CONTEMPORAIN S
Représentez-vous une tête grave, presque d aspect vénérable ; un beau front dépouillé, une barbe en éventail, à côté des tempes, deux touffes de longs cheveux. Des yeux, très inégalement ouverts, l'un paraît comme voilé, lointain, inaccessible, l'autre a une signification quelque peu inquiétante. Cette physionomie respire la bonté, sans doute, mais plutôt une grande lassitude ; elle dit de longues années de misère et d'inconduite. Tel est le poète Paul Verlaine, d'après le portrait qui porte la signature de l'un de ses admirateurs et amis, M. Eugène Carrière.
La biographie ne dément pas les indications fournies par le portrait ; elle le complète.
Faut-il, en effet, mettre sur le compte du poète les renseignements que, dans Y Etui de Nacre, M. Anatole France nous fournit sur (lestas ? Le poète Gestas se lève de très bon matin, il va dans une buvette du voi-
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sinage absorber un nombre considérable de petits verres. Il est si heureux de se trouver ainsi à côté de ces bons ouvriers en blouse qui vont commencer leur rude journée ! Aussi s'efforce-t-il de prolonger et de multiplier ses rencontres avec ces excellents travailleurs, dans les buvettes même lointaines, si bien qu'il se sent saisi, à la fin, d'une sorte d'enthousiasme très connu des poètes. Alcée et Horace l'ont décrite, l'un avec beaucoup de verve, l'autre avec une parfaite élégance, Gestas, lui, a moins d'ardeur qu' Alcée, mais il éprouve plus d'émotion qu'Horace ; il est attendri, et, chose curieuse, religieusement attendri. Toute sa pure et pieuse jeunesse se lève devant lui, comme une aube aux couleurs très douces, tandis qu'une voix pure comme un cristal, une voix angélique lui reproche sa honte présente :
Dis. qu'as-tu fait, toi que voilà
Pleurant sans cesse ?
Dis, qu'as tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
M. Anatole France emploie des termes bien plus réalistes pour exprimer cette gracieuse idée. Toujours pleurant, Gestas entre dans une grande église, car, ditil, il veut prendre un bain, un bain sacré, d'où son âme sortira blanche comme le lis de la vallée. Il s'agenouille dans un confessionnal, et croyant entrevoir à travers la grille la forme d'un prêtre, il commence: (( Mon Père, j'ai soif de pénitence. Mon Père, écoutez-moi.... » A ce moment, il comprend que dans le confessionnal vide, flotte seulement le surplis du vicaire absent. L'émotion fait place à la colère : avec le bâton qui lui a permis d'arriver jusqu'à l'église, il donne de grands coups sur le confessionnal. Naturellement, un bedeau accourt en entendant tout ce tapage.
PAUL VERLAINE â
Gestas lui demande M. le curé, a J'ai, dit-il, à lui faire une confession : non pas de celles dont les dévotes banales viennent tous les jours le fatiguer, mais une confession originale, riche, intéressante, bref une confession extraordinaire. » Par malheur, M. le curé est absent, Gestas demande le premier vicaire... absent aussi; il se contente du second vicaire, d'un vicaire quelconque, d'un vicaire pas plus haut que ça. Le bedeau le met tout simplement à la porte.
Nous pouvons supposer, sans être exposés à faire un jugement téméraire, que, sous le nom de Gestas, M . Anatole France désigne ici Paul Verlaine. Le poète lui-môme a raconté des épisodes de sa propre vie encore plus scabreux, « si que sa réputation a subi que de dégringolades ! » Pour excuser ou couvrir ces fâcheuses aventures, nos contemporains ont un mot merveilleux, d'un effet infaillible, qui jouit de toutes les propriétés justificatives ; ils disent : C'est un Gaulois. Malheureusement, un Germain érudit vient de mettre au jour la biographie d'un poète, son compatriote, et cette biographie ressemble, de point en point, à celle de P. Verlaine.
