dès lors une édification toute nouvelle en rn'agenouillant. moi aussi, dans l'église.

(ij «C'est à la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie que je dois ma foi... J'attribue aujourd'hui le sentiment extraordinaire de ferveur que j'éprouvais dans les églises catholiques à cette présence divine que j'ignorais alors. J'en fus saisie le jour où je mis les pieds h Notre-Dame de Paris (la première église catholique où je sois entrée . Je l'éprouvai plus vivement encore àChambéry. A Bologne, dansl'église San Petronio, elle fut si vive que je pus à peine me contenir, et dans toutes les églises où je suis entrée depuis, le même sentiment m'a toujours envahie. Il était alors si impérieux que si je n'avais pas été habituée à exercer sur moi-même un empire extrême, je serais tombée à genoux sur la pierre dès que j'entrais dans une église catholique, et j'avais recours à toutes sortes de moyens pour m'agenouiller sans être vue Ne sachant pas qu'on conservait l'hostie dans le Tabernacle, je ne pouvais me rendre compte de cette étrange sensation qu'en l'attribuant à la sainteté d'un lieu où la prière était continuelle. et c'était par l'absence de prières seulement que je m'expliquais une tristesse et une horreur singulières que j'éprouvais lorsque j'entrais dan- une église soit abandonnée, soit en réparation. C'était au point que lorsque je voulais exprimer qu'un lieu me semblait désolé, je disais quHlressemblait aune église abandonnée. » [Le Travail d'une âme, par lady Georgina Fulllrton. d'après Mm# Craven, pages 14-13.

Mais la vision de l'église ne tarda pas à disparaître. Elle pâlit avec la vue de cette belle Italie qu'il me fallait quitter pour retourner vers le Nord.

Il ne me resta qu'un doux souvenir comme celui d'une personne inconnue, rencontrée dans un voyage, qui nous a frappés par une physionomie exceptionnellement sympathique. On éprouve, un moment, un vif désir de la connaître, mais on la sait d'une haute naissance, d'une nationalité étrangère ; on n'a pas le courage de s'en approcher. On regarde et admire en silence. On se quitte et on oublie.

Jusqu'à ces dernières années on a pu vivre, dans la Scandinavie, toute sa vie sans avoir eu l'occasion de faire la connaissance d'un seul catholique, sans trouver un seul livre catholique sur son chemin.

C'est pourquoi la plupart des protestants du Xord n'ont qu'une idée extrêmement vague du catholicisme. Quand la vie commence à rouler ses grosses vagues qui avancent pour nous engloutir, je crois que tout coeur humain regarde autour de soi pour trouver du secours.

Dans nos faiblesses, nos chutes, nos douleurs, nous avons tous un immense besoin d'appui, et nous étendons les mains pour trouver un guide puissant qui nous conduise sûrement entre tous les périls de la vie. Les personnes assez malheureuses pour ne point connaître le guide spirituel que Dieu nous a donné dans son Eglise, le cherchent ailleurs, et j'étais de ce nombre.

Je cherchais dans les hommes, dans les livres des différentes confessions, cette puissance spirituelle qui pût me servir de guide, de conseiller, déjuge, pour me faire avancer dans la bonne voie.

Je lisais beaucoup et écoutais les opinions religieuses des apologistes les plus différents : luthériens et prédicateurs de la Suisse réformée, pasteurs de l'Eglise d'Angleterre et de différentes sectes d'Amérique, afin d'arriver à une parfaite conception de ce christianisme qui doit être la loi do l'humanité entière. J'ai trouvé dans mes recherches de belles pensées, des idées élevées, des maximes chrétiennes, surtout chez les prêtres de l'Eglise d'Angleterre, où je fus souvent frappée de la clarté de leurs raisonnements et de la morale pratique de leurs enseignements (1). Mais, après les avoir étudiées de plus près, toutes ces différentes confessions ne me semblaient toujours que des fragments.

Souvent des fragments très beaux, mais toujours des fragments (2), comme on voit de belles colonnes, des marbres précieux et d'autres restes d'un édifice brisé. Chaque détail, en nous parlant de la beauté de Tensemble de cet édifice, nous donne aussi le vif regret de ne le pouvoir jamais contempler dans sa majestueuse harmonie. Enfin, je fus convaincue que chacune des différentes confessions possède peut-être une partie de la vérité ; quant à la pleine vérité, il me semblait impossible à l'esprit humain do îa saisir. C'est pourquoi j'abandonnai peu à peu tous les livres religieux. Les seuls que je gardai toujours furent Y Imitation de Thomas A-Kempis (de laquelle on avait retranché tout

(l)«Et cependantje sens que cette théorie anglicane me trouble encore et qu'elle se dresse entre monàme et le repos. »(£e Travail d'une à me.)

(2) « La doctrine de salut telle que je la conçois ressemble à un instrument divin composé de trois cordes. Les réformateurs en ont brisé deux. Seuls les catholiques les ont toujours fait résonner toutes les trois, et ont maintenu ce puissant accord qui, si l'une ou l'autre des trois cordes lui manque, n'est plus qu'un son fragmentaire et incomplet. » Le Travail d'une dmet page 108.)

ce qui concerne la sainte messe) et Y Esprit du christianisme de Fénelon, traduit et rédigé par un prédicateur luthérien.

Ces deux livres me contentaient parfaitement, mais, chose étrange et incompréhensible ! je ne réfléchissais jamais que justement ces deux livres avaient été écrits par des auteurs catholiques I Je me disais seulement : Voilà le christianisme dans sa pureté !

Pourtant les livres, jusqu'au livre suprême, ne nous suffisent pas dans la vie (1) ; et je me sentais toujours, au point de vue spirituel, abandonnée comme dans un désert. J'eus à cette épcque le bonheur de faire la connaissance des Sœurs de Saint-Joseph à Stockholm, et simultanément d'un des prêtres catholiques de la même ville.

Les Sœurs de Saint- Joseph ne me prêchaient jamais, à vrai dire ; elles ne me parlaient même pas de religion.

Ce fut leur existence, leur vie sérieuse, pleine d'une gravité innocente, le sacrifice absolu d'elles-mêmes, qui me frappa comme une vraie réalisation de la vie chrétienne.

Quant au prêtre catholique, il fut avec moi très réservé. Il paraissait même parfois ne pas vouloir s'occuper de moi. Lorsque, plus tard, je lui demandai la raison de sa conduite, il me répondit :

« Quand on voit que l'Esprit-Saint travaille dans une

( i a S'il m'était possible de me persuader que la Bible, interprétée par le libre examen, est une règle de foi qui a pu convenir à tous les temps, qui est appropriée aux besoins des nations civilisées comme des nations sauvages, aux ignorants comme aux savants, et que toujours elle a été accessible aux pauvres comme auxricbes, aux simples comme aux sages, alors je dirais : « Cestbien », et je n'en chercherais pas d'autre. Mais si elle n'est rien de tout cela »... Le Travail d'une âme, pages 43-46. )

âme, ce qu'il y a de mieux, c'est de le laisser faire. Il achèvera son œuvre sans notre secours. » Et on me laissa dans la solitude et le silence.

Pourtant il me semblait déjà, comme l'écoutent les gens qui creusent un tunnel, entendre de l'autre côté les contre-coups qui annoncent l'approche de la délivrance. Et, subitement, voilà les derniers blocs qui tombent ! C'est la lumière ! c'est le soleil ! c'est le ciel !

Enfin, elle est là, devant nos regards ravis, cette terre promise, souriante dans la beauté du printemps, et saluée par un cri de notre âme (1).

Quand je commençai à m'instruire chez un prêtre catholique, j'étais déjà bien catholique, c'est-à-dire convaincue que le principe d'autorité est le fondement de l'Eglise chrétienne.

Les premiers habitants de ma nouvelle patrie qui vinrent à ma rencontre furent les saints et les saintes.

Ils me parurent en une procession infinie, resplendissants dans leur beauté impérissable.

Leur vie m'inspira une consolation toute nouvelle. Ils ont tous été hommes et femmes comme nous autres, et pourtant ils ont déjà obtenu en cette vie une si grande perfection dans l'amour !

Et quand je leur demandai : a Qui a élevé vos âmes à une telle beauté ? 9 tous les saints et les saintes s'inclinè-

(1) «Aussi, lorsque, ensuite, je ramène mes regards vers l'Eglise catholique, j'éprouve un transport ardent de joie et de reconnaissance, car là je retrouve la main de mon Dieu I Là. je puis être satisfaite. »(£e Travail d'une ame.par lady Fullerton. )

rent et me répondirent unanimement : a Nous sommes les enfants fidèles de l'Eglise (1). ))

Oui, certes, cette sainte Mère a pu seule engendrer de tels enfants ! J'ai connu beaucoup de personnes douées d'une grande élévation morale, de vertus très solides ; mais précisément parce que j'ai su apprécier les bonnes et belles qualités des âmes sincères, j'ai aussi conçu l'auguste supériorité des vertus héroïques qui créèrent les saints.

D'ailleurs, ce ne furent pas seulement les caractères et les vies des grands saints, canonisés par l'Eglise, qui m'inspirèrent telle admiration , mais ce furent aussi ces légions d'évêques el de prêtres, de sœurs de charité, de religieux et de religieuses de toutes les congrégations, qui, suivant les conseils évangéliques, se sont sacrifiés et se sacrifient, corps et âme, pour se donner tout à Dieu.

Combien de fois ne lisons-nous pas dans la Vie des Saints l'admiration qu'ils ont éprouvée pour leurs confrères dans l'Eglise ! Combien de fois n'entendonsnous pas leur éloge de leur confesseur, de quelque petite sœur de charité inconnue, de quelque jeune religieux qui mène une vie angélique dans l'obscurité !

Ce grand saint Vincent de Paul ne nous parle-t-il pas d'une petite sœur de charité qui, mourante, n'avait pas d'autre faute à confesser que son angoisse d'avoir servi les pauvres avec trop de joie !

Il est vrai que chaque prêtre, chaque religieux ou religieuse de l'Eglise, qui reste fidèle à ses vœux, est

■ Cette splendeur de la vie des saints est telle qu'il me semble souvint que si les ennemis de l'Eglise voulaient prendre la peine de les examiner, il serait impossible que leur opinion sur l'Eglise dont ils sont les enfants n'en fût pas modifiée. » Le travail d'une âme. i

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dans la voie d'une perfection surhumaine, inconnue à tous hors de l'Eglise. Le3 grands saints et les grandes saintes ont donné toutes leurs grandes qualités, toute leur vie à Dieu.

Les évêques, les prêtres, tous les religieux et toutes les religieuses fidèles lui sacrifient leurs forces, leur vie entière. On ne peut donner plus quand on donne tout ce qu'on possède. Les médecins nous disent que ce n'est pas le strict nécessaire qui donne à une organisation la force de la vie. C'est justement le surplus qui produit son développement. Ainsi, ce sont les saints qui donnent à la chrétienté le fortifiant nécessaire à son existence.

Notre grande légion d'honneur, c'est cette foule de saints, connus et inconnus, qui réalisent l'idéal du christianisme.

E una cosa <lir morir, Un' altra cosa à morir.

Et il faut bien que nos maîtres et juges dans l'Eglise ne sachent pas seulement bien prêcher, ce qui n'est pas chose si difficile, mais qu'ils sachent aussi bien mourir au péché pour l'enseigner à nous autres.

C'est toujours l'exemple qui possède la plus grande puissance ; et combien de saints exemples nous ont donnés et nous donnent, chaque jour, les fidèles serviteurs de notre Eglise !

Jamais je ne saurais dire quelle puissance, parmi les grandes puissances de l'Eglise, m'a captivée la première. Ce fut justement leur totalité, leur plénitude qui détermina ma conviction.

L'Eglise n'est pas seulement l'Eglise universelle, pour toute l'humanité. Elle l'est aussi pour toutes nos facultés. Elle les demande et elle les occupe toutes.

Comme un sage médecin qui ne se montre jamais pressé, mais prend son temps avec chacun de ses malades, ainsi l'Eglise s'occupe si patiemment et si profondément de chacune de nos facultés qu'elle semble n'avoir à faire qu'avec cette partie de notre âme.

Quand elle parle à notre cœur, cette bonne mère est tout cœur. Quand elle parle à notre raison, elle est la logique même. Quand elle s'occupe de notre fantaisie, elle nous donne des ailes. Mais quand elle nous parle du devoir, elle est la pure, inébranlable sévérité.

Comme un sage médecin, l'Eglise a aussi le coup d'œil des rapports qui existent entre toutes nos facultés ; et son but est de nous assister, de les équilibrer dans une pleine harmonie qui chante la gloire de Dieu.

La seule chose que l'Eglise n'aime pas, c'est le péché, c'est l'égoïsme avec tout son cortège de vices, et, à vrai dire, les personnes du monde n'aiment guère aussi ces qualités... chez leur prochain.

Je ne saurais vous dire ma grande joie en voyant comme l'Eglise de Dieu non seulement nous admet, mais nous réclame toutes nos facultés. Comme une douce jardinière prend les herbes sauvages pour les planter dans le jardin, l'Eglise nous prend, chacun selon notre personnalité, pour nous ennoblir et nous faire porter quelques fleurs et quelques fruits dans lejardin de Dieu.

Combien l'Eglise aime la beauté, nous le savons tous !

Nous avons vu comment les plus grands artistes de tous les temps ont consumé leurs plus puissantes énergies pour glorifier l'Eglise. Nous avons vu comment ils sont venus tous s'agenouiller devant l'autel, et

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redonner à Dieu les dons qu'il leur avait confiés.

Aussi, il est bien clair que Dieu ayant créé le ciel et la terre infiniment beaux,, il doit aussi aimer la beauté dans son Eglise.

Le peu de cas que tant d'bonnêtes gens font de la beauté, vient de ce qu'ils ne la connaissent point. Ils confondent le saint nom de la beauté avec les vides vulgarités du faste et du laxe.

La beauté est pourtant le vrai lustre de la bonté. On dit d'une bonne action^ d'un noble sacrifice : « Oh! comme c'est beau ! » mais on ne dit pas d'une belle étoile : « Oh ! comme elle est bonne \n>

L'éternelle bonté de Dieu est d'une beauté qui surpasse tout notre entendement.

L'Eglise exprime son adoration en beauté (1).

Beauté, sa construction organique.

Beauté, sa logique inébranlable.

Beauté, la grandiose unité de sa foi.

Beauté, chacun de ses dogmes.

Supposez que nous n'eussions jamais entendu parler de la très sainte Vierge.

On vient de nous dire qu'un grand poète a composé une œuvre dans laquelle il a exprimé une idée sublime :

L'idée d'une Vierge immaculée, toujours vierge et pourtant mère, et mère d'un Dieu qui descend du ciel pour sauver l'humanité de ses misères.

1 Toutes les choses qui sont belles, toutes les choses qui sont pures se rencontrent dans la vie des âmes.

C'est ainsi que l'Eglise m'apparaît aujourd'hui semblable à ce que j'avais espéré, deviné, rêvé pendant mes jours de demi-obscurité, mais plus belle, plus glorieuse, plus digne encore mille fois de son auteur, comme le soleil envisagé depuis longtemps à tr:~ un voile apparaît plus éclatant et plus magnifique au regard qui ie contemple enfin sans obstacle. (le Travail d'une âme. page 135.)

Ne croyez-vous pas que cette idée eût fait tressaillir l'humanité d'admiration devant une si sublime beauté? Et cette sublime idée, Dieu nous l'a donnée comme une sainte vérité, pour nous servir de consolation parmi toutes les souillures du monde ! Comment ne chanterait pas l'Eglise : Causa nostrœ lœtitiœ... ?

Mais si la très sainte Vierge est l'étoile la plus pure et la plus resplendissante de l'Eglise, elle est entourée de toutes les étoiles des saints et des saintes.

Personne ne peut longtemps regarder le soleil sans devenir aveugle.

Mais toujours nous pouvons nous réjouir des rayons de soleil qui illuminent notre monde. En voyant les feuilles des arbres, les ondes de la mer briller au soleil, nous comprenons mieux cet immense foyer de lumière qui les fait rayonner.

Nous ne pouvons adorer la majesté de notre Dieu sans baisser les yeux de notre âme.

Les saints sont les ondes lumineuses qui nous transmettent la lumière éternelle et nous font mieux entendre les choses divines.

Beaucoup de sectes qui se sont séparées de l'Eglise ont gardé quelque partie de la morale chrétienne. Le monde ne pourrait pas exister sans cette morale.

L'Eo-lise seule a gardé les saints mystères delà religion chrétienne, et qu'est-ce qu'une religion sans mystères ?

On ne comprend pas que deux et deux font quatre {on le sait, on ne le comprend pas), et on veut comprendre les divins mystères !

Saint Alphonse de Liguori a tout dit quand il a dit : Mon Dieu, je ne veux pas vous comprendre.

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La religion c'est l'infini, et on ne sonde pas l'infini, on s'agenouille et on adore.

Justement, notre temps nous découvre chaque jour de nouveaux mystères de la nature.

Les physiciens nous disent que la lumière, la chaleur et le mouvement ne sont que les manifestations d'une même puissance. Pourtant ils ne nomment pas la chaleur lumière, ni le mouvement, chaleur.

On est en grand ? admiration de la découverte des rayons sombres dont on a aperçu l'effet sans pouvoir discerner les rayons mêmes. Certes, c'est une belle et importante découverte. Les rayons ont été toujours là ; mais on les a ignorés jusqu'à ce qu'un génie soit venu, comprenant leur existence par leur3 effets. Quelle joie n'éprouvons-nou3 pas en face de ces mystères de la rature !

Mais pourquoi observe-t-on si peu le profond accord entre ces mystères et les mystères de la foi ? L'Eglise renferme dans son univers spirituel le principe primitif de tous les mystères de l'existence.

Si le cœur de l'Eglise est un saint mystère, son activité extérieure dans l'humanité est une force morale, unique dans le monde. L'Eglise est le guide spirituel des âmes, c'est-à-dire leur maître, leur conseiller, leur juge, en toutes les questions morales.

Si l'humanité voulait bien faire usage de la confession sérieuse, le mal qui fait le poison de l'humanité ne tarderait pas à disparaître.

Le besoin de se confesser est pourtant un des besoins le plus profond dans le cœur humain.

Presque tous les hommes se confessent. On se confesse Religion dhs oontemporaiss. 8

à un aini, à une mère, à un mari, à quelque personne qui impose par sa moralité et son caractère.

On se confesse parce que sans la confession le cœur se brise.

Pourtant on n'a pas ensuite le soulagement qu'on espère parce que tous les hommes sont faits de la même pâte.

Les amis sont partiaux pour nous, les ennemis contre nous et, bien entendu, on ne se confesse pas à un ennemi.

Et l'essentiel î on n'obtient pas, après la confession, l'absolution, parce que Notre-Seigneur ne l'a confiée qu'à ses apôtres et à leurs successeurs. Aussi tous les prédicateurs hors de l'Eglise ont bien ce sentiment qu'ils n osent pas donner l'absolution.

L'immense respect qu'inspire un prêtre vivant dans le célibat, ne ressemble à aucun respect humain.

Ce n'est plus un homme, c'est un prêtre, c'est-àdire un serviteur de Dieu qui nous aime dans Notre-Seigneur, qui nous juge sévèrement comme Dieu nous juge, qui nous absout miséricordieusement comme Dieu nous absout, si nous avons le vrai repentir.

La consolation de la confession est d'une telle force morale, qu'on ne comprend pas, après l'avoir éprouvée, comment on a jamais pu vivre sans ce Sacrement.

