ENVOI
Vous portastes, Vierge, digne princesse, Jésus régnant, qui n'a ne fin ne cesse. Le Tout-Puissant, prenant nostre faiblesse, Laissa les cieulx et nous vint secourir, Offris! à mort sa très chère jeunesse.
Nostre Seigneur est tel, je le confesse, En ceste foy je vueil vivre et mourir.
La prière de Villon, n'hésitons pas à le reconnaître, l'emporte, et de beaucoup, sur celle de Verlaine. En quelques vers, maître François Montcorbeil exprime toutes les beautés et les forces morales du moyen âge. Il traduit admirablement la théologie, et il met en relief la vie pauvre et malheureuse, l'humilité chrétienne et la vaillance de sa mère, en même temps qu'il fait intervenir, avec beaucoup de tact, la célèbre légende du clerc Theophilus. Il rivalise avec saint Paul comme le fera plus tard Bossuet :
Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse, Laissa les cieulx et nous vint secourir, Offrist à mort sa très chère jeunesse...
Ce dernier vers semble emprunté aux scènes les plus touchantes des plus belles Passions. D'autres, au contraire, ont un éclat et un rayonnement auquel n'ont jamais pu atteindre les plus savants d'entre les coloristes modernes :
Au moustier voy, dont suis parroissienne, Paradis painct, où sont harpes et luz
Toute la ballade respire la piété, la confiance en la sainte Vierge, les douces et pures espérances d'un paradis très concret et très théologique. J'aime surtout chez François Villon l'absence d'égoïsme et la compréhension profonde du sentiment maternel ; sur les lèvres de la vaillante chrétienne qui est sa mère, chaque mot prend une force nouvelle. A tant de beautés, que peuvent opposer les plus ardents admirateurs de Paul Verlaine ? Des sentiments exquis, sans doute, mais rien que des sentiments exquis. Encore sont-ils inférieurs à ceux de Villon. Enfin, nous sentons chez le poète moderne une immense passivité, et presque de la mollesse ; il reçoit les dons de Marie, il en jouit délicieusement, il nous laisse trop comprendre que tout se borne chez lui à de bons désirs, tandis que la mère de Villon portait vaillamment sa croix. Au fond, Paul Verlaine n'a guère trouvé qu'un cri d'une simplicité sublime et quatre vers d'une beauté parfaite ; le reste est simplement bon, ou insignifiant, ou peu naturel. Le mieux donc qu'on puisse souhaiter à l'auteur de Sagesse, c'est que ses vers soient rapprochés des vers de Villon. Ceux-ci, peut-être, porteront ceux-là et les aideront à traverser les siècles.
La sainte Vierge prend le poète par la main, pour ainsi dire, et l'amène tout doucement jusqu'au trône de son divin Fils, ad Jesum per Mariam. Un dialogue s'établit aussitôt entre Jésus et le pécheur :
— Mon Dieu m'a dit : Mon fils, il faut m'aimer. Tu vois Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne. Et mes pieds offensés que Madeleine baigne De larmes, et mes bras douloureux sous le poids
De tes péchés !
N'ai-je pas sangloté ton angoisse suprême Et n'ai-je pas >ué la sueur de tes nuits, Lamentable ami qui me cherches où je suis ?
A son tour, le pécheur répond longuement ; il implore le pardon de ses fautes, il demande la force de rester fidèle à ses nouvelles résolutions ; il s'exalte ou plutôt il tâche de s'exalter, car ses pauvres métaphores se traînent péniblement.
Le colloque de P. Verlaine avec Jésus évoque des souvenirs religieux et littéraires qui l'écrasent. Nous nous rappelons le Dieu de Ylmitation causant avec l'âme chrétienne, ou le Jésus qui disait à Pascal : J'ai pensé à toi dans mon agonie ; j'ai versé telle et telle gouttes de mon sang pour toi !Les pauvres vers languissants de P. Verlaine ne résistent pas à l'épreuve de cette comparaison.
Pourquoi, immédiatement après ces effusions mystiques, nous raconte-t-il, sans nous prévenir, l'histoire de Gaspard Hauser ? Lui-même, peut-être, ne le sait pas très bien, et il nous suffit d'autre part que l'histoire soit intéressante.
Gaspard Hauser chante :
Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes Ils ne m'ont pas trouvé malin...
Bien que sans patrie et sans roi Et très brave ne l'étant guère.
J'ai voulu mourir à la guerre ; La mort n'a pas voulu de moi.