Zacharias Werner a été un personnage tout à fait bizarre... A Berlin, à Dresde, à Varsovie, il eut la conduite la plus extravagante ; trois fois il se maria, pour divorcer aussitôt ; lui-même se définit « un agité, qui pleure, gémit, se méfie, et qu'un souffie fatal pousse toujours vers l'amour ». La mort de sa mère, en 1804, le plonge dans le plus profond désespoir : la date de cet événement, le 2-i février, devient désormais pour lui une date tragique... Il parcourt les villes italiennes, ne s'arrêtant nulle part, et pour s'arracher à ses remords, il revient en Suisse. Il va d'abord faire un pèlerinage pieux au « très saint Rousseau » A Coppet, où il
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revient, il déclame ses théories religieuses sur l'amour céleste ; chacun lui fait fête. Mais bientôt il s'enfuit, il accourt à Paris, où le pousse un vrai délire sensuel. En arrivant à Paris, il s'écrie dans un poème fameux : ( Jésus-Christ, Sauveur du monde, laisse-moi boire à la source de la vie, fais que je ne me noie pas » . Mais il se noie tout à fait. En peu de semaines, tout Paris connaît ce fou qui, vêtu d'un long manteau noir, occupe ses soirées et ses nuits sous les galeries du Palais-Royal. Et le voici de nouveau contraint à s'enfuir Nous le voyons ensuite, en pèlerin, dans la
sainte Cologne. Il s'agenouille, à minuit, devant l'autel de la Vierge ; mais cela ne lui suffit pas ; il jure d'aller a Piome faire pénitence de ses péchés. Et, à peine arrivé à Rome, il pèche de nouveau : « Damné, écritil, fidèle à mon vieux péché — allant du repentir au «lésir, et du désir au repentir ; — même sur les collines -uintes — j'ai péché scandaleusement. — C'est ce que je ne puis cacher ».
Connaissant ainsi le poète, nous ne chercherons pas, < i ans ses œuvres, certaines qualités morales dont l'absence d'ailleurs ne scandalise que trop faiblement notre génération. Il faut en prendre son parti, M. Paul Verlaine manque de tenue, et il a un sens moral assez vague. Est-ce une raison de ne pas nous approprier ce que ses poésies renferment de vrai christianisme? De ce torrent bourbeux, on peut extraire des perles, et, avec quelques précautions^ sans même se salir les doigts. Le pauvre fou qui mène (1) à l'hôpital la plus étrange des existences, a laissé, au moins une fois, tout son sang chrétien chanter une chanson pure. N'en perdons aucune note, tâchons d'en saisir le sens général ; il y faut
1 Cette étude a paru du vivant de Paul Verlaine.
PAUL VERLAINE o
quelque application, car l'un des grands défauts du poète, c'est l'obscurité. Je voudrais tout simplement analyser les œuvres choisies de Paul Verlaine.
Comme début, une sorte de lamentation sur les perfidies de l'éternel féminin. Le poète veut revenir àla pureté de l'enfance ; mais une tentation terrible torture son âme :
Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme. Et les voici vibrer aux cuivres du couchant. Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ : Une' tentation fies pires. Fuis l'infâme... ... Oh ! va prier contre l'orage, va prier.
C'est là certes une belle paraphrase de la dernière demande du Pater : ne nous induisez point en tentation, mais délivrez-nous du mal. Où se réfugier maintenant ? Le poète cherche des milieux purs et tranquilles où l'âme puisse savourer les douceurs de la vertu ; et, pour les retrouver, il interroge ses souvenirs historiques. Qu'il était admirable, le déclin du grand siècle,
Quand le soleil couchant, si beau, dorai! la vie, Quand Maintenon jetait sur la France ravie L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin.
Paul Verlaine est ici d'accord avec toutes les nobles et intelligentes femmes qui vécurent à Saint-Cyr,'avec tous les érudits qui ont su revivre les beaux jours d'Esther :
« Nous voulions, dit Mme de Maintenon, une piété solide, éloignée de toutes les petitesses des couvents ; nous voulions de l'esprit, de l'élévation, un grand choix dans nos maximes, une grande éloquence dans nos instructions, une liberté entière dans nos conversations, un tour de raillerie agréable dans la société, de l'élévation dans notre piété ». — M. de Noailîes a pu
dire, sans exagération, que les commencements de Saint- Cyr représentent peut-être les plus douces heures*que l'humanité ait connues : Paul Verlaine nous en fait encore mieux sentir le charme par un contraste ingénieux : Au temps de Louis Racine,
... poète et docteur, simplement, bonnement,
Communiaient avec des ferveurs de novices,
Humbles servaient la messe et chantaient aux offices.