Quelle puissance incomparable ne possède pas un prêtre qui, fidèle à ses vœux, vit dans le célibat ! A lui seul le droit de prêcher aux hommes une vertu absolue. Quand un prêtre marié, avec une grande famille, tonne sur les têtes des pauvres pécheurs, l'ironie est trop forte pour ne pas se faire sentir, et on a le droit de lui répondre : « Médecin, guéris-toi toi-même. *>

Je vous le répète, jamais je ne saurai dire laquelle dos grandes forces de l'Eglise m'a captivée la première.

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La présence réelle de Notre Seigneur m'a imposé comme le centre de la foi. La pureté de la très sainte Vierge m'a ravi le cœur. Les vertus héroïques des saints m'ont donné la vraie idée de la majesté chrétienne. Le profond besoin de la confession m'a fait chercher en elle un appui. Le respect absolu que m'inspirent les prêtres catholiques vivant dans le célibat, se sacrifiant corps et âme à Dieu, m'a fait comprendre qu'ils sont les seuls vrais prêtres de Dieu.

Mais ce n'est pas avant d'entrer dans l'Eglise qu'on en découvre tous les trésors, comme on ne connaît point un pays avant de l'avoir habité. Seulement, après avoir été reçue dans son sein, on commence à comprendre son bonheur, et à voir clairement la multitude des richesses que renferme la grande simplicité de la religion catholique.

On sent profondément alors l'harmonie et l'unité de ces lois, inébranlables et sévères comme les lois fondamentales de la création, et sur ce fond immobile on admire la foule de tant de détails personnels et variés, comme une riche flore qui couvre une montagne.

Ce n'est qu'après avoir été reçue dans l'Eglise qu'on voit comment cette sage mère a une éducation spéciale pour tous ses enfants, selon leur nature et leur nationalité. C'est que l'Eglise n'a pas seulement une bonne méthode pédagogique ; mais elle a reçu de Dieu le génie de faire l'éducation de l'humanité. La morale correcte repousse par sa stérile inertie.

L'harmonie de la religion inspire par sa force créatrice, par cette puissance de vie qui produit la joie. C'est pourquoi la plus grande force de l'Eglise, c'est sa joie. Cette profonde joie en Dieu qui inspire la vie de *ous ses zélés serviteurs, cette joie si impérissable parce

2o6 LA RELIGION DES CONTEMPORAINS

qu'elle demeure indépendante de tous les événements changeants de la vie.

De cette joie, une petite étincelle est tombée dans mon âme. Je la sens brûler bien vive quand je me dis que moi aussi j'ai le bonheur de pouvoir me nommer une enfant de la sainte Eglise catholique.

On n'a jamais assez de gratitude et on ne trouve jamais les justes paroles pour l'exprimer.

L'Eglise nous assiste dans notre faiblesse en chantant avec chaque âme qu'elle reçoit :

Te Deum laudamus !

Helena Nyblom.

[Mois de mai 1897.

Bien des fois j'ai eu l'occasion de discuter les opinions de M. Jules Lemaître, mais toujours incidemment ; je n'ai jamais examiné l'ensemble de ses œuvres. C'est pourquoi, sans doute, on a pu m'accuser de rn'être montré injuste à son égard. J'essaie aujourd'hui de me disculper, aux yeux des amis qui m'ont reproché — avec une parfaite bienveillance d'ailleurs — ce qu'ils considèrent comme une erreur ou une omission. L'entreprise offre des difficultés bien grandes ; qu'on me permette de le faire remarquer. M. Jules Lemaître jouit, à l'heure qu'il est, de tous les avantages d'une situation littéraire absolument incontestée ; c est un puissant dieu. Et ce dieu a parfois des fantaisies cruelles. D'autre part, même chez nous, il se trouve des hommes pour ne se souvenir que de ses admirables pages sur Louis Yeuillot ou sur la pureté des vierges chrétiennes. Remercions l'éminent, le très spirituel, l'illustre écrivain qui a bien voulu parler quelquefois avec sympathie, des hommes ou des choses que nous aimons. Oui, remercions-le ; mais osons nous poser à nous-même une question, qu'il serait imprudent ou peu courageux d'éviter. M. Jules Lemaître recrute une grande partie de ses lecteurs parmi les jeunes gens qui sortent de nos collèges catholiques ; il a tout ce qu'il faut pour les

charnier — il faudrait peut-être dire ensorceler. Cette influence s'exerce-t-elle au profit des idées religieuses et morales que nous défendons? Il importe de le savoir et de le dire hautement.

On a épuisé, en l'honneur de M. Jules Lemaître, tout le répertoire des formules admiratives dont dispose la critique. J'imagine même qu'il doit éprouver quelque ennui à s'entendre louer périodiquement, à peu près dans les mêmes termes, par des écrivains appartenant à toutes les opinions. Je ne rééditerai pas les épithètes que l'on sait. Nous sommes tous d'accord pour reconnaître : 1° que l'auteur des Contemporains a reça du ciel d'éminentes qualités littéraires : 2° qu'il compte parmi les tout premiers de notre génération. Lui-même, quel que soit son scepticisme, sait à quoi s'en tenir là-iessus, Mais quand il ne sera plus là, quand la mode aura changé, quand on sera bien rassasié du dessert exquis, dont aiment à se régaler les hommes de notre génération, que penseront les esprits modérés, représentants de la véritable tradition française ? Un petit refroidissement se produira, c'est probable, et j'ajouterai désirable pour tous, mêmepour M. Lemaître. Du dilettantisme, du scepticisme, des airs détachés, des élégances renanistes, des réincarnations oréco -latines, on abuse vraiment. Yous verrez qu'avant longtemps on reprendra goût aux bonnes, grosses, solides, substantielles et un peu rudes vérités, dont se contentaient Bossuet et Molière. Ce jour-là sera un jour heureux pour notre pays, un jour dangereux mais non pas mortel pour la gloire de M. Jules Lemaître.

Car enfin, sous ces apparences légères d'écrivain boulevardier, se cache un grand fonds de sérieux ; ceci encore les lecteurs de M. Lemaître l'ont bien des fois

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constaté. Il procède à la fois de Voltaire et de M. Renan^ ou, si vous voulez, de Chateaubriand ; mais il a subi l'influence du bon M. Xisard. Je sais bien qu'il est de très mauvais goût de parler encore de ce vénérable ancêtre, mais je persiste à croire que le meilleur de luimême vit dans les écrivains d'aujourd'hui. Heureusement nour M. Lemaître, il se rattache à la tradition un peu timide et sage de nos classiques ; il est classique.

Mais il a failli cesser de l'être, et cela par la faute de M. Renan. Le rusé Breton, qu'on s'obstine à regarder comme un contemplatif, a hypnotisé son jeune admirateur. A son entrée dans la vie littéraire. M. Jules Lemaître voulait, avant tout, s'amuser. Or, quoi de plus amusant, je vous prie, que le Cakya-Mouni qui pontifiait alors au Collège de France? Il savait mêler, comme personne, le mystique au sensuel, et le transcendant au goguenard ; il paraphrasaitles prophéties d'Ezéchiel avec les discours de Louise Michel et, en se moquant persévéramment des AYelches, dont les défaites l'amusaient, il acquérait une réputation immense. Des ministres le mettaient, en leurs discours officiels, au-dessus de Spinosa, de Fénelon et de Platon; lui-même daignait railler le spiritualisme de Pasteur. M. Lemaître a été ébloui par cette incroyable fortune littéraire. Il s'est mis à parodier con amoreM. Renan, puisa le copier sans façon, puis enfin à s'endormir dans son nirvana. J'appelle cela se suicider intellectuellement. Sa pénétration d'esprit et le sérieux de son éducation littéraire lui permettaient d'avoir une pensée à lui ; il a mieux aimé n'être qu'un renaniste.

On me dira qu'après tout, ceci ne regarde que M. Lemaître. Mais non, cette abdication semi- volontaire nous intéresse, nous aussi, hélas! car elle nous a valu une renanite aiguë* dont la France ne se remettra pas de sitôt .

M. Lernaître distille du Renan tout pur dans les jeunes intelligences. Par lui-même, l'ancien séminariste de Tréguier ne serait pas aujourd'hui très redoutable. D'une part, en effet, ses œuvres de fantaisie, comnîe le Prêtrede Nénii, V Abbesse de Jouarre, prennent un air de vétusté qui éloigne de plus en plus nos jeunes générations. D'autre part, ses œuvres sérieuses, comme V Histoire des langues sémitiques, et même V Avenir delà Science, ne s'adressent qu'à un petit nombre d'érudits ou de penseurs. Qui donc, parmi nos lettrés, connaît la préface qu'Ernest Renan a écrite en tête des œuvres exégétiques de Kuenen ? On pouvait donc prévoir le jour où l'influence de M. Renan serait réduite à sa plus simple expression. Les disciples du vieux Celte se sont chargés de lui donner un prolongement de vie, et M. Lernaître avec plus de succès, sinon avec plus d'ardeur qu'aucun autre. Sans doute, M. Anatole France a recueilli en héritage les parties les plus malsaines, les plus mystérieuses et les plus troublantes de l'âme de Renan ; mais il écrit, si je ne me trompe, principalement pour des hommes mûrs, blasés ou avertis. On me dit aussi que les mondaines le goûtent beaucoup. Plus classique, et un peu pédagogue, en dépit de ses airs mondains, M. Jules Lernaître trouble plutôt les jeunes gens, même les candidats au baccalauréat. Nous avons beaucoup de peine à nous défendre contre lui, nous autres professeurs de rhétorique de renseignement libre. Tel élève, dont la gaucherie et la lourdeur nous avaient amusés, pendant quelques mois, prend tout à coup une allure dégagée : il joue au peut-être, aligne des conditionnels ettraite irrévérencieusement les grands maîtres. Il ne faut pas chercher bien loin la cause de cette transformation : notre jeune homme a lu et relu les Contemporains. Est-ce un bien ?

Il me répugne d'employer de grands mots, et je m'applique à parler avec une extrême modération ; mais nous ne pouvons pas ne pas appeler chat, un chat. Le scepticisme, même chez un homme mûr, fait des ravages épouvantables. Xe pas savoir si Dieu existe, ni si une autre vie nous attend après celle-ci, ne rien craindre que les gendarmes ou l'opinion ou la révolte d'une conscience, à la foi anémiée et faussée peut-être, c'est lamentable. L'Ecriture a un mot très énergique pour traduire cet état de choses : in ambra mortissedent.

Mais les enfants ? Leur esprit peut-il supporter le scepticisme ? Non, non, mille fois non. L'âme des enfants a un besoin insatiable de justice et de foi. Pour une mauvaise note qu'ils croient n'avoir pas méritée, ils se révoltent ; ils iraient facilement jusqu'au désespoir. Et, de grâce, ne sourions pas de ces désespoirs enfantins : s'ils sont futiles dans leurs causes, ils sont terribles dans leurs conséquences. Le scepticisme des tout jeunes gens produit, dans l'enseignement primaire, ce qu'on appelle la criminalité de l'enfance, et dans l'enseignement secondaire, le désespoir des familles. Cette dernière expression n'a pas reçu de consécration officielle ; mais la chose existe. Des gens d'esprit pourront la tourner en plaisanterie ; peutêtre cesseront-ils de rire, du moins je le crains.

Le besoin de croire court des risques plus grands que le profond et admirable sentiment de justice, que Dieu a déposé dans l'âme des enfants. Ils ne sont pas exposés à ne pas croire, certes ; ils croient nécessairement, ils croient toujours, ou en Dieu, ou en leur maître, ou en un mauvais camarade ; cette dernière hvpothèse se réalise quelquefois :mais le plus grand malheur qui puisse leur arriver, c'est de faire du scepticisme, sur la foi d'un écrivain à la mode. Un ieune homme.

qui a du bon sens, cesse de se dire symboliste, ou réaliste, ou ibsénien, quand arrive la trentaine ; au contraire, il risque de demeurer sceptique toute sa vie. Conclusion pratique et pressante : qu'on ne laisse jamais l'esprit des enfants en contact avec le scepticisme.

Je demande, en outre, qu'on veuille bien ne pas m'accuser de faire un procès personnel à M. Jules Lemaitre. Non seulement son talent littéraire ne m'inspire que de la sympathie, mais j'avoue que j'ai été touché, souvent, de l'accent de sincérité et de l'énergie, avec lesquels il prône la bonté, sa vertu favorite. Lui aussi, il croit à la justice, malgré tout, et il n'hésite pas plus, dans son admiration pour une sœur de Saint-Vincent-de-Paul, que dans son mépris pour les Récoltées, Mais nous ne parlons ici que de son influence intellectuelle. Voltaire fut, toute sa vie durant, le plus obstiné des conservateurs. De cet esprit conservateur, où sont les traces aujourd'hui ? En revanche, nous savons trop bien comment il s'entendait à démolir. De même, les travaux de M. Lemaitre n'auront d'autre résultat que de produire une recrudescence de scepticisme (1). Il est vrai qu'ils ne font que continuer une tradition philosophique et littéraire fort ancienne. Cependant, le cas de M. Jules Lemaitre présente quelque chose d'exceptionnel et me paraît nouveau. Les écoliers le lisent sans avoir à se gêner, tout naturellement, et ils avalent le scepticisme comme l'eau. Je no pense pas qu'il en tût ainsi, au temps jadis. Sans doute, les mauvais élèves lisaient en secret Voltaire, Diderot,

(1) Le malheur, c'est qu'à Paris, on vous juge sur quelques traits qui ont d'abord frappé, et qui t'ont oublier les autres, et en voilà pour votre vie ! Si vous croyez, par exemple, que l'on connaît Renan, que l'on se fait une idée juste de sa personne et de son caractère ?. . . (Les Contemporains, 5e série, page 229.)

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ou tout autre, mais comme on dévore le fruit défendu ; puis la lecture n'occupait pas, dans leur vie, une très grande place. Aujourd'hui tous lisent des œuvres comme les Contemporains, à découvert. Est-ce à, la précocité des enfants qu'il faut attribuer cet état de choses ? Est-ce au journalisme ou à certaines faiblesses de la vie de famille? Toujours est-il que les enfants ont au* jourd'hui une petite philosophie à eux, qui concorde fort bien avec le scepticisme élégant de M. Jules Lemaître. Ecoutez la petite morale qu'il adresse à son ami Bob :

ce Je vous ai beaucoup aimé, mon cher Bob, et cela depuis le jour où votre excellente mère eut l'idée de noter, pour nous, vos instructives conversations. Et c'est parce que je vous aime encore que je voudrais vous dire, en toute franchise, combien m'ont surpris et affligé les derniers propos que vous avez tenus, si j'en crois Mme Gryp, à votre excellent abbé.

« M. le président de la république vous déplaît (il s'agit de M. Carnot), à cela il n'y a rien à dire. Il ne faut pas demander à un petit bonhomme comme vous, très étourdi, très en dehors et, Dieu merci ! très enfant, malgré sa précoce affectation de blague, d'être sensible à un genre de mérite, qui ne se sent bien qu'à la réflexion, et qui suppose une dépense d'énergie toute silencieuse et intérieure.

a Vous êtes un gamin très indocile, très mal élevé, pas toujours très naturel, malgré votre sans-gêne et votre argot, enfin très vaniteux et très content de vous. Mais, avec tout cela, vous avez du cœur et du bon sens ; vous êtes <t un bon gosse d, comme vous dites, et je crois que ce que vous estimez avant tout, chez les hommes, c'est la franchise, la loyauté, le courage, le sentiment raffiné de l'honneur. Vous aimez

encore mieux ces belles vertus quand il s'y joint un peu de a panache ï> ; mais ce goût est bien de votre âge.

« Or, si vous aimez tant les C( zigs » et les hommes de « crâne allure », comment vous arrangez-vous, mon cher monsieur Bob, pour admirer à ce point l'homme des petites lettres au duc d'Aumale ?

« Réfléchissez, mon cher Bob ; renoncez à une erreur de goût que rien ne justifie ; renoncez-y sans le dire, puisque l'objet de votre flamme est aujourd'hui malheureux^ et redevenez le vrai Bob... ou j'essaierai de ne plus vous aimer. »

Ainsi, n'était la question du boulangisme, Bob et M. Jules Lemaître se comprendraient et s'aimeraient sans réserve. Je crains que, dans cet échange de tendresses, le dupé ne soit M. Lemaître. Au fur et à mesure qu'il grandira, Bob se révélera de moins en moins intelligent ; il ne gardera que ce qu'il faut de clairvoyance, pour mettre en pratique les maximes sceptiques de M. Lemaître. Seulement, il se souviendra, non sans quelque amertume, de la bonne vieille morale qui se cache timidement sous ces maximes et il en gardera rancune à leur auteur. Il est évident que Bob, tout en s'autorisant de M. Lemaître, le qualifiera de rétrograde. Je dis rétrograde, mais Bob n'emploiera pas ce mot, depuis longtemps usé, il le remplacera par un de ces somptueux synonymes dont il accable ce pauvre M. l'abbé.

Qaant aux jeunes gens sérieux qui lisent les Conte mporains, ils se défendront tout d'abord ; mais lorsque viendront les heures de découragement ou de tentation — et elles viennent toujours — ils se rappelleront les formules les plus élégantes de leur écrivain favori...

Le culte de M. Renan se complète, chez M. Jules Lemaître, par une sorte de dévotion à Paris. Fositi-

vement, il aime Paris, à peu près comme un musulman doit aimer la Mecque, et, cela va de soi, il prend un plaisir très vif à railler les provinciaux. Je crois même — ô mes amis lyonnais — que de ces railleries votre ville a la plus large part...(l). Résignons-nous, mais osons tout de même faire nos petites remarques. Tandis qu'il vivait en province, et durant les premières années qui ont suivi son arrivée dans la capitale, M. Lemaître a écrit les articles qui, en somme, lui ont valu le meilleur de sa réputation. Depuis, il a acquis plus de grâce, de souplesse, de finesse, en un mot, d'atticisme; les bons juges l'affirment et personne ne songe à en appeler de leur sentence. Mais que d'articles sur la foire aux pains d'épices, et sur la danse du ventre, et sur les affiches, etc.! Les dernières Semaines dramatiques qu'ont publiées les Débats, ont paru très faibles, même aux admirateurs de M.Jules Lemaître. Maintenant.il a émigré au Figaro — journal bien plus essentiellement parisien que les Débats — et il nous donne des consultations graves sur des sujets très athéniens : par exemple, sur l'inconvénient de porter des chapeaux a haute forme ï>. N'allons pas dire à ceux qui aiment le tour d'esprit de M. Jules Lemaître que cette « ironie frivole », en développant outre mesure le respect humain, risque d'étouffer toute idée originale et tout sentiment chevaleresque. Ils nous répondraient par leur rire le plus athénien. Mais sans essayer de parler leur langue, cherchons un argument qui les touche. Si toutes ces élégances ne correspondaient plus à l'étatd'esprit de nos contemporains? Et il en est probablement ainsi. Presque tous les hommes de nos jours, qui jouissent d'une situation brillante, ont connu les souffrances des laborieux débuts, cela se

(1) Cette étude a paru dans une revue lyonnaise.

voit à l'expression soucieuse de leur physionomie. Ils ne répondent nullement à l'idée que nous nous faisons d'un marquis du dernier siècle. Pourquoi ne pas leur prêter un langage qui leur convienne, c'est-à-dire un langage sérieux ? Parnassiens, naturalistes, boulevardiers, symbolistes, décadents et tous littérateurs triples ou simples, pourraient bien avoir fini leur temps. Oh ! qui nous donnera un honnête homme ayant le courage déparier tout droit, comme on parle chez nous, gens de Languedoc ou de Franche-Comté, de Normandie ou de Provence !