Snis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu'est-ce que je fais en ce monde ?
0 vous tous, ma peineest profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !
Pauvre Gaspard en effet ! Il est fort touchant, mais nous voudrions bien savoir d'où lui vient sa peine profonde, nous voudrions qu'il fût choqué moins del'i;onie des citadins, par exemple, que de leur incrédulité et de quelques autres défauts. Mais Gaspard a trop vite fini sa chanson : ne serait-il pas un peu paresseux, et ne s'arrêterait-il pas, de3 qu'il voit émus ceux qui l'écoutent ? Nous prierons volontiers pour vous, malheureux et sympathique Gaspard ; mais tâchez donc de vous aider un peu vous-même, et puisque vous ne connaissez d'autre métier que celui de chanteur, possédez-le plus à fond, fréquentez les vieux aèdeg mendiants que la tradition nous représente errant de ville en ville. Ils vous apprendront comment, sous leur archet, jaillissent les notes profondes qui font pleurer les vierges, les soldats et les prêtres. Travaillez, Gaspard.
C'est bien ce qu'il paraît comprendre, un moment, car il regrette avec une douleur touchante le temps mal employé de sa jeunesse :
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre par-dessus le toit
Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu'on voit
Doucement tinte, Un oiseau sur l'arbre qu'on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.
— Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cess Dis, quas-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse?
Quelle douleur lente, quelle exquise délicatesse dans l'aveu ! Quelle naïveté et quelle grâce d'attitude ! Mais remarquez que si ce pauvre Gaspard exprime d'une façon, — oh ! combien touchante, — des regrets sincères, il ne paraît pas avoir de ferme propos. Il a très mal employé sa jeunesse, et nous voyons bien qu'il ne fera pas un meilleur usage des années de son âge mûr.
Cependant, les bonnes pensées l'entourent ; elles s'offrent àlui avec une douce persévérance, elles l'invitent au bien et au travail :
Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées ! L'espoir qu'i: faut, regret des grâces dépensées, Douceur de cœur avec sévérité d'esprit Et cette vigilance, et le calme prescrit,
Et toutes !
— Votre pasteur, ô mes brebis, ce n'est pas moi, C'est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes, Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes, .Mais qui vous délivra de sa main, au temps vrai. Suivez-le. Sa houlette est bonne.
Et je serai, ^nus sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle, Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle !
Hélas ! non, Gaspard Hauser n'a pas tenu parole ; il n'a pas su aboyer quand il fallait, et les douces brebis se sont enfuies. En leur lieu et place, on voit des passions laides, semblables à des loups ou à des
monstres hideux. Finis les temps de la sagesse, envolés tous les pieux sentiments. Le pécheur retourne à ses vomissements anciens. Verlaine va chanter les sujets grivois, le satanisme, le désespoir, la révolte ; désormais il voit la vie en rouge.
Quelquefois, cependant, il se ressaisira, et il nous apparaîtra alors, en moraliste, presque en sermonnaire, ou tout au moins en chrétien désireux de faire des prosélytes :
A VICTOR BUGO
Depuis, la Vérité m'a mis le monde à nu. J'aime Dieu, son Eglise, et ma vie est de croire Tout ce que vous tenez, hélas ! pour dérisoire, Et j'abhorre en vos vers le serpent reconnu.
J'ai changé comme vous. — Mais d'une autre manière. Tout petit que je suis, j'avais aussi le droit D'une évolution, la bonne, la dernière.
Pour comprendre le piquant de ces dernières paroles, il faut se rappeler les métaphores retentissantes par lesquelles Victor Hugo expliquait ses changements politiques. Ney, d'ouvrier tonnelier, devint maréchal de France ; Murât, qui était garçon d'écurie, s'éleva jusque sur le trône des roisdeNaples ; quanta lui, Victor Hugo, de royaliste catholique, il était devenu républicain libre-penseur, ce qui,auxyeuxde tous les gens profonds, est infiniment mieux. Or, Verlaine disait simplement, modestement, à Victor Hugo : J'ai changé, comme vous, mais d'une autre manière. Et en parlant ainsi, il n'exprimait qu'une partie de la vérité. Avec preuves indéniables à l'appui, M. Edmond Biré a établi que ces changements politiques très nombreux ont revêtu des caractères aussi variés que peu glorieux. Victor Hugo connut ce réquisitoire du critique, et, après l'avoir lu, il se contenta, dit-on, de cette remarque
mélancolique : « M. Biré est bien méchant d. — Se représente-t-on maintenant la contraction de physionomie de Victor Hugo lisant l'épître de Verlaine :
J'ai changé, comme vous, mais 'l'une autre manière. Tout petit que je suis, j'avais aussile droit D'une évolution, la bonne, la dernière.