On aimerait de voir, dans une cérémonie religieuse — ne serait-ce que quelques minutes, — ceux de nos beaux esprits contemporains qui engagent éloquemment leurs lecteurs à revenir au christianisme. Oseraient-ils se mettre à genoux, puis, les bras croisés, recevoir bravement la sainte hostie sur leurs lèvres ? Non, ils ne sauraient pas trouver cette attitude simple et grande, symbole visible de la fierté et de la bonne tenue de l'âme.
Et cependant, si grande que soit cette fin du XVIIe siècle, elle ne satisfait pas encore Paul Verlaine, parce qu'elle lui paraît trop imprégnée de gallicanisme et de jansénisme. Il se sent attiré vers le Moyen- Age énorme et délicat, vers ces temps de haute théologie et de solide morale, où les hommes se laissaient guider par la folie unique de la Croix, — ce qui ne nous prouve pas cependant qu'il ait étudié la Somme de saint Thomas, ni les arts religieux. Il est peu motivé ici, cet amour du moyen âge, et il paraît un peu superficiel. Le poète, en tout cas, ne s'arrête pas en ce xme siècle qu il dit tant aimer, et il commence aussitôt une série de chansons bien douces, encore plus obscures que douces ; elles pourraient n'avoir pas de sens, mais j'aime mieux dire que je ne les comprends pas du tout.
Le Mal vient livrer un second assaut à l'âme du nou-
veau converti, en se servant de toutes les voix du monde :
Voix de l'orgueil : un cri puissant comme d'un cor, Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or. On trébuche à travers des lueurs d'incendie... Mais, en somme, la voix s'en va, comme d'un cor.
Voix de la haine : cloche en mer. fausse, assourdie De neige lente. Il fait si froid ! Lourde, affadie, La vie a peur et court follement sur le quai. Loin de la cloche qui devient plus assourdie.
Voix delà chair, voix d'autrui, colères, soupirs noirs, regrets, tentations s'élèvent pour l'assourdissement des silences honnêtes. Le poète leur commande de n ourir parmi la voix terrible de l'amour. Ici, intervient la douleur chrétienne, immense comme le cœur humain. Bien différente de la douleur païenne, qui s'efface, elle se tient debout sur le calvaire, pleine de larmes et sans cris ; elle prépare le poète à l'extase :
0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour,
Et la blessure est encore vibrante,
0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour...
Voici mon front qui n'a pu que rougir. Pour l'escabeau de vos pieds adorables, Voici mon front qui n'a pu que rougir.
Voici mes mains qui n'ont pas travaillé, Pour les charbons ardents et l'encens rare, Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.
Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain. Pour palpiter aux ronces du Calvaire, Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain...
Voici mes yeux, luminaires d'erreur, Pour être éteints aux pleurs de la prière. Voici mes yeux, luminaires d'erreur.
Il y a, ici, une réminiscence incontestable du beau poème de saint François d'Assise :
« L'amour m'a fendu le cœur, et mon corps est tombé à terre. Ces flèches que décoche l'arbalète de l'amour m'ont frappé en m'embrasant. De la paix il a fait la guerre ; je me meurs de douceur... Maintenant mon cœur est devenu capable des consolations du Christ. . . L'amour m'a mis dans la fournaise, l'amour m'a mis dans la fournaise ; il m'a mis dans la fournaise d'amour d.