M. Jules Lemaître était bien l'homme destiné à ^remplir ce rôle, que le bon M. Nisard regardait comme providentiel (1). Français de France, il possède, à un degré éminent, quelques-unes des qualités de notre race. Malheureusement, soit défiance de ses propres forces, soit désir de succès immédiats, il n'a pas su suivre la voie qui s'ouvrait devant lui. Cette voie longue, un peu monotone tout d'abord, et difficile, devait le conduire à la grande gloire. M. Jules Lemaître a préféré le sentier fleuri qui l'a conduit, en quelques années, à une notoriété, enviable à beaucoup de points

(1) Etre soi-même, a-t-il écrit quelque part, avoir son sentiment et son jugement à soi et non le jugement et le sentiment des autres, professer une opinion parce qu'on l'a, non parce que d'autres l'ont, et parce que c'est l'opinion présumée d'une circonscription électorale ou l'opinion affichée d'un groupe parlementaire... Ah ! si nos représentants pouvaient faire cela ! Si chacun d'eux pouvait penser tout seul et agir selon ce qu'il a pensé !... C'est comme en littérature. Si les jeunes gens ne copiaient point ce qu'ils ont lu, s'ils voulaient être sincères et ne traduire que ce qu'ils ont vu et senti, nous aurions de bien meilleurs livres.

Il y a pourtant une difficulté « Etre soi même », cela est beau; mais pour être soi-même, il faut d'abord être quelque chose... Cette réflexion me refroidit un peu sur la phrase de M. Léon Say.

de vue, mais gênante. Ici encore, je ne fais pas une simple hvpothèse. On se rappelle l'apostrophe célèbre à M. Renan : ce Comment pouvez-vous être gai, avant tué la foi, la joie et la paix de l'âme ?» Le célèbre article sur Veuillot nous révèle encore mieux les sentiments intimes de M. Jules Lemaître. Il est jaloux — oh ! très noblement et très justement jaloux — du grand polémiste catholique, « Celui-là, du moins, semble-t-i! dire, n'a gaspillé ni les trésors de son cœur, ni les ressources de son esprit ; il a su se dévouer à l'Eglise, il a aimé les humbles, il a vécu en communion avec les âmes pures, il a évité la débauche, il a foulé aux pieds le respect humain, il s'est réconforté dans la prière, il a connu la douceur d être persécuté pour une grande cause, il a pardonné, il a combattu le grand combat, il a conservé la foi. Avec tout cela cet homme heureux a trouvé moyen d'acquérir une gloire littéraire de premier ordre, une gloire qui éclipsera peut-être celle de tous ses contemporains ; car ce pauvre Augier, le rival heureux, semblait-il, de Louis Veuillot, comme il baisse dans l'estime des hommes compétents ! Victor Hugo, lui-même, nous apparaît, déjà comme moins sympathique ; son rang ?... Heureux, trois fois heureux Louis Veuillot !

« Et nous, les favoris de l'opinion, que faisons-nous que de la flatter et nous mettre à sa remorque, au lieu de la redresser et de la conduire ? Moi-même j'ai pour fonction sociale d'amuser quelques délicats épicuriens de lettres, qui savent fort bien à quoi s'en tenir sur la valeur morale de mes exercices littéraires. J'ai cru, au début de ma carrière, que le dilettantisme allait me procurer des jouissances infinies. Il est si beau, me semblait-il, de tout comprendre, puis de faire de sa vie une sorte de métempsycose ininterrompue ! Être tour

à tour ou presque en même temps, Néron et un jeune martyr de la primitive Eglise, mourir avec Fridousi et ressusciter avec Alfred de Musset, rêver comme Lamartine au clair de lune, donner des nasardes aux Norvégiens, s'approprier les plaisanteries de M. de Voltaire, moraliser les rois en exil, railler cet excellent Paul Bourget en compagnie de quelques autres, prêcher la bonté, quelle destinée ! ou plutôt quel rêve irréalisable d'adolescent !

« Hélas ! je n'ai pu leur parler que de moi-même. »

En s'amalgamant, tant bien que mal, les éléments divers que nous venons d'indiquer forment une personnalité morale très curieuse, qui ne ressemble pas à celle que se figure un vain peuple de lecteurs. M. Jules Lemaître est d'abord un homme de bon sens. Parla, il se rattache aux grands maîtres et se sépare de tous les décadents, rastaquouères et charlatans de lettres, qui, tous les trois mois, annoncent une grande évolution du génie latin. On le considère, dans le monde des petites revues, comme un rétrograde, et on l'a déjà nommé l'héritier présomptif de l'oncle Sarcey.

M. Jules Lemaître aime à se donner comme un démocrate et il ne semble pas qu'il comprenne mal son rôle. Ne pas trop rappeler mais ne pas oublier non plus qu'on a vu le jour chez des paysans tourangeaux, ne pas tenter la conquête du faubourg Saint-Germain, et cependant faire entrer à la fois dans son âme des goûts distingués, des sentiments délicats, des pensées peu communes, c'est delà bonne démocratie, si je ne me trompe. Au plaisir d'en pratiquer les principes, M. Jules Lemaître joint celui de railler avec douceur et respect les représentants du noble faubourg.

M. Jules Lemaître est un patriote, oui, on sent qu'il aime la France, qu'il la voudrait grande et qu'il

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souffre, plus qu'il n'en veut laisser paraître, de certaines faiblesses nationales. Le malheur est qu'il croit à la décadence de notre pays. Il ne voit dans l'Arc de triomphe qu'un beau thème à métaphores sentimentales, une raison de s'attendrir sur les déclins des peuples. Tandis qu'on prend un bock, en quelque café des Champs-Elysées, on regarde le soleil couchant embraser l'Arc de triomphe, eton pense à la décadence latine, et on dissimule une noble tristesse.

Voilà tout de même de beaux côtés chez M. Jules Lemaître : on me permettra bien sans doute de considérer les autres. M. Jules Lemaître est un homme d'esprit, un homme de beaucoup d'esprit, incontestablement. On le lui a dit, on le lui a si bien dit. qu'il ne peut plus guère écrire aujourd'hui sans chercher le trait. Glorieuse mais pénible situation. Vous vous rappelez 3I"e Delaunay, la femme de chambre de je ne sais plus quelle duchesse du xvme siècle. La duchesse traînait la malheureuse femme de chambre dans tous les salons, elle l'installait au milieu d'une société brillante , en lui disant à brùle-pourpoint : ce Faites de l'esprit, Mademoiselle ». Il est vrai que pour la récompenser, la duchesse la maria plus tard au baron de Staal. L'opinion publique, aussi despotique que certaines grandes dames, en agita peu près de même aveclesécrivains: ilest\raiencoreque pourlesréoompenser. elle les porte à l'Académie française et leur promet l'immortalité ; mais comme elle les met à la torture ! La plupart des lecteurs qui ouvrent le journal où écrit M. Lemaître se disent : « Ya-t-il nous amuser aujourd'hui ? Sera-t-il étincelant ? Est-ce que par hasard, ce matin, il raisonnerait doctement?»

Et c'est ainsi que le public et l'écrivain se font mutuellement un très grand mal. Je crois apprécier à leur

véritable valeur les traits d'esprit de M. Jules Lemaître qui sont le pins souvent — mais pas toujours cependant — de la meilleure qualité. Les causeries où il parle avec simplicité de choses sérieuses, me paraissent piéférables. Lisez ce qu'il a écrit sur Jeanne d'Arc : <r Pour que son effigie répondît entièrement à l'idée que nous nous faisons de la sainte bergère, il me semble qu'il faudrait façonner quelque figure , franchement irréelle et hiératique, imiter avec le plus de sincérité possible les bons imagiers du moyen âge. L'écueil c'est que cette ingénuité retrouvée paraîtrait sans doute pleine d'affectation... (Je songe avec horreur à la moyenâgerie des tapisseries au petit point poulies fauteuils et les poufs...) Xous venons sans doute trop tard pour bien sculpter les saintes, car pour cela il faut être naïf, et quand nous le sommes, on ne nous croit plus, d II arrive même à M. Lemaître de faire quelquefois des sermons exquis.

« Comment n'a-t-il pas senti (M. Richepin) ce qu'il y a dans ses négations, de grossier, de rudimentaire, d'enfantin, d'attardé, de dépassé par l'Esprit moderne? Pas de Dieu, pas de loi morale, pas même de lois physiques : ce qu'on appelle ainsi, ce sont les habitudes des choses (ce qui. revient d'ailleurs au même): tout est gouverné par le hasard : la Raison même, la Nature et le progrès sont des idoles qu'il faut renverser comme les autres. Conclusion: mangeons, buvons et ne pensons à rien. Il nous développe cela avec une allégresse et une fierté sans pareilles. Il n'y a pas de quoi ! Voilàt-il pas de belles découvertes ! Se figure-t-il avoir expliqué tout, en supprimant tout ? Les abominables suppressions I De quels sentiments exquis ce poète nous dépouille! Plus de foi, plus d'espérance, plus de charité, plus de vertu, plus de rêve, plus d'illusions, plus de

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chimères. El si, comme Banville, «je n'ai souci que des

chimères? y> Les négations de M. liichepin sont

plus ineptes que toutes les affirmations. Je. suis honteux de voir un poète lyrique penser comme un antidéiste des Batignolles. Eh ! qui donc ne croit pas en Dieu? Il y a tant de façons d'y croire ! »

Des exagérations d'un esprit facile et brillant» aux jeux de la sophistique, il n'y a qu'un pas ; inutile de dire que M. Jules Lemaître Ta franchi. Malheur aux hommes de talent, comme aux peuples qui s'attardent aux exercices malsains da la sophistique (1) ! L'habitude de jongler avec les idées tue la grande inspiration, la foi, le patriotisme, le dévouement, en un mot tout ce qui donne du prix à la vie. Je ne sais rien déplus triste pour la France que la multiplication des pastiches gréco-romains, qui a marqué cette dernière période littéraire. Le Sérénus de M. Jules Lemaître, le Silvanus de M. de Vogue, le Luscius de M. Maurice Barrés, Y Aphrodite de M. Louys, feraient croire à nos voisins et à nos ennemis, que la France en est arrivée au dernier degré de décomposition. Du moins, tous nos gens de lettres en sont persuadés, et leur maître, M. Renan, a établi d'une manière irréfutable, que les époques de décadence ont leur charme. Nous en croyons ces messieurs sur parole, mais comme nous en croyons les fumeurs d'opium sur les douceurs de leur occupation favorite. Par bonheur, la sophistique et la glorification de la décadence, perdent de leur prestige aux yeux des générations nouvelles, avides d'idées pratiques. M. Jules Lemaître a trop de

(1) Le naïf étudiant qui est venu consulter le Méphistophélès de Goethe s'écrie:«Je suis si abasourdi de tout cela, qu'il me semble

qu'une roue de moulin me tourne dans la tête. »

'lit LA RELIGION DES CONTEMPORAINS

sang gaulois dans les veines, et trop de sens du réel pour ne pas s'en apercevoir.

Au-dessous de lui, bien au-dessous de lui, tout un peuple de gobeurs se charge de dégoûter les honnêtes gens des beautés, d'ailleurs un peu malsaines à tout le moins, de l'alexandrinisrae. Et qu'on ne me dise pas qu'aucun rapport n'existe entre le scepticisme d'un Renan, ou l'impressionnisme d'un Lemaître, d'une part, et de l'autre, la foule des décadents. S'il ne s'agit que de talent, oui, mettons hors de cause M. Jules Lemaître et M. Renan ; mais au point de vue moral, où gît, je vous prie, la différence ? Sur le Racine mort, le Campistron pullule, et les succès d'un Lemaître font tourner la tête à des milliers de jeunes gens, qui devraient s'occuper de droit, de médecine ou de comptabilité, et qui consacrent leurs loisirs h la littérature faisandée. Pour quiconque se place au point de vue moral — et je demande timidement qu'on veuille bien ne pas trop s'étonner que ce point de vue soit le mien — les méfaits publics de M. Jules Lemaître ne laissent pas d'être inquiétants. Il ne prend pas la peine de dissimuler sa tendresse pour les écrivains qui se font un jeu d'offenser systématiquement la morale, pour peu qu'ils aient de style. Lui-même s'amuse à soutenir, trop souvent, des thèses très scabreuses. Je signale, entre autres, son étude sur Loti, son deuxième article sur Renan, et certains billets du matin.

Mais laissons toutes ces fantaisies censément philosophiques. En les composant, M. Jules Lemaître s'amusait, ou se contentait do remplir, avec plus ou moins d'entrain, sa besogne de journaliste. Il est une page — sérieuse évidemment — dans laquelle il a mis toute son âme d'incrédule moderne, désolé de ne pouvoir pas croire, et qui pourrait porter pour épigraphe

le mot célèbre de l'Ecriture : Credo, Domine, adjura incredulitatem. Je fais allusion à la confession qui termine l'étude sur Louis Veuillot. Avec une bonne grâce exquise, M. Jules Lemaître développe les raisons, même les plus intimes, qu'il a de ne pas croire. Cette fois du moins, on ne m'accusera pas de poser des a questions terribles p et irrévérencieuses aux grands hommes de nos jours. Xous n'avons qu'à écouter : « Non, je vous jure, dit-il, ce ne sont pas mes passions qui m'ont ravi la foi ; je ne leur obéis pas toujours, et en tout cas le prêtre m'absoudrait, si j'avais la volonté de mieux vivre. Et ce n'est pas non plus la superbe de l'esprit. Sincèrement, je ne me sentirais pas diminué, si je croyais ce que Pascal, Racine et Bossuet ont cru. Je suis humble, ou j'y tâche. »

On ne saurait dire plus délicieusement, avec plus de modestie personnelle, de tact et de délicatesse. Mais il ne s'agit pas ici de délivrer à M. Lemaître un brevet dont il n'a que faire ; nous avons à apprécier un état d'âme. Or, il me paraît impossible qu'on laisse passer sans protestation les dires de M. Lemaître.

Il se donne comme le représentant d'une majorité, du plus grand nombre, de la presque totalité de ses contemporains. Soit, mais précisément ilest du monde, de ce monde quiraisonne fort bien à son point de vue, qui détient la sagesse et qui ne comprend pas la folie de la croix, mais que notre divin Maître a condamné, et dont Bossuet a dit : <x Quand il faut en venir à considérer cette parole : Le monde ne rous connaît pas, et celleci : Je ne prie pas pour le monde, c'est là que l'on tremble ; l'esprit est confondu, le cœur s'abat et il ne reste qu'à dire: Mon Père juste : vous êtes juste, Seigneur, et tous vosjugemods sont droits... Quand donc nous entendons ces paroles : Le monde ne vous connaît

pas, ne demandons point, comme fit saint Jude : Seigneur, (ïoli vient que vous vous ferez connaître à nous et non pas au monde? Car Jésus-Christ ne répond pas à cette demande, et il répond seulement : Celui qui in aime gardera ma parole » (1). M. Jules Lemaître se trompe donc lorsqu'il dit : Je suis dans les meilleures conditions pour comprendre la vérité religieuse. Il se trompe d'autant plus, qu'il appartient à une catégorie de mondains, particulièrement suspects aux yeux des chrétiens : il est gendelettre. Et je ne lui citerai pas Louis Veuillot, qu'il pourrait taxer d'exagération satirique, mais Bossuet, encore Bossuet : ce Pour la gloire du bel esprit, qui peut espérer d'en avoir autant, et durant sa vie et après sa mort, qu'un Homère, qu'un Virorile? On leur a rendu des honneurs extraordinaires pendant qu'ils étaient au monde, et la postérité en a fait presque ses modèles et ses idoles. La folie de les louer a été jusqu'à leur dresser des temples ; ceux qui n'ont pas été j usque-là, n'ont pas laissé de les adorer, à leur mode, comme des esprits divins et au-dessus de V humanité {2) ». Il suffit, ce me semble, de souligner ces dernières expressions. Que font nos critiques, sinon d'adorer, à leur manière, les écrivains les plus dangereux, les plus troublants, en un mot, les moins austères ? Il est vrai que nous considérons aujourd'hui^ comme très sérieux et très graves, certains écrivains condamnés par Bossuet. On nous dit, par exemple, que Virgile est un penseur, un poète national, un liturgiste, presque un théologien ;on vante le sentiment religieux qui anime son Enéide. Bossuet cependanl savait fort bien ce qu'il disait. Les lettrés de son temps professaient pour l'antiquité païenne un culte, dont les

(1) Méditations sur l'Evangile, LVIIe jour.

[2) Traité de la concupiscence, chap. nx.

dévots de la Renaissance avaient formulé les rites et les lois. Il s'élevait donc contre cette religion, contre cette superstition de l'antiquité, que tout le monde aujourd'hui s'accorde à trouver ridicule. Que dirait-il de toutes ces maladies morales, que le renanisme a répandues parmi nos contemporains?

Après s'être défendu contre les attaques supposées de Louis Veuillot, M. Jules Lemaître prend l'offensive. « Est-ce que, demande-t-il au grand polémiste, est-ce qu'il n'y a pas eu des moments où, loin de la lutte, aux champs ou sur la grève, ou bercé par la musique, il vous semblait étrange que vous fussiez Louis Veuillot, rédacteur en chef de 1' Univers, voué, dans un coin de la planète, à la tâche d'anathématiser des hommes comme vous, à cause de certaines affirmations inconcevables et incontrôlables, sur le monde et la cause première ; des moments où vous ne vous voyiez plus vous-même que de loin, où il vous paraissait à la fois incompréhensible et doux de vivre ? Et est-ce qu'il n'y a pas eu d'autres moments encore, des moments d'angoisse mortelle et d'universel dégoût, où vous admettiez presque que l'on pût totalement désespérer, et où vous n'étiez retenu dans votre foi que par une habitude d'âme ? *

Un peu bien enchevêtrés, tous ces arguments de M. Jules Lemaître. Oui, certes, Louis Veuillot eut ses moments de doute, d'affaissement ou même de désespoir ; il le confesse lui-même, dans les vers célèbres qui lui servent d'épitaphe :

Je fus pécheur et, sur ma route, Hélas ! j'ai chancelé souvent ; Mais, grâce à Dieu, vainqueur du cloute, Je suis mort ferme et pénitent.

Mais que peuvent valoir les pensées qui se présentent aux heures de défaillance ? Nous autres chrétiens, nous

iTfi LA RELIGION DES CONTEMPORAINS

les considérons comme des tentations d'abord ; puis, quand nous les avons repoussées, comme des rêves malsains qui se sont dissipés à la lumière de la foi ; cela ne compte pas.

Mais puisque M. Jules Lemaître s'intéresse à ces moments de défaillance, que connaissent les âmes les plus vigoureuses, nous le prierons, à notre tour, d'aller jusqu'au bout de cette pensée. Même aux yeux de ceux qui n'ont pas la foi, un homme comme Louis Veuillot déchoit sensiblement, toutes les fois qu'il s'abandonne au plaisir de vivre, c'est-à-dire, toutes les fois qa'il veut ressembler au reste des écrivains.

M. Jules Lemaître l'avoue implicitement, et en cela il fait preuve de finesse psychologique. Le stoïcisme et la morale indépendante peuvent donner lieu à de longues tirades, même à de très éloquentes tirades ; ils sont d'an faible secours dans les moments décisifs de la vie. La vieille morale, la seule bonne au dire de Schérer, n'a qu'un point d'appui : la foi positive des chrétiens qui craignent Dieu. D'où il suit que cette foi positive, même si elle est un peu mêlée de ce que les écrivains élégants appellent le fanatisme, constitue pour l'homme qui la possède, une immense supériorité par rapport à ses semblables. Toute l'originalité intellectuelle de Louis Veuillot, son élévation de sentiments, sa fierté, son courage, sa vaillance, toutes les rares beautés de son âme, proviennent de l'intransigeance de sa foi. C'est ce qu'il importe de bien mettre en lumière, au risque d'avoir à parler des anathèmes qu'il lançait quelquefois.

Ce qu'il faut penser exactement de ces anathèmes, j'essaierai peut-être de le dire un jour, mais comme, pour le moment, il s'agit de rassurer ceux dont M. Jules Lemaître interprète les inquiétudes, je me hâte de leur

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livrer le secret de ceux qui ont la foi. Que les inévitables moments de défaillance aient compté si peu, ou pour parler plus exactement, n'aient pas compté du tout, dan3 la vie d'un Louis Veuillot, cela ne peut surprendre que des hommes qui flottent à tout vent de doctrine.

Ils veulent tout savoir, tout soumettre au contrôle de leur raison, et pour mener à bien cette opération formidable, ils n'ont pas le moindre point d'appui. Archimède se sentait assez fort pour soulever le monde, mais encore fallait-il le lui trouver, ce fameux point d'appui. Nousautres chrétiens, nous avons infmimentmoinsd'arnbition philosophique, nous nous résignons à l'inévitable, à l'inconnu, au mystère. Xous considérons avec le plus parfait sang-froid, et sans nous en faire un grand mérite, ce soleil, ces étoiles, dont les mouvements réguliers épouvantaient les philosophes antiques, et déconcertent encore M. Sully-Prud'homme, l'ami de M. Jules Lemaître. A quoi bon nous tourmenter ? Nous savons bien que toutes ces choses, Dieu les a livrées aux disputes des savants. Qu'ils s'accordent entre eux ou se gourment, en vérité, que nous importe ? En revanche, nous avons des solutions claires, belles et consolantes, pour tous les problèmes de la vie morale. L'humilité, la charité, la certitude de l'au delà qui nous est décrit dans le Sermon sur la Montagne, en voilà assez pour rasséréner nos âmes. Ceux qui ont faim et soif de justice seront rassasiés, que voulez -vous de plus?

Enfin, nous avons, nous, un point d'appui. Il est vrai que les habiles nous contestent sa solidité ! L'ont^ ils éprouvée sérieusement ? Cette chère et grande Eglise, qui les a presque tous élevés, ils la déclarent vieillie, impuissante, finie. Les convertis, fin de siècle^ nous font l'honneur de nous considérer, nous prêtres,

représentants autorisés de l'Eglise, comme <r la lavasse des séminaires ?. Ceux qui sont polis comme M. Jules Lemaître, nous témoignent, en leurs jours de bonne humeur, une bienveillance inquiétante où il entre beaucoup d'indulgence ironique.

Le moment n'est peut-être pas encore venu de tenter une apologie du clergé de France, mais il viendra bientôt. En attendant, nous pouvons faire valoir quelques arguments qui ont une certaine valeur.

Il est fort heureux, pour messieurs les lettrés, qu'au milieu de toutes leurs agitations, la plupart stériles, le clergé de France leur ait conservé un point fixe. Vous nous trouvez retardataires (1), dépourvus d'esthétique et de curiosité intellectuelle ? Peut-être bien que vous exagérez un peu; peut-être bien que si nous marchons trop lentement, vous marchez, vous, beaucoup trop vite. Mais les plus ridicules ici ne sont peut-être pas ceux que pense un vain peuple d'écrivains. Il y a cinquante ans environ , les jeunes normaliens que M. Cousin avait couvés sous son aile, prenaient certainement en pitié les bons curés de campagne, qui s'en tenaient encore à saint Thomas. Et aujourd'hui, de qui se moque-t-on ? ce n'est certainement pas des bons curés de campagne. Le dilettantisme renaniste, auquel M. Lemaître a le tort de prêter le concours de son talent, trébuchera de plus haut, c'est-à-dire, tombera plus bas que l'éclectisme de M. Cousin.

C'est pourquoi, nous demeurons attachés de toutes les forces de notre âme, avec joie, paix et amour, à cette Eglise qui nous est si maternelle. Pierre a toujours les paroles de la vie éternelle. Il ne nous fournit

L) Voir le portrait du prêtre Timothée dans le Sérénus de M. Jules Lemaître.

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point un oreiller moelleux, afin que se repose agréablement notre tête, comme le veut le père et le maître de tous nos sceptiques ; il nous dit : Levez-vous, marchez et enseignez toutes les nations ; toutes les nations, par conséquent môme celles qui bâtissent des villes comme Alexandrie. Et bravement nous enseignons môme les membres de l'Institut, sans prétendre rivaliser de science avec eux ; il nous suffit de constater qu'ils sont en désaccord avec Pierre. Quelle sécurité intellectuelle est la nôtre ! Louis Veuillot en a délicieusement joui et je m'étonne que M. Lemaître paraisse hésiter sur ce point.

Voilà pour l'esprit ; mais le cœur a ses certitudes comme son ordre, et elles valent bien celles de l'esprit, car la morale et le sentiment ont leur part très grande dans la vie religieuse. Je m'explique par un exemple. Sur les notions de vertu, de devoir, de sacrifice, de résignation, l'opinion d'une mère chrétienne ne vaut-elle pas l'opinion de quatre académiciens, même conducteurs d'âmes ? Dans l'ordre moral, le cœur d'une vraie mère est un chef-d'œuvre, une création de tous points admirable, tandis que la cervelle de beaucoup de savants... Je me suis souvent représenté Renan, en train de pontifier sous la coupole, aux applaudissements enthousiastes des cinq académies. Ces applaudissements l'ont-ils jamais consolé des angoisses de sa mère ? On peut en douter.

Eh bien, nous les rétrogrades, nous demeurons en communion avec nos mères, avec les religieuses, avec les vieux prêtres, avec le Pape, avec Bossuet le plus souvent, avec saint Thomas et saint Augustin toujours. Nous trouvons doux de vivre, de nous mouvoir^ c'està-dire d'agir, d'être dans cette pensée.

Toute profession d'incrédulité qui se respecte, ren-

ferme une tirade contre l'enfer. M. Jules Lemaître y va de son petit argument sentimental contre l'éternité des peines. « Considérez, dit-il, que selon votre orthodoxie même, (est-ce que je me trompe ?) Dieu a créé la plupart des hommes, non sans doute pour qu'ils fussent damnés, c'est-à-dire éternellement méchants et malheureux, mais sachant qu'ils le seraient. C'est là une idée si épouvantable que, justement à cause de cela, on finit par se tranquilliser. »

Hum ! se tranquilliser ? Ce n'est ni facile, ni peutêtre sage. Il y a une idée que je trouve, moi, plus épouvantable que celle de l'enfer et plus mystérieuse, c'est celle de la souffrance. Car enfin nous savons que Dieu est, à la fois, infiniment intelligent et infiniment juste. Quand il nous punira, il aura ses raisons, et il saura dans quelle juste mesure il convient de le faire. Rapportons-nous-en à sa justice, pais ayons le courage de nous dire, que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse, même chez les meilleures natures. Aucun de ceux qui mettent en doute l'existence de l'enfer, ne voudrait supprimer les gendarmes et les gardechiourme. Il peut arriver un moment où nos formidables armées modernes n'auront d'autre raison d'être que de combattre les fauteurs de désordre. Que M. Jules Lemaître veuille bien compter les soldats, gendarmes, sergents de ville, policiers, employés de prisons, juges et tous autres hommes, qui ont pour mission de conduire leurs frères par la force. Il est de toute évidence que la crainte joue un très grand rôle dans la vie, et un rôle souvent salutaire. Songez donc, si chaque homme pouvait faire tout le mal qu'il souhaite à ses semblables !... Ce serait épouvantable. Donc, ne bannissons pas la crainte delà vie morale ; il faut au contraire que l'homme redoute le châtiment, qui l'attend

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au delà du tombeau, s'il se conduit mal durant cette vie.

Mais quel châtiment ? Hélas ! Messieurs les modernes, il n'y en a qu'un, le châtiment éternel, car d'une peine temporaire personne ne se soucierait. Donc, l'idée de l'enfer ne répugne pas tellement à notre intelligence. Mais, au contraire, l'idée de souffrance ? Rappelons-nous les supplices que les Assyriens et les Orientaux infligeaient à leurs prisonniers,, les esclaves de l'antiquité mis en croix, toutes les atrocités que l'histoire nous révèle ou nous cache, et pour ne pas paraître remonter trop loin, pensons aux massacres d'Arménie, à la traite des noirs, à nos soldats du Tonkin empalés. Demain une guerre européenne peut éclater. Parmi toutes ces victimes, que d'innocents ! Ces souffrances des innocents confondent notre raison, et les incrédules n'ont pas la ressource de les nier, comme ils nient l'enfer. Comment un Dieu bon et toutpuissant a-t-il pu créer tant d'hommes destinés uniquement à souffrir?

La vérité est que la sensiblerie de Rousseau d'une part, et d'autre part, la légèreté superficielle d'un Voltaire et son extrême attachement à la vie, ont enlevé toute virilité aux intelligences modernes. On confond la bonté avec la fadeur, on supprime l'idée de justice, on affecte de ne pas voir l'importance et l'étendue des sacrifices et des expiations nécessaires, dans la vie humaine telle qu'elle nous est accordée. Pourquoi la douleur ? nous n'en savons rien, mais il est bien certain qu'elle existe. Par conséquent elle doit avoir sa raison d'être dans le passé de l'humanité, elle aura son prolongement dans ce qu'on appelle aujourd'hui l'au-delà. Les anciens se faisaient une tout autre conception de la destinée humaine : « Allons, chantons en chœur,

s'écrient les Erinnyes d'Eschyle, il nous plaît de hurler le chant horrifique et de dire les sorts que notre troupe distribue aux hommes. Et nous nous glorifions d'être justes. La Parque toute-puissante m'a fait cette destinée immuable, pour suivre les homicides jusqu'à ce qu'ils «oient descendus sous terre. Et même morts, ils ne sont pas délivrés de nous.. . Sos imprécations font la paix des dieux . » Je me permets de signaler ces derniers mots à M. Jules Lemaitre.

Sophocle a développé des théories analogues dans son Œdipe a Colone. Plus près de nous, Dante, tout pénétré de la forte théologie du moyen âge, écrivait sur le frontispice de son Enfer : « La justice anima mon grand architecte ; je fus fait par la divine Puissance, la suprême Sagesse et le premier Amour » — vous avez bien lu — le premier Amour. Bossuet — naturellement — ne se montre pas moins énergique que Dante. Ah ! il ne présente pas à ses auditeurs un enfer atténué, un enfer aussi petit que possible, comme essaiera de le faire plus tard Lacordaire : « Vous serez frappés, ditil, tout ensemble, dans le corps, de pauvreté, de peste, de froid et de chaud ; dans l'esprit, de folie, d'aveuglement et de fureur ; le ciel sera de fer sur vos têtes, et la terre d'airain sous vos pieds ; votre rosée sera la poussière, vous ne porterez jamais de fruit, parce que vous n'aurez pas voulu servir le Seigneur, en joie et dans l'abondance de toutes sortes de biens,, vous serez mis dans l'esclavage de votre ennemi, dans la faim, dans la soif, dans la nudité, dans l'indigence de tout ; il mettra sur vos épaules un joug de fer. Outre toutes ces plaies que vous entendez, Dieu vous en enverra déplus terribles, qui ne sont point écrites dans ce livre et qui passent tout ce qu'on peut exprimer par le langage humain, et comme le Seigneur s'est réjoui en vous

faisant du bien, il prendra plaisir maintenant à vous perdre, à vous renverser. Vous serez à jamais sous cette impitoyable verge ; sous cette verge veillante, qu'a vue le prophète, car le Seigneur veillera éternellement sur votre iniquité et ne cessera de vous briser, de vous mettre en pièces. Pourquoi criez- vous inutilement ? Votre plaie est incurable : Je l'ai faite à cause de votre iniquité et votre dure malice, dit le Seigneur par la bouche de Jérémie ; votre endurcissement a causé le mien : vous m'avez rendu inexorable, impitoyable, inflexible. Allez ;et ils iront au supplice éternel, et les justes à la vie éternelle. C'est par là que Jésus finit sa prédication. C'est ce qu'il nous laisse à méditer, et il n'a rien de plus important à dire au peuple (1). ))

Et maintenant voici les considérations de M. Renan sur le même sujet : a Milton comprit enfin ce pauvre calomnié (Satan) et commença la métamorphose que la haute impartialité de notre temps devait achever. Un siècle aussi fécond que le nôtre, en réhabilitations de toutes sortes, ne pouvait manquer de raisons pour excuser un révolutionnaire malheureux, que le besoin d'action jeta dans les entreprises hasardées. On pourrait faire valoir, pour atténuer sa faute, une foule de motifs contre lesquels nous n'aurions pas le droit d'être sévères... » M. Renan conclut son apologie de Satan par une sorte d'hymne, en l'honneur de la toute-puissance de l'art, ce qui ne laisse pas d'être quelque peu surprenant, a: L'art seul est infini... l'art nous apparaît comme le plus haut degré de la critique ; on y arrive le jour où, convaincu de rinsuffisance de tous les systèmes, on arrive à la sagesse... »

Il y a plaisir, si je ne me trompe, et profit à rap-

(1) Méditations sur l'Evangile, XCVII jour.

284 LA RELlGIOiN DES CONTEMPORAINS

procher des opinions aussi différentes sur l'enfer et le diable. Admettons que Bossuet se soit exprimé avec quelque rigueur janséniste, admettons que le discours plus consolant de Lacordaire, sur le grand nombre des élus, réponde mieux aux aspirations religieuses de ce siècle. Mais que dire du discours « fadasse exprès )> et faible et dépourvu de modestie que nous tient M. Renan ? Je plains un peu les renanistes.

M. Jules Lemaître a dit : « Si Louis Yeuillot vivait encore, il me traiterait de Galucîiet. » M. Lemaître se trompe, au moins partiellement. Louis Veuillot avait de remarquables qualités de critique : s'il vivait, il ne confondrait pas M. Lemaître avec un Galuchet ; mais une fois pleine justice rendue au talent, il ne manquerait pas de moraliser l'auteur des Contemporains devenu figariste, avec sympathie certainement, mais aussi avec une sévérité juste, où les habiles découvriraient du fanatisme. Oh ! la jolie morale ! Nous perdons tous grandement à ne pas l'entendre, et M. Jules Lemaître plus que personne.

Avril 1897.

Depuis que les lignes qui précèdent ont été écrites, la conversion de M. Jules Lemaître est devenue un fait accompli ; conversion laïque, si je puis ainsi parler, partielle et insuffisante, conversion heureuse et glorieuse tout de même. L'heure de l'apprécier n'est pas encore venue; elle viendra, sans doute.

Mars 1899.

Il se produit en ce moment un phénomène littéraire qui est de nature à rendre modestes les écrivains de notre génération.

Jamais on n'avait vu pareille consommation d'épithètes laudatives : chaque livre qui paraît est original, fortement pensé, bien écrit, intéressant ; la critique ne craint pas de prendre le tonde la réclame. Mais, quand on y réfléchit, tous ces éloges ne portent pas à conséquence, à cause du petit sous-entendu qu'ils renferment. Au fond, tous les critiques disent aux auteurs quelque chose comme ceci : <£ Monsieur, votre livre est bon ; mais, ne vous faites pas illusion, par comparaison, seulement, avec les médiocres productions littéraires dont nous sommes inondés. Les maîtresses pages de nos contemporains, ne valent pas ce qu'il y ade plus négligé dans les fonds de tiroirs qu'ont laissés par inadvertance les écrivains du temps jadis. Si ces maîtres revenaient parmi nous, ils rougiraient peut-être des lignes qu'ils écrivirent, au pied levé, pour quelques amis intimes. N'importe : leurs nonchalances valent mieux que tous nos artifices. »

Et c'est pourquoi on fait bon accueil aux lettres intimes de Lamennais, que vient de publier M. l'abbé

Auguste Laveille. Les dépositaires de ces lettres avaientils le droit de livrer au public les confidences du prêtre déchu ? D'une manière générale, on abuse aujourd'hui de la correspondance des grands hommes, qui, s'ils cessaient, durant quelques instant?, de dormir leur sommeil, se plaindraient maintes fois de leurs héritiers et de leurs éditeurs. Oh î ces douleurs intimes jetées en pâture à la curiosité d'un public insuffisamment renseigné, qui ne peut pas tout comprendre !...

Mais, hâtons-nous de le dire, Lamennais fait exception : le mystère d'âme qu'il a emporté dans la tombe touche à ce qu'il y a de plus profond dans l'histoire religieuse du xixe siècle ; il nous appartient. En publiant les lettres de Lamennais à Denis Benoît, M. l'abbé Laveille a cru apporter, dans un débat long et compliqué, un document de haute valeur. Il ne s'est pas trompé,, et nous lui devons des remerciements. Qui sait si, grâce à son concours, on ne finira pas, un jour, par arracher au sphinx le mot de sa cruelle énigme ?

Pour présenter ces lettres au lecteur, M. l'abbé Laveille a composé une préface sage, dans laquelle il juge Lamennais avec une large équité. Des notes accompagnent le texte ; je me permets de les trouver surabondantes et incomplètes : surabondantes, en ce sens qu'elles renferment des appréciations justes, mais peu nécessaires, et qui se présententd'elles-mêmesàresprit ; incomplètes, en ce sens qu'elles ne nous renseignent pas assez sur certains points extrêmement intéressants (1).

1) On m'affirme que M.l'abbé Laveille n*a ajouté ses commentaires au texte de Lamennais que pour populariser cette Correspondance. Il voudrait ainsi atteindre les personnes peu instruites ei même les collégiens. Je suis persuadé que les personnes peu instruites ne liront pas ce livre, et je me demande s'il est souhaitable qu'elles le lisent.

Arrêtons-nous, par exemple, sur la dernière lettre : Lamennais écrit à M. Denis Benoît : « J'ai été oblio-é de prendre ce parti (il s'agit d'une vente de bibliothèque), j'ai été obligé de prendre ce parti pour achever de payer mes dettes. Ceci me conduit à te prier, quand tu m'écriras, d'affranchir tes lettres.

« Une lettre venant d'Alais me coûte plus que je ne dépense et ne peux dépenser, chaque jour, pour ma nourriture. »

Cette déclaration du malheureux grand homme pro duit un froid !... M. l'abbé Laveille s'en doute un peu, j'imagine, et, cependant, il ne nous donne pas les explications que nous désirerions. Qu'a répondu M. Denis Benoît à Lamennais ? Que s'est-il passé ensuite, et pourquoi cette lettre étrange est-elle précisément la dernière lettre du recueil? C'est sur quoi nous voudrions bien être fixés. Je soumets amicalement ce desideratum à M. Laveille, en vue d'une seconde édition : ses lecteurs préféreront tous ou presque tous, à des appréciations théologiques et morales, des explications biographiques.