Paul Verlaine ignorait-il les strophes admirables du Poverello, lorsqu'il écrivait Sagesse f La chose parait peu probable ; d'ailleurs, qu'il y ait ici imitation ou rencontre, le fait n'en est pas moins à la gloire du poète moderne. Il n'a pas reproduit, certes, le mouvement, la force, la vie de l'étonnant poème franciscain ; mais il a su trouver une note douce et attendrie. Avec un peu de bonne volonté, on pourrait même établir une certaine ressemblance entre sa quatrième strophe et le cantique de sainte Françoise Romaine : « Loué soyez-vous, ô mon Amour, de m'avoir admise à ce banquet divin». — Il n'est cependant pas probable que Paul Verlaine ait lu les révélations de sainte Françoise Romaine.
Nous arrivons maintenant au chef-d'œuvre du
poète, le cantique en l'honneur de la sainte Vierge :
Je ne veux plus aimer que manière Marie...
Et comme j'étais faible et bien méchant encore, Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, Elle baissa mes yeux et me joignit les mains, Et m'enseigna les mots par lesquels on adore...
Peut être ces quelques vers immortaliseront-ils, à eux seuls, le nom de P. Verlaine. Heureux poète ! Il s'est attaché aux plis de l'Assomption de Marie, et il demeurera uni à toutes ses gloires. « Ne suffit-il pas, d'ailleurs, comme le disait naguère M. de Vogué, ne
suffit-il pas de courtes flèches pour porter un nom à travers les âges ? Ils sont nombreux, nos concitovens qui n'ont jamais lu vingt lignes de Montaigne ni de Rabelais ; tous rattachent le nom du premier à son que sais- je ? celui du second à son grand peut-être ». De Paul Verlaine on retiendra certainement le premier rers de son admirable prière :cc Je ne veux plus aimer que ma mère Marie !» — Je me figure saint Bernard, fra Angelico, tous les admirateurs de l'humble Vierge, les plus purs et les plus saints, écoutant le pauvre poète, notre contemporain, qui partage sa vie entre l'hôpital et les brasseries du boulevard. Qui sait s'ils ne se montreraient pas très cléments à ses fautes, s'ils ne lui donneraient pas l'accolade fraternelle? Qui sait s'ils ne lui diraient pas : Nous savons que ta volonté est faible, mais ta folie ressemble singulièrement à celle de la Croix, et, par le cœur, tu es des nôtres. Parce que tu as beaucoup aimé la sainte Vierge, il te sera beaucoup pardonné !
Pour apprécier la valeur exacte du petit chefd'œuvre de Paul Verlaine, nous avons un terme de comparaison, ce qui est beaucoup en littérature. Un poète, qui lui ressemble, a composé en l'honneur de la sainte Vierge une ballade célèbre, et cette ballade, malgré la rouille du langage, conserve encore, depuis quatre siècles, toute sa fraîcheur et sa beauté :
Dame ilu ciel, régente terrienne,
Emperiere des infernaulx paluz,
Recevez moy vostre humble chrestienne,
Que comprinse soye entre vus esleuz,
Ce nonobstant qu'oncques rien ne valuz.
Les biens de vous, ma dame et ma maistresse,
Sont tru]< plus grana que ne suis pecheress :
- lesquelz biens âme ne peult merir N'avoir les cieulx.je n'en suis menteresse : En ceste foy je srueil vivre et mourir.
iO LA RELIGION DES CONTEMPORAINS
A vostre Fils dictes que je suis sienne: De luy soyent mes péchez absoluz.
Pardonnez moi, comme à l'Egyptienne, Ou comme il feit au cler Theophilus, Lequel par vous fut quitte et absoluz, Combien qu'il eust au diable faict promesse. Préservez -moy que je n'accomplisse ce, Vierge portant, sans rompure encourir, Le sacrement qu'on célèbre à la messe : En ceste foy je vueil vivre et mourir.
Femme je suis povrette et ancienne, Ne riens ne scay, oncques lettre ne leuz : Au moustier voy, dont suis parroissienne.
Paradis painct, où sont harpes et luz, Et ung enfer où damnez sont boulluz.
L'ung me fait paour, l'autre joye et liesse. La joye avoir fais moy. haulte Déesse, A qui pécheurs doivent tous recourir, Comblez de joye, sans faincte ne paresse : En ceste foy je vueil vivre et mourir.