Est-ce bien le Lamennais le plus intime qu'on nous présente ici? Une lecture attentive de cette curieuse et un peu étrange correspondance ne nous permet pas de conserver le moindre doute : oui, Lamennais a bien révélé ici le fond de son âme. Il eut pour premier confident un jeune Anglais, Henri Moorman, qu'il avait converti au catholicisme. Henri Moorman mourut jeune, et toutes les prédilections, toute l'impétueuse tendresse, toute la sensibilité autoritaire et un peu maladive de Lamennais se portèrent sur le jeune Denis Benoît, qu'il avait arraché, non pas à l'anglicanisme, mais à l'incrédulité, ou, tout au moins, à l'indifférence. M. Denis Benoît devint plus tard un des membres les

plus influents du parti légitimiste. On se demande, et il faut bien se demander, pourquoiles préférences de Lamennais allèrent à un jeune homme, alors inconnu, plutôt qu'à des amis illustres, conseillers éclairés et indépendants. Montaleinbert, Lacordaire, Emmanuel d'Alzon représentaient, aux yeux de Lamennais, de simples associés intellectuels: chose plus curieuse, les influences féminines qui traversèrent sa vie, ne comptent, pour ainsi dire pas. Mme de Lacan, qui devint plus tard Mme Cottu, espéra peut-être jouer auprès de Lamennais, un rôle analogue à celui que remplirent auprès de

Lacordaire Mmô Swetchine et M1113 de V Elle fut

promptement et cruellement détrompée. Trois vieilles demoiselles pieuses et distinguées paraissent avoir exercé, autour du pauvre ménage de Lamennais, une vigilance discrète, désintéressée et dévouée. Lamennais ne daigne parler d'elles qu'une fois, et à propos de bagages. Au contraire, il fait entendre, pour son cher Benoît, des cris d'une tendresse passionnée qui nous rappelle la dramatique affection de David pour Jonathas. « Mon frère, mon tendre frère, si tu savais combien ton petit billet de Tours m'a fait de bien !... Le voilà, je l'ai relu dix fois. Il ne me quittera jamais. 0 mon Lieu, que vous êtes bon de m'avoir donné un frère î Je méritais si peu un pareil bonheur ! Mon Dieu, je vous rends grâces ! Mon Dieu, conservez -le-moi, unissez-nous à jamais. »

Il n'est qu'un rude soldat comme David, ou un prophète hautain et dur comme Lamennais, pour avoir de ces effusions de tendresse plaintive.

Mais, dans cette correspondance, ce n'est pas à l'intensité de cette affection que va tout d'abord notre curiosité. Les lettres intimes du grand écrivain peuventelles nous fournir des lumières nouvelles sur les causes,

la nature et la portée de son apostasie ? Voilà la question, la seule vraie question ; tout le reste relève de l'érudition désintéressée et de la littérature.

Lamennais, disent les catholiques, s'est perdu par orgueil, et ils rappellent Tertullien et même Lucifer. Non, répondent les incrédules : Lamennais a quitté l'Eglise, parce qu'il aimait le peuple. Les uns et les autres, mais très inégalement, pourraient bien avoir raison. Il est certain que l'âme de Lamennais débordait d'un orgueil effroyable ; il est certain aussi que Lamennais, prophète extraordinaire, prophète autant et plus que de Maistre, a vu d'une vue très nette, dans les lointains de l'avenir, cachés à tous ses contemporains, les destinées et les progrès incroyables delà démocratie. Il s'est dit : « Je serai le voyant de cette démocratie, son conducteur, son flatteur prophétique». Mais comment des scrupules ne se sont-ils pas élevés dansson âme ? Comment un conflit ne s'est-il pas produit chez lui avec des tentatives de conciliation, entre le chrétien et le prêtre d'une part, et de l'autre l'indomptable et intransigeant démagogue ? Non ; l'auteur des Paroles oïun croyant a quitté l'Eglise sans esprit de retour, et il s'est donné à la démocratie, avec la tranquille certitude de quelqu'un qui courtise la toute-puissance de demain. Triste, oui, d'une tristesse voisine du désespoir, mais calme, d'un calme effrayant. Ce n'est pas l'attitude de quelqu'un qui a porté dans son âme — ne serait-ce que l'espace de quelques années — une foi robuste.

Au fait, le mystère Lamennais n'a pas été éclairci, peut-être parce qu'on n'est pas remonté assez haut dans l'histoire de sa vie morale. C'est mal poser le problème que de dire simplement : il a perdu la foi. Demandons-nous plutôt quelle était la qualité de sa foi,

même aux meilleurs jours de son apostolat. A douze ans, il avait lu Jean-Jacques Rousseau, Nicole, Tite- Live, Plutarque : il dévora tout entière la bibliothèque d'un vieil oncle. Il est infiniment probable que cette bibliothèque dix-huitième siècle renfermait des œuvres étranges. Sous l'empire d'une piété exaltée et inquiète, il ne voulut faire sa première communion qu'à vingtdeux ans. Il n'entra que fort tard dans les ordres, à l'âore de trente-quatre ans, et voilà que, quelques mois après seulement, il publiait cet Essai sur Vindifférence en matière religieuse, qui lui valut presque un titre de Père de l'Eglise. On a toujours tort de méconnaître le sage précepte de saint Paul : non neophytum.

La lecture des lettres que publie M. l'abbé Laveille, fortifie nos doutes sur la solidité de la foi de ce prêtre improvisé : l'épithète n'a, je crois, rien d'incorrect quand on songe à sa formation sacerdotale. D'abord une différence très sensible s'accuse entre les premières lettres et les dernières, qui dénotent un progrès trop évident du scepticisme dans l'âme du pauvre Féli. Mais même dans la première partie de la correspondance, où abondent les expressions pieuses, le romantisme occupe trop de place. Lamennais, prêtre depuis deux ans à peine, parle et se conduit comme le Jocelyn de Lamartine (1). « A quelle distance d'Angers est ton vieux couvent de la Beaumette ? écrit-il à son cher Denis. Quelqu'un l'habite-t-il encore ? De quel ordre étaient les religieux ? Partout en Europe, autrefois,

! 0 nid dans la montagne où mon âme s'abrite ! Me voici donc rentré pour jamais dans mon gîte, Gomme le passereau sans ailes pour courir, nui dans antrou de mur s'abrite pour mourir.

oh : d'un peu de repos que mon âme pressée V devançait de loin mes pas par ma pensée !

Jocelyn (neuvième époque).

on trouvait de ces lieux d'asile, de ces oasis de la société, où les cœurs faibles, les âmes fatiguées venaient goûter un peu de repos. t>

A ces sentiments purement mondains, Lamennais mêle des effusions d'une piété sincère, mais bien maladive, telle, au talent près, qu'elle s'alanguit dans un trop grand nombre de cantiques modernes. Lisez la prière à l'ange gardien, qu'il avait composée durant son voyage en Angleterre, et qu'il envoie, avec attendrissement, à son Denis. C'est bien joli, c'est trop joli, trop caressant, trop plein de mots d'amour ingénieusement disposés : meam tuis mentem, suavisslme susurrans , robora consiliis, cor meum languens et prœ amoris defectu pœnejam emortuum refocilla, et igné quotu ardes dulciter accende.

D'autres remarques d'une incontestable gravité s'imposent à notre attention. Lamennais, dans cette correspondance censément spirituelle, n'apparaît ni comme apôtre, ni comme prêtre, ni comme directeur. Le jeune Denis Benoît voyait dans Lamennais un prêtre de génie placé dans une région supérieure, d'où il dirigeait l'humanité sans participer à ses faiblesses. Autant qu'on en peut juger indirectement, il demandait à l'auteur de Y Essai sur V indifférence des conseils, des encouragements et des idées générales. Lamennais n'a jamais compris ni même voulu comprendre les aspirations de son jeune correspondant. Il parle piété, oui, au moins durant les deux premières années, mais toujours en la subordonnant à des paroles d'amitié : oc Adieu, mon Denis, mon tendre frère ; je suis épuisé de lassitude ; adieu, je t'embrasse de tout mon cœur. Je vais me coucher ; mais auparavant, je prierai pour toi ; mon sommeil en sera plus doux. » Quant à diriger Denis Benoît, Lamennais n'y pense jamais de lui-même; il s'y

résigne, sans doute après d'amicales et nombreuses sommations. Par contre, il s'étend volontiers sur ses propres tristesses : il reproduit et condense les idées qu'il a développées le même jour, dans son article de journal ou dans son chapitre d'apologétique, et il semble incapable de s'occuper d'autre chose que de lui-même, de ses affaires et de ses idées. De 1832 environ à 1836, il ne sait même plus sauver les apparences, il cherche ses mots d'amitié et contient à grand'peine l'expression abondante et jaillissante de ses orgueilleuses colères. On trouve cependant, çà et là, quelques pages de piété supérieurement écrites. Telles, les recommandations qu'il envoie à ses jeunes disciples de Malestroit, qui formaient une sorte de petite université catholique. Mais on voit bien qu'ici Lamennais remplit un devoir pour ainsi dire officiel, comme un conférencier religieux développe un sujet de morale.

La conclusion saute aux yeux. Même en ses meilleurs jours, Lamennais n'eut qu'une piété maladive, une foi incomplète (1) et une érudition ecclésiastique à peu près nulle. La bizarrerie de sa sensibilité, l'immensité de son orgueil inconscient et calme, achèvent de faire de lui un prédestiné de la révolte. Pauvre grand homme !

Quelquefois nous nous surprenons à dire tout bas. pensant à cet ange de la pensée, tombé de si haut : « Qui sait si plus de douceur, de la part de certains supérieurs ecclésiastiques, ne l'eût pas préservé de la chute ? Léon XII voulait faire de lui un cardinal. Que ne l'a-t-il nommé cardinal ! Un peu de rouge à son cha-

(I) 11 écrivait en 1836 ces mots effrayants : « Il es! certain que mes convictions ont changé sur plusieurs points ; toutefois, nul ne sait sur quels points et à quel degré. »

peau l'eût peut-être maintenu dans la bonne voie. » Le livre de M. l'abbé Laveille dissipe nos scrupules et nos plus intimes arrière-pensées. Comme celle de Jean- Jacques, comme celle de Werther, comme celle de Chateaubriand, l'âme de Lamennais était une âme de désirs, mais de désirs inquiets et égoïstes, que rien au monde ne pouvait assouvir. Il se plaignait toujours de tout et de tous, des institutions comme des hommes, de sa santé, de son éditeur, du gouvernement, de ses succès, de ses études, de la température. Lamennais eût vaticiné contre la lune. Jamais cet homme acerbe n'a dompté ses désirs ni ses imaginations volcaniques, capables de déchaîner le3 orages que souhaitait René, pour s'élancer sur leurs tourbillons, dans un monde meilleur ; il ne connaissait pas la joie.

D'où venait cette immense tristesse, qui remplit toute sa correspondance? M. Laveille se demande si ce n'était pas là une tristesse de commande. Au fait, nous en connaissons de ces rimeurs romantiques ou symbolistes qui, toujours bien mangeant, meurent par métaphore. Lamennais est trop de son temps pour ne pas faire entendre quelques cris à la Byron ! Mais la persistance, l'intensité, l'accent de sa plainte, ne nous permettent pas d'avoir des doutes sur la réalité de son découragement.

D'où lui venait cette douleur ? Peut-être de son génie, car Lamennais avait du génie : les grands penseurs, d'ordinaire, gémissent, tandis qu'ils enfantent des générations intellectuelles. Elle provenait plutôt de ce fait que Lamennais, toute sa vie durant, n'a été, en définitive, qu'un déclassé. Il ne suffit pas, à un homme de ce siècle malade, de se proclamer ravi par les beautés poétiques du christianisme, et de s'instituer brusquement apôtre. La religion s'adresse à toutes les facultés

de l'homme. Connaissez-vous les chrétiens de nos jours? Avez-vous jamais vécu leur vie ? Avez-vous soufïert de leurs souffrances? Sauriez-vous partager leurs humiliations? Lamennais est un théoricien- de génie qui n'a jamais su obéir. Depuis quatre-vingts ans, les optimistes de l'apologétique signalent, périodiquement, des symptômes consolants de retour aux idées religieuses. La belle affaire ! L'homme est essentiellement un être religieux et, d'autre part, la morale chrétienne est si belle, si manifestement divine, qu'elle attire à elle tous les esprits sensés. On reviendra toujours au Sermon sur la Montagne et à V Imitation, qui passe, paraît-il, pour quelque peu démodée -dans certains milieux. Celui-là est un ennemi du genre humain, a dit Bossuet, qui méconnaît la beauté, la grandeur et l'efficacité de la morale chrétienne. Or, le genre humain veut vivre.

Gardons-nous donc bien de nous confondre en remerciements, envers les diplomates de lettres qui daignent louer certains beaux côtés du christianisme. Voyons, Messieurs les romanciers tourmentés par l'idéal, seriez-vous assez convaincus de votre importance intellectuelle, pour croire que vos éloges atténués ajoutent à la gloire du christianisme ?

Il convient d'insister, je crois, sur cette idée, parce que de même que l'Ida est le père des Sources, de même, sont venues, de l'école de la Chesnaie, presque toutes les idées bonnes ou mauvaises, qui s'agitent aujourd'hui encore parmi nous. A plusieurs reprises durant ce siècle, en 1332, en 1818, en 1852, en 1871, aux environs de 1890, l'opinion publique a paru se déclarer en faveur du catholicisme. Puis, tous ces bataillons compacts d'amis, qui nous arrivaient de tous les points de l'horizon, se sont évanouis, et nous sommes restés

seuls, nous, les démodés, qui ne savons pas faire de phrases (l).De tous ces échecs, politiques et intellectuels, je suis persuadé que c'est la faute à Lamennais. Cet homme, neveu de Jean-Jacques et frère de Chateaubriand, a fourni des attitudes, des métaphores et des états d'âme, à un nombre effrayant d'orateurs et de publicistes. On dirait que le XIXe siècle reproduit, en grand, dans son histoire générale, les diverses phases de la vie de Lamennais. Bien entendu, il faut mettre à part le noyau de catholiques fidèles, qui, sans s'inquiéter des cénacles littéraires ou politiques, s'obstine à pratiquer silencieusement sa religion, et à donner, sans compter, de son travail et de son argent. Le siècle semble redevenir catholique, par exemple, en 1848, quand la foule salue et porte en triomphe les crucifix. Ce bel enthousiasme n'a pas duré, parce qu'il était fait de romantisme et de réaction antiphilippiste. Un peuple voltairien ne peut pas redevenir chrétien du jour au lendemain, à plus forte raison lorsqu'il a été évangélisé par un Lamennais, un des très ^ rares hommes de sa génération qui eût des idées à lui.

A ce point de vue, la publication de M. Laveille pourrait bien avoir une importance capitale. Non seulement Lamennais n'a jamais eu l'esprit de son état, mais il a toujours placé sa propre infaillibilité au-dessus de l'infaillibilité papale ; il est demeuré lui, lui toujours, lui, envers et contre tous. Au lieu de se dépouiller de l'homme ancien, pour revêtir l'homme nouveau créé dans la justice et la sainteté de la vérité, il s'est complu dans le développement de sa propre pensée ; il n'est pas

(l) Grâce à Dieu cependant, nos écoles n*ont pas cessé de prospérer, nos bonnes œuvres se multiplient, ce pendant que nos religieuses continuent à soigner les pauvres malades.

sorti de son moi. Ses préoccupations uniquement personnelles éclatent à chaque ligne de sa correspondance. Quelle différence avec Bossuet ! Bossuet s'identifie respectueusement et humblement avec l'Eglise ; il n'a pas d'opinion à lui, il n'a qu'un but, exprimer avec précision l'enseignement de l'Eglise. Même lorsqu'il se trompe, il ne parle pas en son nom, il parle au nom d'une fraction importante de l'Eglise, l'Eglise gallicane. Lamennais est essentiellement un solitaire, un lyrique, un penseur, ignorant les choses de la vie réelle, un chef d'école philosophique ; il réfléchit, vaticine, écrit à propos du christianisme, mais il vit en marge du christianisme. Il voudrait diriger une Eglise puissante et dominatrice, enun temps où l'Eglise de France persécutée, ou tout au moins méconnue, répare les ruines accumulées par le siècle précédent. C'était un catholique in abstracto. Xous savons, au contraire, que les premiers chrétiens formaient de petites communautés. Nous savons que l'Eglise est l'assemblée des fidèles, une société parfaite. On la compare à une armée rangée en bataille. Des hommes comme Lamennais veulent bien parader aux revues ou commander d'importantes divisions ; mais ils ne veulent pas s'intéresser aux menus détails de la vie militaire. Présider une charge de cavalerie, pendant que retentissent les clairons, ce doit être fort beau ! Mais ces hommes qui se sentent des héros pendant quelques minutes, passent leur temps, d'ordinaire, en des corvées fort prosaïques ; ils épluchent des pommes de terre ou ramassent le crottin de leurs chevaux — ce qui ne laisse pas d'être glorieux tout de même. Lamennais n'a jamais vécu la vie chrétienne. Nous connaissons parmi les beaux esprits de nos jours nombre de ses imitateurs qui n'ont pas son génie. Voilà donc la grande cause de la tristesse de Lamen-

nais : il se sentait dépaysé dans l'Eglise ; au milieu des bons curés de son temps, il se regardait comme incompris, semblable à un rentier campagnard qui se promènerait dédaigneux et triste, au milieu des champs où retentissent les rires et les chansons des travailleurs enfiévrés. La moindre contrariété, dit un de ses biographes, donnait à Lamennais des attaques de nerfs. Que ne le plaçait-on, au début de sa carrière sacerdotale, sous l'autorité de quelque curé — non pas même désagréable — mais seulement peu porté à la vie intellectuelle. Il eût souffert et il eût appris à se soumettre ; il eût perçu l'énorme différence qui existe entre le maniement des idées et le maniement deshommes. On me dira peut-être qu'il n'eût pas accepté un poste assujettissant ; soit : mais, alors, il ne fallait pas l'ordonner. Lamennais fut toujours un déclassé, et c'est pourquoi il nous apparaît si triste.

Au fur et à mesure qu'il s'éloigne de l'Eglise, sa tristesse augmente et finit par devenir de l'hypocondrie. « Partout, au reste, écrit-il en 1836, partout on est bien sûr de trouver peines, ennuis, souffrances. Aussi, je ne comprends rien aux lamentations sur la brièveté de la vie ; mais il est dit qu'on se plaindra de tout. On se plaint, en ce moment, du retard de la végétation. Il est vrai que jamais je n'ai vu la campagne moins avancée, à la fin d'avril. Il y a quelque chose d'engourdi dans la nature comme dans les hommes. J'étais, dans ma vieillesse, destiné à vivre dans une sotte génération. Nos pères valaient mieux que nous ; je veux espérer, par compensation, que nos neveux vaudront mieux que nos pères. L'esprit est comme empâté dans la matière, et les âmes sont abâtardies. Le peu que l'on a de pensée, on l'emploie à se persuader que le bien est impossible, afin d'en conclure qu'il serait fou de tenter

de l'opérer. Jamais l'égoïsrne ne fut si général ni si hideux. Quand on voudra faire l'épitaphe des hommes de notre temps, on crachera sur leur tombe. »

Ceci est plus que de la tristesse, c'est de la psychologie de portière irritée, c'est du délire. De telles observations nous surprennent d'autant plus que Lamennais fait preuve, par ailleurs, de plus de clairvoyance. Il a prédit, plusieurs années à l'avance, la chute des Bourbons, avec un luxe de détails qui nous remplit de stupéfaction ; il a choisi pour F Eglise le terrain où elle a gagné ses batailles les plus décisives ; il a révélé à eux-mêmes les plus grands catholiques du xixe siècle ; il a annoncé le socialisme ; il a même deviné révolution delà médecine contemporaine, car il a toujours combattu la diète avec énergie. Il fallait que la sensibilité de Lamennais fût excitée prodigieusement, pour obscurcir, à ce point, sa puissante intelligence.

L'histoire littéraire et l'histoire religieuse nous fournissent-elles des exemples qui nous permettent d'expliquer, par comparaison, la maladie de la sensibilité à laquelle Lamennais était en proie ?

Fénelon, qui avait connu, lui aussi, l'amertume d'une condamnation retentissante, Fénelon portait au cœur uneblessure inguérissable. «Oh! queje souffre, s'écriaitil un jour ... Je suis dans une honteuse lassitude des croix. Il me semble qu'il ne me reste plus ni force ni haleine pour respirer dans la souffrance. La croix me fait horreur et ma lâcheté m'en fait aussi. Je suis, entre ces deux horreurs, à charge à moi-même. Je frémis toujours par la crainte de quelque nouvelle occasion de souffrance. Ce n'est pas vivre que de vivre ainsi ; mais qu'importe ? Notre vie ne doit être qu'une mort lente. £>

La douleur de Fénelon est aussi intense, aussi pro-

fonde, et elle nous apparaît comme moins romantique et surtout plus chrétienne que celle de Lamennais. Fénelon ne s'attaque pas aux autres, il se condamne lui-même avec une sincérité et une humilité touchantes : « Il y a en moi, dit-il, un fond d'intérêt propre et une légèreté dont je suis honteux. La moindre chose triste pour moi m'accable ;la moindre qui me flatte un peu me relève sans mesure. Rien n'est si humiliant que de se trouver si tendre pour soi, si dur pour autrui, si poltron à la vue de l'ombre d'une croix et si léger pour secouer tout, à la première lueur flatteuse. » Lamennais dira au contraire : a Mais il ne faut demander ni vérité, ni charité, ni probité à la plupart des hommes, ni aux prêtres surtout. Je m'en aperçois tous les jours. j> Entre ce double désespoir du prêtre soumis et du prêtre révolté, M. Renan étale un optimisme vulgaire, trop agressif pour n'être pas un peu affecté : a Bien que fatigué de corps avant l'âge, j'ai gardé jusqu'à la vieillesse une gaieté d'enfant, comme les marins, une facilité étrange à me contenter.

« Un critique me soutenait dernièrement que ma philosophie m'obligeait à être toujours éploré. Il me reprochait comme une hypocrisie ma bonne humeur, dont il ne voyait pas les vraies causes.

ce Eh bien ! je vais vous les dire.

(( Je suis très gai, d'abord parce que, m'étant peu amusé quand j'étais jeune, j'ai gardé à cet égard toute ma fraîcheur d'illusions ; puis, voici qui est plus sérieux : je suis gai, parce que je suis sûr d'avoir fait en ma vie une bonne action, j'en suis sûr. Je ne demanderais pour récompense que de recommencer. Je me plains d'une seule chose, c'est d'être vieux dix ans trop tôt... d Nous ne pouvons pas, quelque envie que nous en ayons, contester à M. Renan l'authenticité de sa joie ;• il a per*

sisté à se dire gai jusqu'au dernier jour de sa vie. Mais assurément, il nous donne de ses sentiments des explications pitoyables, il s'exprime comme un bourgeois enrichi, décoré de quelque mérite agricole.

On sait, d'autre part, que Jouffroy vécut, après avoir perdu la foi, incurablement triste. Le cas de M. Renan demeure exceptionnel, mystérieux tout de même et inquiétant.

Xous nous expliquons donc, dans une certaine mesure, l'immense tristesse de Lamennais. Aux plus beaux jours de son apostolat, tandis que sps écrits faisaient briller la lumière aux yeux des hommes de bonne volonté, semblable lui-même à l'esclave porteur de livres, dont parle saint Augustin, il se débattait en silence dans une sorte de demi-obgcurité. Puis ce peu de clarté s'éteignit, et Lamennais, comme Œdipe sanglant, se lamenta désespérément dans le terrible et éternel nuage.

Quoi de plus naturel? La foi ajoute beaucoup, elle ajoute infiniment à la pauvre raison de l'homme ; elle centuple notre puissance d'aimer, elle entoure d'appui notre faiblesse. Un cri de désespoir s'échappe de l'âme des peuples, quels qu'ils soient, lorsqu'ils voient disparaître leur religion. Lisez l'admirable chœur à!Œdipe-Pioi, où Sophocle constate que les choses divines s'en vont. Four les quelques chrétiens qui perdent la foi, le malheur est incomparablement plus grand, sans compter qu'il est presque toujours accompagné de remords. Les marchands de phrases français et les pédagogues allemands, porteurs de lunettes, ont beau réunir leurs efforts, ils sont parfaitement incapables de consoler les jeunes gens qu'ils ont séduits. J'imagine que les jeunes Français gardent une secrète, et d'ailleurs très excusable rancune, aux doctes et incrédules conducteurs d'âmes qui leur ont ravi la foi.

L'un d'eux, un jour, me confia le monologue dont il animait, les soirs mélancoliques et solitaires, sa chambre d'étudiant. « Vous me dites, ô philologues, que Jésus était un grand homme, un philosophe, un héros et un saint, plus fort encore que Platon et que Marc-Aurèle. Cela flatte en moi, je ne sais quels mauvais instincts, tandis que, bien portant et heureux, je vous écoute pérorer, en vos amphithéâtres officiels ; je pense tout de même, à part moi, qu'il vous arrive de vous contredire abominablement... et je doute. Mais vienne la souffrance ; votre Jésus idyllique ou pédant m'ennuie, tout comme un ordinaire professeur de philosophie. Du fond de ma misère, je m'élance vers le Jésus, Dieu des chrétiens, qui s'anime dans un crucifix, qui m'attend au saint sacrement de l'autel, qui me console, qui fait surnager dans mon âme le meilleur de moi-même. » On ne conçoit pas, en effet, que les incrédules de nos jours, fils de chrétiens et de chrétiennes, élevés dans un milieu chrétien, ne se disent pas à eux-mêmes quelquefois : ergo erravimus.

Pour des hommes supérieurs l'épreuve est encore plus terrible, parce qu'ils passent la seconde partie de leur vie à détruire ce qu'ils avaient édifié durant la première. Tel, Lamennais.

Supposons au contraire qu'il eût gardé la foi ; même après sa condamnation, il se serait dit : c< Dieu, qui n'a pas besoin de nos biens, saura faire triompher son Eglise sans le secours de ma philosophie. Je vais donc me retirer à la Chesnaie, reprendre mon bréviaire que j'ai eu le tort de négliger, et dire beaucoup de rosaires en plantant des épicéas. Si l'Eglise a besoin plus tard de ma plume, je répondrai docilement à son appel, ou bien encore je chercherai des sujets d'étude apaisants et sûrs, dans lesquels je mettrai toute mon âme. J>

Pour un prêtre enfin, bien plus encore que pour un homme supérieur, la rupture doit être déchirante, horrible. La vie sacerdotale nous permet de voir de très près des âmes d'élite, capables de pratiquer les plus hautes vertus et d'accepter les plus lourds sacrifices, des âmes pures, délicates, fières et douces. Est-ce que les batailles de la vie intellectuelle offrent quelque chose de semblable? L'homme n'a rien qui me réjouisse, dit un personnage de Shakespeare, ni la femme. Le prêtre révolté au milieu du monde ressemble à l'exilé dont Lamennais nous a peint les angoisses, et lui-même se sent un objet de défiance, non seulement pour les chrétiens, mais même pour les indifférents et les sceptiques.

Voilà pourquoi, malgré tous ses torts, malgré son orgueil, son obstination et ses colères, nous plaignons Lamennais et, tout en condamnant sa révolte, nous lui gardons un peu de pitié sympathique. Dans line tragédie hautement religieuse, où apparaissent visibles les traces de la révélation primitive et les souvenirs des événements racontés dans la Genèse, un poète d'un génie très oriental, proche parent des Hébreux, Eschyle, met en scène les Océanides pleurant sur Prométhée révolté et vaincu : <( Je te vois, Prométhée, et un nuage chargé de larmes a gonflé mes yeux, quand j'ai vu ton corps se dessécher sur la pierre, sous ces nœuds d'acier. » On dit que la nièce de Lamennais vint s'agenouiller en pleurant devant le lit de mort de son oncle : a Féli, suppliait-elle en gémissant, veux-tu un prêtre ? » Après les Océanides, Eschyle introduit sur sa terrible scène, leur père, le vieil Océanos, que la critique a eu le tort de railler, a Je te vois. Prométhée, dit-il, et tout habile que tu es, je te conseillerai pour le mieux. Rentre en toi-même, malheureux ! regrette ta colère, sois humble comme il convient, cherche la fin de tes maux. Tu vois

où conduit une langue effrénée. » Naturellement, le savant Proniéthée n'écoute pas les avertissements du vieux bonhomme Océanos, et celui-ci se retire en prononçant un mot bien profond : <i Tu me renvoies par cet accueil, Prométhée ? ta destinée sera ma leçon. ;> Malheureusement, tous les prêtres de ce siècle n'ont pas compris cette leçon, et pour l'avoir méconnue, ils ont infligé à la mémoire de Lamennais une humiliation terrible. Qui ne connaît la grande pensée des Châtiments, cette pensée qui a inspiré à Victor Hugo des développements superbes ? Napoléon, parce qu'il a violé la liberté, sera puni, et il le sait, et il se demande avec angoisse quand sonnera l'heure fatidique. Voici la retraite désastreuse de Moscou : il neigeait, il neigeait, il neigeait, et la grande armée jonche de cadavres le chemin de Moscou à Paris. Est-ce le châtiment ? s'écrie Napoléon. Pas encore, répond une voix mystérieuse. Voici "Waterloo ! Waterloo, morne plaine ! Est-ce le châtiment ? Pas encore. À Sainte-Hélène du moins, le héros du 18 brumaire croit avoir expié son crime. Non ; l'expiation souveraine, pour Napoléon le Grand, consistait en ceci, qu'il aurait un jour pour successeur Napoléon le Petit. Ce pauvre rêveur qui avait nom Napoléon III ne méritait, je pense, ni cetexcès d'honneur ni cette indignité. Mais naguère, lorsque, àpropos des pantalonnades psychologiques d'un abbé défroqué, des publicistes convaincus prononcèrent le nom de Lamennais, je ne pus m'empêcher d'appliquer, à l'auteur des Paroles d'un croyant, la grande pensée de Victor Hugo. Vraiment, Messieurs les journalistes, vous êtes trop durs : vous n'avez pas le droit d'insulter ainsi à la mémoire de Lamennais. Pauvre, pauvre Lamennais ! Le dernier mot de Jocaste à Œdipe se présente ici naturellement à la mémoire : <£ Hélas ! hélas ! infortuné ! c'est le seul

nom que je puisse te donner, et je ne t'en donnerai plus d'autre, d

Au point de vue littéraire, la correspondance éditée par M. l'abbé Laveille augmentera-t-elle sensiblement la gloire de Lamennais ? Je ne le pense pas. Pour être un véritable et grand épistolier, il faut recevoir, des événements auxquels nous sommes mêlés et des hommes qui nous entourent, comme une commotion électrique, puis la transmettre à nos correspondants. Lamennais est trop absorbé par son moi génial pour s'occuper des autres. D'autre part, il a l'air d'écrire ses lettres, à la diable, sans souci du nombre ni de la oraminaire. Mais tandis qu'il épanche ses mesquines et vulgaires inquiétudes, et ses agaçantes tendresses, l'occasion se présente quelquefois à lui de toucher aux idées générales. Alors, comme Achille sentait le soldat se réveiller on lui à la vue d'une épée, Lamennais se révèle brusquement grand écrivain, poète et prophète. Remarquez, je vous prie, la beauté de ces passages que j'ai relevés en courant: <r II y a une impuissance de rien faire pour ceux qu'on aime qui tourmente beaucoup, et c'est en cela surtout que Dieu nous fait sentir notre misère... Au milieu de ce tumulte, de ce bruit fatigant, de ces occupations oisives, mon cœur, par une vieille et douce habitude, se reporte vers la retraite ; il se représente le calme et le silence d'un cloître solitaire, les bois qui le cachent à l'œil du passant, la mer qui se brise contre ses murs, les tombes antiques des religieux, l'église qui entendit leurs prières ; là, tranquille un moment, il oublie les honneurs, il s'oublie lui-même et s'évanouit dans les rêves d'une félicité qui n'est point. » A la rigueur, on pourrait voir dans ce souhait un peu de poésie, peut-être même un peu de romantisme, un© réminiscence du paulum silvae d'Horace

et du Vallon de Lamartine ; mais lisez ceci : a Le désir de la perfection, pour être parfait lui-même, doit être paisible. Placés au pied de la montagne qu'il nous est ordonné de gravir, nous levons les yeux, et nous nous effrayons d'être encore si loin du sommet ; mais nous dit-on de l'atteindre sur-le-champ? Tout ce qu'on nous demande, c'est un premier pas ; et après celui-ci un second, et encore nous promet-on qu'une main toute-puissante nous soutiendra... » Quelquefois, mais très rarement, Lamennais se met en frais de gaieté, et alors il assène à ses adversaires de lourdes et féroces plaisanteries. Le plus souvent, il vaticine, démagogue apocalyptique, sur les destinées du monde moderne : a. Il semble vraiment, à voir ce qui se fait, à voir ce qui se dit. que toute notion de justice, comme tout sentiment de charité, aillent s'éteignant dans le monde. Tout ce qui en porte l'empreinte produit une sorte de stupéfaction, comme quelque chose d'extraordinaire, d'inconnu, et d'effrayant à cause de cela même. Ceci est principalement remarquable dans les classes élevées, parmi les gens dont l'intelligence, développée par l'éducation, devrait mieux discerner et mieux sentir le vrai et le bien. Le peuple seul, dépositaire du principe de vie qui ranimera le monde mourant, entend encore le langage de l'homme. Pour les autres, ce n'est plus qu'un bruit qui les importune et les épouvante, d En somme, de cette correspondance pourtant si négligée, on pourrait extraire une sorte de petite anthologie dantesque.

Le Lamennais inconnu de M. Laveille qui nous apporte un documentnouveau,pourla biographie du prêtre déchu et aussi pour l'histoire religieuse de ce siècle, soulève un problème extrêmement intéressant et inquiétant. Lamennais a commis bien des erreurs ; mais,

en matière d'évolution politique et sociale, il a fait preuve très souvent d'une prodigieuse clairvoyance. Or, il a prédit, lui pessimiste, l'avènement légitime et le succès définitif et même le bonheur, d'une démocratie qui ressemble assez au socialisme de nos jours. « Nos destinées sortiront d'ailleurs (que de la Chambre) ; elles seront le produit d'événements qui s'accomplissent sous une autre influence, et de ce travail secret qui modifie incessamment l'opinion publique. Tout le monde croit rester où il était, et tout le monde avance, comme, dans la chambre d'un vaisseau, le passager conservant les mêmes rapports avec les objets qui l'entourent, ne s'aperçoit en aucune manière du mouvement qui l'emporte avec rapidité... C'est une grande joie pour l'intelligence que de suivre, d'un jour à l'autre, ce développement en apparence si mystérieux de l'humanité... Les idées me paraissent s'améliorer de jour en jour (ceci a été écrit en 1834). Les peuples croissent dans leur jeune vigueur, tandis que partout leurs tyrans déclinent dans leur vieillesse pourrie. Ils se traînent en grimaçant d'idiotisme et de rage sur des baïonnettes dont ils ont fait les dangereuses béquilles de leur caducité. Le fossoyeur les attend quelques pas plus loin... Pax homi- ?iibus bonae voluntatis ! Je suis ravi que mes frères en république entrent dans cet ordre de pensées. C'est pour moi un nouveau symptôme précieux de ce que j'attends etque je ne verrai pas, du moins sur la terre. t> Si ces lignes tombent sous les yeux de M. Jaurès, elles réjouiront son cœur, et fourniront ensuite une ample matière aux déclamations de la démocratie socialiste, qui compte nombre d'interprètes et de flatteurs. Or, un quart de siècle environ après Lamennais, a paru un nouveau prophète des temps modernes, qui a pu voir à l'œuvre cette démocratie saluée d'avance avec tant de

tendresse et d'enthousiasme. Carlyle est, au moins, aussi apocalyptique que Lamennais, et voici comment il apprécie la démocratie moderne :

a Nous avons oublié Dieu, nous avons tranquillement fermé les yeux à la substance éternelle des choses et nous les avons ouverts à l'apparence et à la fiction. Nous croyons tranquillement que cet univers est au fond un grand peut-être inintelligible ; à l'extérieur, la chose est assez claire : c'est un enclos à bétail et une maison de correction fort considérable, avec des tables de cuisine et des tables de restaurant non moins considérables où. celui-là est sage qui peut trouver une place ! Toute la vérité de cet univers est incertaine. Il n'y a que le profit et la perte, le pudding et son éloge qui soient et restent visibles à l'homme pratique. 11 n'y a plus de Dieu pour nous ! Les lois de Dieu sont transformées en principes du plus grand bonheur possible, en expédients parlementaires : le ciel ne dresse sa coupole audessus de nous que pour nous fournir une horloge astronomique, un but aux télescopes d'Herschell, une matière à formules, un prétexte à sentimentalités. Voilà véritablement la partie empestée, le centre de l'universelle gangrène sociale qui menace toutes les choses

modernes d'une mort épouvantable llny a plus de

religion, il n'y a plus de Dieu ! L'homme a perdu son âme et cherche en vain le sel antiputride qui empêchera son corps de pourrir. C'est en vain qu'il emploie les meurtres des rois, des bills de réforme, les révolutions françaises, les insurrections de Manchester. 11 découvre que ce ne sont point les remèdes. L'ignoble éléphantiasis est allégée pour une heure, et sa lèpre reparaît aussi âpre et aussi désespérée l'heure d'après, d

Il y aurait plaisir à souligner tout ce qu'il y a d'antithétique chez nos deux prophètes ; il serait peut-être

plus charitable de les mettre d'accord ; mais l'une et l'autre tentative offrent des difficultés...

Au demeurant, Lamennais, c'est une sorte de Macbeth ecclésiastique.

Enfin, voici une conversion qui réjouit tous les chrétien?, tous, et qui honore — sans l'inquiéter — l'Eglise de France. M. Coppée est sincèrement, sérieusement et pleinement chrétien. On se surprend, presque, à redire tout bas l'admirable antienne de la Nativité : Aujourd'hui, sur la terre, chantent les anges, se réjouissent les archanges ; aujourd'hui le Christ est né dans une âme.

Les feux de l'aurore, a dit Yauvenargues, ne sont pas plus doux que les premiers rayons de la gloire. Quel dommage que cette comparaison n'ait pas été appliquée tout d'abord et uniquement à l'état d'âme des nouveaux convertis et de tous ceux qui prennent part à leurs joies ! Nous sommes légion, nous sommes innombrables, les braves gens qui ignorons absolument les douceurs de la gloire, et nous soupçonnons, à part nous, qu'à cette douceur se mêlent souvent de grandes amertumes. Mais comme nous ressentons bien le contre-coup des joies que fait naître, dans le ciel, la conversion franche et complète d'un écrivain qui a du talent et du cœur ! A l'heure actuelle, ce n'est qu'un cri parmi les catholiques de France : « Quel beau livre que celui de M. François Coppée, et comme il nous repose agréable-

(1) Par M. François Coppée, Paris, Lemerre, 1898 ; prix : 3 fr. 50.

ment de tontes les horreurs politiques ou autres dont nous sommes les témoins ! » La préface obtient plus de succès encore que le livre lui-même. C'est là que M. Coppée explique ou plutôt raconte sa conversion avec une simplicité, une humilité, une sincérité d'accent admirables. Cette préface constituera, si je ne me trompe, un document important dans Fhistoire religieuse du xixe siècle. En ont-ils imprimé des phrases sonores, sur la lumière, et la critique, et la science, et le devoir impérieux de penser librement, tous les intellectuels ou pseudo-intellectuels qui, depuis le commencement du siècle, avec des attitudes solennelles, ont abandonné l'Eglise ! Nous nous demandions, ou plutôt nous n'osions pas même nous demander, si toutes ces belles théories ne cachaient pas des sentiments peu nobles ou des mobiles intéressés. Quanta le dire ou l'écrire, qui donc l'eût osé ? Ah Ile beau vacarme littéraire qu'on eût entendu ! Oh î ces indignations vertueuses, et ces prosopopées pharisaïques contre la basse inquisition des cléricaux ! M. François Coppée écrit simplement : « Ce furent, je le dis franchement, la crise de l'adolescence et la honte de certains aveux qui me firent renoncer à mes habitudes de piété ! Bien des hommes, quisontdans ce cas, conviendraient, s'ilsétaient sincères, que ce qui les éloigna d'abord de la religion, ce fut la règle sévère qu'elle impose à tous, au point de vue des sens, et qu'ils n'ont demandé que plus tard à la raison et à la science, des arguments métaphysiques qui leur permettent de ne plus se gêner. Pour moi, du moins, les choses se passèrent ainsi. Je cessai de pratiquer par mauvaise vergogne, et tout le mal vint de cette première faute contre l'humilité, qui m'apparaît décidément comme la plus nécessaire de toutes les vertus. »

De tels aveux honorent grandement M. François Coppée. Il faudrait plaindre ceux qui n'en comprendraient pas la beauté ; et, en tout cas, on aurait le droit de leur rappeler le mot si juste et si profond de Pascal : « Qui veut faire l'ange fait la bête. » Mais tous ceux qui lisent en France, connaissent la délicatesse et la distinction morale de M. François Coppée.

Les psychologues de la pensée libre dirigeront leurs coups d'un autre côté. Ils se garderont bien de mesurer la portée de cette conversion, qui, au point de vue moral, est immense ; ils se retrancheront, n'en doutez pas, derrière leurs forteresses intellectuelles ; ils reprocheront à M. Coppée de n'être pas un penseur. En effet, il n'emploie jamais le patois kantien.

Xarriverons-nous donc jamais à nous défaire de ce snobisme scientifique qui émousse la finesse de notre sens français ? Qu'est-ce qu'un penseur ? Qu'est-ce qu'un philosophe ? Qu'est-ce qu'un savant ? Je ne me hasarderai pas à donner des définitions ; mais, pour simplifier et éclairer la question qui nous occupe, je me permettrai de procéder par exemples. Taine passait pour un penseur ; il composait volontiers des dissertations philosophiques, il employait des termes empruntés aux sciences naturelles ; sans mériter peutêtre l'immense réputation qu'on lui a faite, il était puissamment intelligent. Mais en quoi; je vous prie, sa conversion eût-elle prouvé davantage — intellectuellement parlant — que ne prouve celle de M. Coppée, lequel, je l'avoue, n'a rien d'un philosophe ni d'un savant ? Taine connaissait la littérature anglaise : fort bien ; Taine avait acquis une remarquable compétence en esthétique, il a jugé très approximativement la Révolution française, nous le reconnaissons. Mais Taine n'avait jamais étudié la théologie, il avait oublié son

catéchisme, il connaissait moins son Evangile que la plus illettrée de nos dévotes. Il ne faut pas nous faire illusion: les hommes, mêmelespluséminents,duxix«siècle, ne connaissent pas la religion ; ils ne voient le catholicisme qu'à travers des préjugés peu philosophiques. M. François Coppée commit jadis l'imprudence de reconnaître qu'il n'avait pas la tête philosophique. On le lui a bien fait voir. Et cependant, M. Coppée est plus pénétrant et plus fin que tel romancier, son confrère, qui émaille ses lourds récits de dissertations kantiennes ou renanistes. Il n'est rien de tel que le moi et le non-moi, pour intimider ces excellents Français qu'hypnotise aujourd'hui le cosmopolitisme. La vérité vraie, c'est que nous n'avons aucun grand homme à l'heure présente, dont la conversion puisse prouver quelque chose au point de vue purement intellectuel ; ceux-là mêmes qui passent aujourd'hui pour les penseurs officiels du protestantisme et de l'incrédulité, s'ils consentaient à écrire simplement, rougiraient, à coup sûr, des banalités qu'ils enseignent ex cathedra. Mettons-nous donc en garde contre des insinuations probables : elles ne prouveront rien, absolument rien. 11 ne faut pas oublier d'ailleurs que Louis Veuillot, un des hommes les plus intelligents, à tout le moins, du xixe siècle, s'est accusé fréquemment, tout comme 31. François Coppée, d'incapacité métaphysique. La science a, dans la religion, un rôle important et nécessaire ; mais, on l'oublie trop parmi les catholiques avides de progrès et de modernité, les vertus des petites gens apparaissent toujours au premier plan, dans les récits évangéliques. L'amour de la justice, l'humilité, l'habitude de s'entr'aider, la pureté d'intention, la résignation à la douleur, voilà ce qui prédispose à bien comprendre les vérités religieuses.

Et c'est pourquoi l'auteur des Humbles, M.. François Coppée, le fils d'un brave homme et d'une vaillante chrétienne, parle si délicieusement des choses de la foi: « Modeste ignorant, je n'ai pas même essayé de percer le3 obscurités du dogme, et j'ai surtout relu l'Evangile, en priant Dieu avec ardeur de me donner la soumission des pauvres en esprit. Je me suis rendu pareil à ces petits enfants que Notre-Seigneur voulait qu'on laissât venir à lui, et devant lesquels il a dit que le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. J'ai écouté le Verbe divin avec autant de simplicité que les pêcheurs du lac de Tibériade, à qui Jésus parlait sur les flots, assis à la proue d'une barque. Un impérieux désir me poussait vers Dieu. Je n'ai pas résisté, je me suis laissé guider ; en un mot, j'ai obéi, et je goûte aujourd'hui les délices de l'obéissance... Plein de foi et de soumission, je reçus alors la sainte Eucharistie, en associant à ce grand acte le souvenir des chers disparus qui m'attendent dans la vie éternelle... Très souvent, quand je songe aux jours attristés qui me restent à vivre et à la mort qui s'approche, j'éprouve un sentiment de douceur qui me surprendinoi-même».

En lisant ces lignes, on ne devrait pas se laisser aller aux jouissances littéraires que fait naître leur lecture ; non, on ne devrait pas. Sans doute, c'est beau d'une beauté vraie, sans doute cette courte préface renferme quelques pages qui deviendront certainement classiques ; mais des pensées, autres que des pensées littéraires, doivent nous occuper, en ce moment. Il conviendrait de chanter, ici, un Te Deum très doux, un peu mélancolique, simple et approprié à nos pauvres âmes de modernes. Quand le jeune Augustin revint à Dieu, les Anges et les Puissances, les Chérubins et les Séraphins, le chœur glorieux des Apôtres, le groupe des Prophètes,

les blanches théories des Martyrs parurent se pencher vers la terre, pour s'associer à la joie des chrétiens. M. François Coppée, qui n'est plus un jeune passant, M. François Coppée, dis-je, a trop d'expérience et de finesse pour souffrir qu'on le compare purement et simplement à saint Augustin. Aussi, ne chanteronsnous, en l'honneur de sa conversion, qu'un Te Deum modeste. Sans doute, les anges se réjouissent au ciel ; mais qu'il nous suffise de dire que les braves gens se réjouissent sur la terre. Les prêtres citadins et les curés de campagne lisent et commentent la Bonne Souffrance, les religieuses, émules de la sœur Séraphique, savent vaguement qu'un homme célèbre s'est converti, celles qu'on qualifie de dévotes dans le monde, mais que nous appelons, nous, les chrétiennes, font lire autour d'elles la préface du livre aimé, les cléricaux si peu habiles à préparer des élections, mais si compétents en tout ce qui concerne l'honnêteté profonde, louent M. Coppée en dissimulant, inutilement d'ailleurs, leur émotion. Tel est le Te Deum qui retentit, en ce moment, dans la France catholique.

Et maintenant, que va devenir M. Coppée ? Restera-t-il au Journal, dont il a été jusqu'ici le plus brillant rédacteur ?

Non, il ne le peut pas, il ne le doit pas, qu'il nous permette de le lui dire très affectueusement, maintenant qu'il est tout à fait des nôtres. Expliquer pourquoi me paraît superflu ; j'aimerais mieux qu'on devinât, et on devinera facilement si on veut bien peser les termes du petit article suivant que j'emprunte au Journal des Délais : «LeP. Patel, professeur au noviciat des oblats de Notre-Dame-des-Lumières, a quitté sa congrégation et a dépouillé sa robe. Il a cru devoir informer le public de cet événement, en communiquant

aux journaux la lettre qu'il a écrite au supérieur do son Ordre. D'ailleurs, l'ex-oblat devait cette confidence à la presse ; car la presse — qui l'aurait cru ? — est pourbeaucoup dans la grave décision qu'il a prise. C'est le Journal quia ce libéré 3> le Père Patel. Voici, en effet, ce que nous conte un reporter.

Le P. Patel, une fois sorti de la congrégation des oblats, s'est rendu à Sèvres, où il a trouvé l'hospitalité dans un asile que tient un ancien ecclésiastique catholique devenu pasteur protestant, et où l'on recueille les prêtres errants. C'est là que le reporter a trouvé a le dernier évadé 3> et celui-ci lui a dit : a Imaginez-vous, Monsieur, que le Journal du jeudi a été, cette année, ma grosse, je dirai môme, ma seule distraction littéraire. Mon supérieur, oubliant ce jour-là de violer le secret de mes correspondances, me remettait, non dépliée, votre feuille, à cause du nom de Coppée, pour lequel on me savait plus qu'une admiration... ï> Comme il est peu probable que l'auteur de la Bonne Souffrance ait suggéré des pensées de révolte au P. Patel, le reporter aurait dû pousser son enquête un peu plus loin, et demander à son interlocuteur quels articles du Journal ont bien pu le conduire à Sèvres, quels écrivains sont responsables de sa conversion. Est-ce M. Jean Lorrain, est-ce Mme Marné que doit remercier Calvin (1) ?

(I) L'importance de ce petit document n'échappera à personne. Aujourd'hui tous ou presque tous les catholiques sont décidés à ne pas rester immobiles, ils veulent entrer dons le mouvement, et, partant, dan- la vie intellectuelle et littéraire. On ne saurait les en blâmer: mais il importe, je crois, qu'on sache bien, parmi nous, qu'il est très difficile de s'orienter dans la vie littéraire. Il ne suffit pasde dire : « Soyons modernes » ; il faut encore discerner, dans les livres modernes, ce qui est sain, chrétien et français. Les spécialistes qui ont vu d'un peu près les savants et les écrivains savent que ce n'est pas chose facile.

Donc, M. François Coppée quittera pour toujours la rédaction du Journal, c'est chose absolument décidée d'ailleurs. De ce chef, il a droit à des encouragements très vifs et très affectueux. Chaque article de M. Coppée au Journal lui rapportait une somme considérable, une somme énorme. Il ne trouvera rien de pareil dans nos journaux et nos revues catholiques, où l'honnêteté non seulement règne mais gouverne, où, par malheur, l'argent n'abonde pas. M. Coppée a fait un sacrifice très grand^ mais il n'ignore pas que d'autres lui ont donné le bon exemple. Il ne dépendait que de Louis Veuillot de gagner des sommes fantastiques au Figaro , qui lui assurait , d'ailleurs, un public immense de lecteurs ; il préféra gagner moins d'argent et n'écrire que pour les lecteurs de ï Univers. Le souvenir de Louis Veuillot soutiendra M. Coppée au milieu des épreuves qui l'attendent, car il aura encore à savourer la bonne souffrance.

Se souvient-il des accusations que les anciens amis de La Fontaine portèrent contre lui, après sa conversion ? Ils ne réussirent, il est vrai, qu'à s'attirer une réponse sublime. Je souhaite que les intellectuels rendent le même service à M. Coppée.

Enfin l'observation rigoureuse des lois de la charité chrétienne et de l'obéissance catholique doit gêner, au début, un journaliste parisien habitué à railler bien des choses — au début seulement.

Quoi qu'il en soit, nous espérons bien que M. François Coppée, malgré les infirmités dont il souffre, fournira encore une longue carrière, puisqu'il sait écrire <ï d'une main fiévreuse, un coude dans l'oreiller, et en gardant la pose inconfortable d'un grabataire garrotté de bandages comme une momie de l'antique Egypte » ; sa prose gracieuse et délicate fera aimer l'Eglise du Christ

Une fois exprimés, les sentiments de pure et pleine allégresse que fait naître, en nous, la conversion de M. Coppée, j'ose à peine apprécier littérairement les pages dont se compose la Bonne Souffrance. C'est déchoir, semble-t-il, que de renoncer pour un moment aux émotions purement religieuses, pour descendre dans la mêlée de la critique. Il le faut cependant. M. Coppée lui-même ne nous pardonnerait pas un panégyrique sans réserves. Nous lui devons la vérité, qui est d'ailleurs assez glorieuse.

Le premier chapitre qui s'offre à nous dans la Bonne Souffrance porte un titre à effet : Cloches et Mas. Il est intéressant, il est émouvant, et il laisse deviner la conversion définitive. Il a été écrit durant une période de transition qu'on a souvent appréciée dans les revues chrétiennes. Pourquoi reviendrions-nous sur le François Coppée d'hier, missionnaire aimable, qui évangélise, à sa façon, l'horrible Cabotinville?

Arrêtons-nous plutôt devant Guignol : oui, Guignol, et, je vous en prie, que ce titre ne vous trompe pas, nous voici en pleine vie catholique, ce C'était à Pau, en février dernier, lorsque m'accabla, pour la première fois, le mal contre lequel je me débats aujourd'hui...

Je suis toujours au lit, encore bien faible Nous

sommes maintenant une paire d'amis, la sœur Séraphiqueetmoi. C'est une excellente fille d'humble origine... Elle me raconte, à présent, sans se douter qu'elle est admirable, son train-train de dévouement toujours le même, de charité monotone... Or, un de mes amusements — et, pour le moment, je n'en ai guère — c'est — lorsque Guignol commence à faire entendre sa voix enrouée — de voir la Sœur mettre son chapelet en poche, baiser à la hâte quelque médaille bénite, puis s'approcher de la fenêtre et là, dissimulée à demi par

le rideau, jouir délicieusement du spectacle... Elle rit franchement de toutes les incongruités et de toutes les actions cruelles du petit bonhomme lyonnais... Quel fonds de perversité fermente donc dans l'âme humaine, pour que ce spectacle, où font explosion tous les mauvais instincts, contienne un comique si puissant et si sûr, constitue une récréation si attrayante précisément pour les innocents et pour cette servante de Dieu... ! d Là-dessus, M. François Coppée moralise délicieusement sa garde-malade, la bonne sœur Séraphique, qui reprend son chapelet et son livre, et baisse le nez sous sa cornette.

Il y a bien des choses charmantes dans ces huit petites pages qui ont pour titre Guignol : un joli portrait de sœur Séraphique, une étude très fine sur la psychologie des malades, un timide essai d'apologétique, quelques insinuations mystiques, le tout présenté avec une bonne grâce exquise. Ce n'est pas M. Coppée qui insultera les gens d'Eglise ; il a trouvé, au contraire, une façon extrêmement délicate de les louer. Loin de faire un tableau synoptique de toutes les vertus de sa gardemalade, il la saisit, au contraire, au moment précis où elle commet un de ces sept péchés qui marquent, diton, chaque journée du juste. Cette bonne sœur Séraphique rit des horreurs que clame Guignol de sa voix enrouée. Petite misère d'une grande âme. Elle se reprochera cette faute, conclut M. Coppée, redoublera de zèle et comprendra mieux qu'auparavant l'esprit de sa vocation qui est d'expier pour autrui.

On a rarement loué avec plus de finesse ces humbles religieuses qu'il est de bon ton de dénigrer ailleurs.

Les apologistes, les savants et lés écrivains catholiques peuvent encore tirer, du récit de M. Coppée, une leçon qui, pour être un peu humiliante, n'en est pas

moins bonne. A priori, nous sommes tous persuadés que pour gagner à Dieu un académicien, un écrivain illustre comme M. Coppée, il faut un prêtre savant, un prêtre <r informé », comme nous aimons à dire.

Or, il apparaît avec évidence que sœur Séraphique, malgré son ignorance et son accent, a fait un bien immense à un académicien, qui est un Parisien authentique. M. l'abbé Bouquet a eu sa part dans cette œuvre glorieuse ; mais ce que M. François Coppée apprécie particulièrement chez M. l'abbé Bouquet, plus encore que la distinction d'esprit, c'est le tact, c'est la discrétion,c'est l'art de ne pas insister. Heureux M. l'abbé Bouquet !

Tous les autres chapitres de la Bonne Souffrance ne valent pas Guignol. Le Pc in cher, par exemple, témoigne en faveur de la sensibilité généreuse de M. Coppée. Il n'est pas mauvais, d'autre part, qu'on mette, de temps à autre, certains tableaux de misère, sous les yeux des hommes du monde qui n'ont pas le temps de s'occuper des pauvres. Mais non, vraiment, je n'aime pas M. Coppée tenant la balance entre les économistes et M. Méline. Qui l'eût pensé ? il a proclamé l'avènement prochain du libre-échange et en même temps il a donné un bon point au père de l'agriculture. Les pages consacrées au Fleuve manquent d'imprévu, mais elles se terminent par un doux appel à la prière, et M. Coppée est bien gracieux dans le rôle, nouveau pour lui, de prédicateur aimable et très convaincu. Les Adieux à la maison ne se rapportent qu'indirectement au nouvel état d'âme de M. Coppée ; ils rappellent trop, malgré les précautions évidentes de l'auteur, la Tristesse oV 0lympio.

Avec les Missionnaires nous rentrons dans la vie catholique, dans le plus intime de la vie catholique.

Evidemment, M. Coppée ne nous apprend rien de nouveau, à nous qui, dès notre plus tendre enfance, lisons les Annales de la Propagation de la Foi ; mais les émotions qui nous sont familières, il les éprouve pour la première fois, et c'est pourquoi ces pages ont tant de fraîcheur, « Devant l'image de la Vierge, les dix «partants ï> (les missionnaires) étaient en prières. Je voyais de loin leur dos et leurs épaules, que tant de fatigues allaient bientôt accabler, et leurs nuques courbées et comme s'offrant déjà au glaive de l'exécuteur. Ils chantaient, agenouillés, les suaves litanies, et l'assistance, debout, répondait en chœur les Ora pro nobis. Mais quand ils invoquèrent la Reine des Apôtres, la Reine des Martyrs, la Reine des Confesseurs, tous tombèrent à genoux dans les feuilles mortes ; et je sentis alors passer sur cette foule et dans mon cœur un frisson sacré. Oui, nous éprouvâmes, alors, par action réflexe et par sympathie pour les jeunes gens qui se dévouaient à la mort, quelque chose de l'angoisse qui accabla Jésus à la veille de son sacrifice, sous les ténébreux oliviers. ))

De telles pages réconfortent l'âme ; il serait à souhaiter qu'on les répandît à profusion en France et au dehors. Puissent-elles arriver d'une façon ou d'une autre jusqu'à ceux-là mêmes qui, en Extrême-Orient, sous l'Equateur ou dans les régions polaires, vivent le rêve héroïque de leur jeunesse sacerdotale ! Se figure-t-on un vieux missionnaire qui, lisant ces lignes, se rappelle la maison de la rue du Bac et reconstitue, dans son imagination, la scène des adieux!

Les coloniaux, qui s'efforcent d'éveiller dans l'âme de la jeunesse le goût des horizons lointains, reproduiront-ils, du moins, dans leurs feuilles périodiques ou quotidiennes, les Missionnaires de M. Coppée ? C'est

fort douteux. Leur cléricalisme, très timide à Paris, ne s'affirme que dans des régions lointaines ; il affecte un caractère administratif. Puis, M. Coppée ne doit pas être populaire parmi eux, il n'a pas i'air anglo-saxon le moins du monde, et il ose railler les protestants.

Au-dessus des nuages est, en effet, une sorte de Sursum Corda que M. Coppée chante, avec une douceur infinie, en l'agrémentant de quelques railleries aimables à l'adresse des protestants. Il nous fait, de Genève, l'hiver, un tableau qui n'a rien de flatteur : le froid, la bise, le brouillard, l'air morose et revêche de3 habitants s'harmonisent dans un ensemble peu esthétique; mais si on prend la peine de monter sur les sommets des montagnes voisines, on voit se répandre une lumière d'un bleu tendre et exquis. Qui n'a compris déjà que le brouillard genevois représente le passé du poète ? <( Heureusement, la main d'un paternel et pieux ami s'est alors posée sur la mienne, et il m'a ordonné de monter vers la lumière. Que je suis heureux d'avoir retrouvé au fond de moi-même, un peu de mon âme et de mes prières d'enfant ! Oh ! la douceur d'être humble, d'avoir confiance et d'obéir ? A peine ai-je gravi la première étape, et déjà se dissipe la brume d'orgueil et d'impureté qui me cachait le bon chemin. »

Les Genevois se féliciteront, sans doute, d'avoir fourni à M. François Coppée des inspirations aussi évangéliques. Il est fort heureux pour lui, cependant, qu'il jouisse d'une de ces grandes réputations qui intimident ou, tout au moins, imposent la déférence. Pour des plaisanteries tout aussi innocentes, d'autres écrivains ont reçu, en des revues très graves, des admonestations austères d'où l'onction était absente.

C'est, je crois, pour écrire le Souvenir filial que le Coppée d'hier et le Coppée d'aujourd'hui semblent

avoir fondu toutes leurs qualités dans une seule âme. On se souvient, peut-être, que le poète célébra jadis sa mère, en des vers devenus classiques et qu'il nous invite à relire aujourd'hui.

J'écris près de la lampe. Il fait bon. Rien ne bouge. Toute petite, en noir, dans le grand fauteuil rouge, Tranquille auprès du feu, ma vieille mère est là... Et puis se souvenant qu'en octobre, la nuit Peut fraîchir, vivement et sans faire de bruit, Elle met une bûche au foyer plein de flammes. Ma mère, suis bénie entre tontes les femmes...

M. Coppée comprendra J'en suis sûr, que les catholiques se croient tenus de formuler ici un regret. De même que l'adoration n'est due qu'à Dieu, de même les paroles de l'Ange, à l'unique Immaculée, ne^doivent pas être appliquées aux autres créatures, toutes atteintes par le péché. Ecce enim in iniquitatibus conceptus sum ; et in peccatis concepit me mater mea. Si la mère de M. Coppée revenait au monde, elle le blâmerait doucement de cet excès d'amour filial. François Villon, sans doute parce qu'il avait reçu une plus forte instruction religieuse, n'a pas commis cette faute. Il a loué sa mère en une ballade qui est bien supérieure au dizain de François Coppée ; il ne craint pas cependant d'appeler a. pécheresse d cette admirable « femme povrette et ancienne » qui avait tant de foi et tant d'amour. Nous comprenons très bien ce que veut dire M. François Coppée, quand il appelle sa mère une immaculée, et nous louons, certes, ses intentions qui sont excellentes ;mais, que les immortels ses pairs et ses amis nous pardonnent, il a mal rendu sa pensée.

Ainsi, d'ailleurs, se manifeste à nos pauvres }reux impuissants la gloire de cette unique Vierge-Mère que l'auteur de la Bonne Souffrance aime déjà de toute son

âme. Quand nos regards ne peuvent pas embrasser facilement un monument dont la hauteur nous déconcerte, nous mettons à sa base un homme dont la taille nous sert de terme de comparaison. Pareillement, il nous est fort difficile de concevoir, même très approximativement, la grandeur morale de la Vierge très sainte. La pensée de nos mères nous aide à mieux comprendre et à mieux aimer Marie. Quelles que soient leur pureté, leur abnégation, leur foi, leur élévation de sentiments, elles disent tous les jours, sans fausse humilité, en toute vérité, à Celle qui est entre toutes l'Elue du Très-Haut : a Priez pour nous pauvres pécheresses ».

A cette incorrection près, le Souvenir filial est un petit chef-d'œuvre. Comme dans les chœurs de Racine, tout respire ici Dieu, la paix, la vérité ;jamaisM. François Coppée n'a rien écrit de plus touchant ni de plus pur. Ceux qui ont mission de parcourir les tristes productions de notre littérature contemporaine, ne rencontrent pas souvent de ces pages simples et reposantes. La plupart de nos écrivains, hommes plus laborieux qu'intelligents, s'épuisent dans la recherche de mots étranges, qu'ils groupent, tant bien que mal, autour de quelque idée commune. Combien ils sont ennuyeux, jamais on ne le proclamera assez. M. Coppée exprime simplement des sentiments vrais et exquis ; si je ne parlais d'un académicien, je dirais des sentiments sentis, ce qui est rare en cette fin de siècle où tant d'histrions occupent le devant de la scène littéraire. « C'est en balbutiant, après tant d'années, les prières que ma mère m'apprit dans mon enfance, que mon âme a tenté de s'élever vers Dieu. C'est dans l'espérance de revoir ma mère que je veux croire à la vie éternelle. Oh ! comme je pensais à ma mère, le jour où, pour mériter cette

récompense de la retrouver au ciel, je me suis promis que le temps qui me reste à vivre serait rempli par des rêves plus purs et par des actions meilleures. )>

Ici encore, M. Coppée fournit un document important aux apologistes qui étudient l'âme contemporaine. Il a connu la gloire, il a fait des expériences passionnelles, comme on dit aujourd'hui, il passa pour un homme heureux. Tout cela ne compte guère à ses jeux; mais il se souvient de sa mère, de sa mère qui n'était plus belle. x\u souvenir de cette mère aimée ne se rattachent plus que des idées de pureté, de dévouement et de foi. Il me semble qu'on pourrait dégager de ce fait quelques conclusions intéressantes...

Des mères, M. Coppée ne craint pas de passer à une catégorie de personnes, contre lesquelles on a épuisé toutes les formes de la raillerie. Il nous trace un portrait ravissant d'une pauvre vieille fille. Vous avez bien entendu raconter, n'est-ce pas ? quelque histoire intéressante sur les vieilles filles ! Qui donc ne croit pas avoir soufïert de leurs manies? Peut-être semontre-t-on quelque peu injuste à leur égard; peut-être serait-il plus courageux et plus digne de prendre quelquefois leur défense, au lieu de les accabler toujours de railleries faciles. M. Coppée ose dire toute l'admiration que lui inspira l'une d'entre elles : « Les coudes au dossier du prie- Dieu, le menton sur les mains jointes et crispées, elle se tenait dans l'attitude antique et traditionnelle de l'adoration, et son profil était aussi immobile que s'il eût été peint sur le panneau d'un triptyque ou cerné par le plomb d'un vitrail. Pas toute jeune — trente ans et plus, — sans beauté — mais quelle douceur et quelle pureté dans ce maigre visage ! C'était une de ces ouvrières de Paris, qui ont tant de goût et mettent un peu d'art dans la plus simple toilette... On devinait que la

pauvre fille s'était habillée de son mieux, seulement par politesse pour le bon Dieu, parce que c'était dimanche et qu'elle allait à la messe.

Elle priait, avec quelle ardeur !... »

Que diront les petits maîtres d'aujourd'hui contre ce Coppée qui a la prétention d'intéresser un public avec un portrait de vieille fille en prière ? Sans aucun doute, ce que disaient les petits maîtres du temps de Racine, et peut-être pire. Mais nous, qu'exaspère l'éternelle promenade des deux amants à travers les beautés printanières ou sous les mélancoliques lueurs du ciel d'automne, nous lui dirons merci. Il s'est trouvé un moment dans notre littérature du xvne siècle, où les hommes de bon sens, fatigués de mièvreries précieuses, réclamèrent, à grands cris, la chanson du roi Henri. Même en pleine ferveur romantique, les lecteurs trouvèrent monotones les jeunes filles poitrinaires, et réclamèrent impérieusement qu'on chantât la convalescence d'un vieil oncle à la mode de Bretagne. De nos jours, on ne s'est pas encore lassé ni des fadeurs romantiques, ni des horreurs dites réalistes. Ah ! si la commission du budget imposait les romans stupides et même les romans intéressants, les finances françaises auraient plus d'élasticité, et le bon sens français, jadis si robuste, reprendrait peut-être sa vigueur !

Mais non, la commission du budget n'y peut rien; je souhaite, sans l'espérer, que l'excellent exemple littéraire donné par M. Coppée y puisse quelque chose. En tout cas, nous devons prendre bonne note de sa courageuse et heureuse tentative.

Dans le Noël impérial, M. Coppée établit un contraste entre le berceau du roi de Rome et le berceau de TEnfant-Jésus. C'est une façon très moderne d'opposer le rien de l'homme au tout de Dieu : elle édifiera

certainement nombre de lecteurs, elle n'enrichira pas notre apologétique.

La Meilleure Année renferme un second récit de la conversion de M. Goppée : c'est comme une seconde et très agréable édition de la préface.

Dans le Dialogue des morts, l'auteur attaque avec vigueur la Révolution française, le Conseil municipal de Paris, les laïcisateurs, Voltaire et Rousseau, la presse elle-même. Il émet, au cours de cet entretien, des idées fort sages. Il constate, par exemple, que depuis qu'on a détruit, par tous les moyens possibles, la foi religieuse dans le peuple français, il est beaucoup moins moral et beaucoup plus malheureux. Il serait facile de faire, avec ces quelques pages, une excellente brochure de propagande. J'admire comment M. Coppée est devenu, en quelques mois, non seulement un bon catholique, mais un catholique fervent, un catholique militant.

Au point de vue purement littéraire, le dialogue laisse un peu à désirer ; il semble le résultat d'une improvisation hâtive. Le vrai, l'authentique Voltaire était plus spirituel, plus méchant, plus félin, plus vaniteux, plus inconscient, plus distingué intellectuellement, et plus bas moralement que le Voltaire de M. Coppée. J'imagine que si le patriarche de Ferney revenait au monde aujourd'hui, il entrerait dans des colères à la fois terribles et comiques qui nous amuseraient fort. Oh ! la belle attaque de nerfs dont il nous donnerait le spectacle î Avec quel trépignement de joie il déverserait sa colère, son dédain, sa féroce ironie, son esprit, sur tous ces politiciens et tous ces journalistes qui, très sincèrement, se croient ses fils et se figurent continuer son œuvre! Il regretterait les Fréron, les Labauinelle, les Gressot, les Desfontaines, il renver-

rait à Rousseau l'insupportable « Dors-tu-content » d'Alfred de Musset. Il estimerait, n'en doutons pas, que le retour à la barbarie rêvé par Jean-Jacques est un fait accompli, il conseillerait à nombre de nos contemporains, ses admirateurs, de marcher à quatre pattes. Dans notre civilisation je ne vois guère que les sleepings-cars qui eussent quelque chance de lui plaire. Quant à imiter son tour d'esprit, nous ne pouvons guère y songer, de nos jours. M. de Voltaire, le contempteur de la canaille, est si loin de nous, il dépasse de tant de coudées nos grands hommes ! Il ne supporterait pas les déclamations de M. Jaurès, il se livrerait, en présente de M. Zola, à des pantalonnades de pudibonderie qui seraient le comble du comique, il nous révélerait, chez Hugo, des profondeurs de ridicule que nous ne soupçonnons pas. Un seul écrivain peut-être trouverait grâce devant lui : c'est Veuillot.

Plus encore que dans les propos qu'il attribue à Voltaire, M. Coppée,, prêtant à Rousseau des opinions sensées, pèche contre la vraisemblance. Gardons-nous bien d'idéaliser cet odieux déclamateur.

Il eût fallu, ce me semble, représenter Voltaire et Rousseau autant que possible tels qu'ils étaient, c'està-dire comme absolument dépourvus de sens moral : la satire de notre société contemporaine n'en eût été que plus piquante.

Le chapitre dans lequel M. Coppée étudie la Renaissance chrétienne de nos jours, a une importance spéciale. D'abord il analyse le dernier ouvrage de M. Huysmans, puis il étudie le cas de M. Brunetière, et enfin il affirme qu'une renaissance religieuse se produit, en France, à l'heure qu'il est.

Avec beaucoup de tact, M. Coppée se contente de plaider, en faveur de M, Huysmans, les circonstances

atténuantes, sachant fort bien que la Durtalide ne peut pas pénétrer dans les bibliothèques chrétiennes. Il est tout naturel que l'auteur de la Bonne Souffrance laisse à d'autres le soin de prononcer de légitimes et nécessaires réquisitoires. Il ne faut pas cependant qu'un malentendu s'établisse : quelles que soient les intentions personnelles de M. Huysmans, dont nous ne voulons pas nous occuper ici, ni ailleurs, nous ne devons pas nous lasser de redire que la Durtalide est une oeuvre mauvaise. Sans qu'il s'en doute du reste, M. Coppée accable, par ses actes, ce Durtal pour lequel il plaide avec une ardeur si touchante. L'auteur de la Bonne Souffrance demande pardon à Dieu et aux hommes de certaines fautes très explicables, presque excusables, qu'il a commises au temps de sa jeunesse littéraire : a On peut rencontrer dans mes écrits, dit-il, quelques pages — que je renie et je déteste — où j'ai parlé des choses religieuses avec une sotte légèreté, parfois même avec la plus coupable audace... » Que cet aveu est beau, surtout si l'on songe que les actes de M. Coppée commentent magnifiquement cette noble déclaration !

lime paraît inutile d'insister. M. Coppée n'a pas vu en commençant son amical plaidoyer, mais il voit très bien maintenant, n'est-ce pas ? que le contraste éclatant de sa conduite, avec la conduite de M. Huysmans, éclaire la question Durtal d'une vive lumière.

De même,, il est permis de regretter que M. Coppée ne se soit pas prononcé avec plus de netteté sur le cas de M. Brunetière. Certes, je professe une grande admiration pour le caractère et le talent de M. Brunetière. Mais nous tous, prêtres et catholiques qu'il veut aider dans notre œuvre — cela se voit — nous qui voulons, à notre tour, l'aider selon nos faibles moyens, pourquoi ne lui dirions-nous pas la vérité? Cet homme gé-

néreux et droit, ce vaillant conférencier, qui s'obstine à ne pas faire un acte de foi, dans sa lutte contre l'incrédulité, ne se met-il pas dans une situation difficile? On devrait organiser dans toute la France catholique une croisade de prières, pour obtenir de Dieu que M.. Brunetière ose employer enfin la seule méthode sage et pratique qui s'offre à lui, la méthode de Pascal. Il connaît trop bien le3 Pensées pour qu'on ait à lui indiquer le passage qui l'intéresse.

Enfin, M. Coppée laisse entrevoir les grandes espérances qu'il fonde sur l'état d'esprit authentiquement nouveau d'un certain nombre de ses contemporains. Il a qualité pour parler des conversions sérieuses qui se produisent, en effet, parmi les hommes instruits de sa génération. Un de ses amis m'a raconté qu'il a réussi à convertir plusieurs hommes éminents, dont je n'ose pas citer les noms. Ce doit être un très gracieux et très touchant spectacle que M. Coppée évangélisant ses amis.

Ces conversions nombreuses et très souvent glorieuses pour l'Eglise^ réaliseront-elles toutes les espérances qu'elles font naître? Oui, en ce sens que conquérir des âmes, surtout de nobles âmes, c'est pour l'Eglise la meilleure manière de triompher ici-bas. Mais l'état de choses, douloureux pour l'Eglise, contre lequel proteste M. Coppée, est-il sur le point de se modifier dans le sens de ses désirs?

Il n'y paraît guère.

D'une part, en effet, les ouvriers, sauf peut-être dans deux ou trois régions privilégiées de la France, demeurent étrangers à ce mouvement de retour vers l'Eglise. D'autre part, les ennemis acharnés du catholicisme ne prennent pas l'attitude d'un parti qui veut désarmer, au contraire. On ne pourra pas dire, cette fois, que nous avons refusé de faire un pas en avant!

Depuis quelques années, les catholiques ont épuisé toutes les formules de conciliation ; ils ont use de 1 epithète moderne et du substantif progrès, presque autant que les ordinaires prosateurs ; ils ont prodigué les sourires à des indifférents qui sont demeurés indifférents et à des adversaires qui ont conservé leur mine rébarbative. Quelques signes se produisent qui permettent de constater, chez les croyants, comme une lassitude. Pratiquer toujours une politique de conciliation, qui n'est jamais synallagmatique, présente, en effet, quelques inconvénients. Allons-nous reprendre les attitudes belliqueuses et la belle intransigeance du temps jadis ? Que Dieu nous épargne cette nouvelle faute, et qu'il suscite parmi nous un vrai conducteur d'âmes, qui nous apprenne à éviter les prostrations et aussi les provocations inutiles !

Il y a deux ans, en appréciant, avec une franchise un peu rude qui n'excluait pas la sympathie, le Francparler de M. François Coppée, cette œuvre considérable, puisqu'elle ne comprend pas moins de cinq volumes, j'émis cette idée qu'une sélection s'imposait: cinq volumes représentent un bien gros bagage, pour quelqu'un qui se met en route pour la postérité. Pourquoi ne pas s'alléger ? pourquoi ne pas réunir en un seul volume, deux ou trois cents pages des mieux écrites ? Ce volume aurait plus de chances de survivre à l'écroulement, qui menace toute notre littérature contemporaine. Avec cette modestie fine et si distinguée qu'on lui connaît, M. Coppée me répondit : « Monsieur l'abbé, je suis plus sévère que vous, je ne crois pas qu'on puisse tirer de mon Franc-parler un volume durable et susceptible de devenir classique. »Ilme plaît de penser encore que la modestie de M. Coppée l'induit en erreur.

A tout le moins, la Bonne Souffrance se présente dans des conditions infiniment meilleures que le Francparler. Il n'est pas possible que l'histoire littéraire de l'avenir ne s'occupe pas du mouvement de retour vers le catholicisme, qui s'est dessiné, durant ces dernières années du xixe siècle. Parmi les convertis ou demiconvertis, sur lesquels s'est portée l'attention du monde religieux, plusieurs paraissent sérieux, animés d'excellents désirs. Malheureusement, ils ne savent pa3 faire un acte de foi catégorique, et ils s'en tiennent à une vague phraséologie, imitée de Renan, qui n'est ni française ni chrétienne. D'autres s'affirment comme de purs névrosés. M. Coppée parle et agit en vrai chrétien ; il ne recule ni devant l'acte de foi, ni devant le sacrifice, ni devant l'obéissance, il pratique la charité et l'humilité ; sa conversion marque une date importante dans notre histoire. Cette fois, il ne s'agit plus d'un mouvement néo-chrétien ou néo-catholique ou néomystique ; nous constatons enfin un mouvement catholique. N'eût-elie aucune valeur littéraire, la Bonne Souffrance devrait être conservée comme le document le plus significatif, que l'histoire religieuse ait eu à enregistrer, depuis vingt ans.

Or, il se trouve que ce livre sincère et grave contient des pages exquises, des pages qui, par elles-mêmes., méritent la gloire. La Bonne Souffrance demeurera, M. Coppée perdrait son excellent français à me persuader du contraire. Une fois de plus se sera vérifiée la parole évangélique : « Cherchez le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. »

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