En dehors de Sagesse, les œuvres poétiques de Verlaine n'offrent aucun intérêt au lecteur chrétien ; je doute fort qu'elles charment les libres-penseurs. Quelques termes mystiques apparaissent çà et là, couvrant mal des sentiments qui n'ont rien de commun avec la piété. Puis, c'est du vague, du vague indéfiniment ; € ce sont choses crépusculaires », ce sont trop souvent choses ordurières. Presque toujours on croit entendre un homme qui rêve ou un fou ; dès que les pures inspirations lui manquent, Verlaine tombe infiniment au-dessous du médiocre. Laissons ses rapsodies toujours ennuyeuses, quelque titre qu'elles portent ; sauf son très curieux Cl ait' de Lune, je ne trouve rien de supérieur dans ses oeuvres profanes. En revanche, les mauvais calembours, les niaiseries, les non-sens, les fautes de rythme ou de goût se comptent par centaines.
C'est pourquoi il vaut mieux, sans doute, chercher à nous rendre compte des beautés simples et intelligibles qui se rencontrent chez P. Verlaine. On aime dans ses bons vers quelques sentiments extrêmement simples, primitifs, populaires : ils arrivent à s'épanouir non sans quelque lenteur, et puis... ils disparaissent. Par un beau soir mélancolique vous entendez un rossignol former des sons aussi doux qu'éclatants. Il se tait tout à coup, mais dans le même bouquet d'arbres un oiseau quelconque chante sa plainte monotone et
l'ALL VERLAINE 1"
banale. C'est toujours l'impression qu'on éprouve en lisant P. Verlaine. Rarement il écrit de suite plus de cinq ou six vers vraiment beaux ; et s'il s'en trouve parfois une douzaine, c'est que chacun de ces vers ne se compose pas de plus de quatre ou cinq syllabes. Quelle indigence poétique est la nôtre I M. de Hérédia met vingt ans à composer un petit volume ; P. Verlaine écrit plus longuement, mais de toutes ses œuvres, sept ou huit pages au plus ont chance de lui survivre ; encore n'est-ce pas bien sûr.
La poésie de M. P. Verlaine a pour second caractère l'ironie ; mais cette ironie, d'un genre particulier, est très difficile à définir. Tout d'abord, on a envie d'attribuer à la candeur du poète certaines affirmations tout à fait étonnantes et lancées le plus tranquillement du monde. Se trouvant en exil, il se rappelle Ovide exilé, lui aussi, parmi les barbares blancs, et il établit tout à son aise sa comparaison. Puis, brusquement, le petit poème historique et critique se termine en prière :
Or, Jésus! vous m'avez justement obscurci, Mais n'étanl pas Ovide, au moins je suis ceci.
Que vient faire en cette histoire peu correcte le nom adorable de Jésus ?On se dit : Voici l'heure où le poète radote doucement : il n'est pas responsable. Mais il ne tarde pas à prendre une allure plus hardie et, cette fois, non équivoque ; semblable à un mendiant ivre, il danse la gigue, en disant des gaudrioles ; bref, il nous apparaît tout à fait déniaisé. De cette nouvelle manière on pense bien que je ne donnerai pas ici des exemples. Que croire donc ? La vie de bohème aurait-elle tout à fait éteint la vie candide qui se manifestait jadis dans les grands yeux du pauvre orphelin venu du fond de sa province ?
Il y a peut-être une autre cause. L'influence de Victor Hugo pourrait bien n'avoir pas été sans se faire sentir sur cette bizarre et indéfinissable ironie. Pour Victor Hugo comme pour Verlaine, il est des moments où l'on se demande s'il se moque ou s'il parle sérieusement ; réflexion faite, on penche à croire qu'il est à moitié convaincu :
— L'ombre venait ; le soir tombait, calme et terrible. Hermann me dit : — Quelle est ta foi, quelle est ta bible ?
Parle. Es-tu. ton propre géant ?
Si tes vers ne sont pas de vains flocons d'écume, Si ta strophe n'est pas un tison noir qui fume
Sur le tas de cendre Néant...
Et je lui dis : — Jeprie. Hermann dit : — Dans quel temple ? Quel est le célébrant que ton âme contemple,
Et l'autel qu'elle réfléchit ?
Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ?
— L'Eglise, c'est l'azur, lui dis-je ; et quant au prêtre. . .
En ce moment le ciel blanchit.
La lune à l'horizon montait, hostie énorme ; Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l'orme,
Le loup et l'aigle et l'alcyon ; Lui montrant l'astre d'or sur la terre obscurcie, Je lui dis : — Courbe-toi, Dieu lui-même officie,
Et voici l'élévation.
Une fois contracté ce pli de l'esprit, on ne peut plus s'exprimer comme tout le monde, et on vaticine. Victor Hugo, qui s'admire et s'aime lui-même uniquement, ne voit chez les autres hommes que des envieux ; il fuit donc leur société et fait des confidences aux arbres, aux clairières et aux vallons ; il va sans dire qu'il ne néglige pas de mettre en évidence ses propres mérites :
Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme ! Au gré des envieux, la foule loue et blâme
Vous me connaissez, vous ! — Vous m'avez vu souvent, Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
La haine sur mon nom répand en vain son fiel : Toujours, je vous atteste, ô bois aimés du ciel ! J'ai chassé loin de moi toute pensée amère, Et mon cœur est encor tel que le fit ma mère !
P. Verlaine reproduit les mêmes idées. Seulement, tournez quelques pages, le poète entre dans l'âme de Pierrot. Il vante la finesse et le dédain transcendant des pitres, ou il chante les fêtes aristocratiques du xvnie siècle. Pauvre poète, il ne sait plus lui-même, à la fin, à quoi s'en tenir ; il rit ou pleure tour à tour, quelquefois en même temps. Et c'est cela, l'ironie de P. Verlaine !
D'autres poètes que V. Hugo ont marqué leur empreinte sur l'esprit et la sensibilité de l'auteur de Parallèlement. Lui, le pacifique, il veut pousser des cris de révolte, comme le gueux Richepin, et il manque le ton. Quelquefois il reprend, sur un mode nouveau, un très vieux refrain romantique ; il a le courage de chanter la main qui court sur un piano, et comme chez Musset, la fenêtre reste ouverte sur le jardin. Hélas ! il choisit souvent plus mal les sujets de son imitation ; il glorifie ou explique avec complaisance des crimes abominables, à l'instar de je ne sais quel poète contemporain. Et Verlaine étale naïvement cette page ordurière à côté du sermon pieux qu'il adresse à V. Hugo. Oui, il est bien fou. Mais pourquoi ne lui donneraiton pas un tuteur ? Un homme de bon sens, un honnête homme, un tant soit peu frotté de littérature, qui aurait les pouvoirs nécessaires, ferait disparaître ces horreurs. La chose serait d'autant plus facile que les inconvenances échappées à la plume de Paul Verlaine n'ont rien de commercial. Les aigrefins de la littérature font pro-
fession d'immoralité, comme d'autres vendent de mauvaises conserves alimentaires ; ils veulent gagner de l'argent. Mais le pauvre P. Verlaine semble incapable de ce calcul ; et si la misère l'a réduit quelquefois — ce que je ne crois pas — à tenter ce déplorable métier, il
n'v a guère réussi.
Dans l'opinion du plus grand nombre, P. Verlaine se rattache surtout à l'école décadente. Qu'est-ce qu'un décadent? En quoi se distingue-t-il d'un symboliste? J'avoue ne connaître qu'imparfaitement ces deux questions. Je suis de ceux qui ne comprennent pas généralement les vers de M. Stéphane Mallarmé ; il est une foule de gloires, parmi les jeunes, (au sens moderne du mot) que j'ignore ; d'autres, que je suis incapable d'apprécier. Cependant, quelques traits me paraissent communs à tous les écrivains de l'école décadente. Ils se persuadent d'abord que la France, en tant que nation latine, est déjà en pleine décadence. La France une nation latine ! On nous le dit tous les jours, c'est vrai, et telle de nos provinces ressemble beaucoup, en effet, à un fragment détaché de l'Italie. Mais les Basques, mais les Flamands, mais les Auvergnats, mais les Xormands ont-ils vraiment autant qu'on l'affirme, du sang latin dans les veines ? Enfin, si la France est en décadence — ce que quelques-uns mettent en doute, — les nations saxonnes ne doivent pas la suivre de très loin, dans la voie où elle s'engage. On devrait dire, non pas la décadence latine, mais la décadence occidentale, ou plutôt il serait peut-être plus sage de ne rien dire du tout, car enfin sur une aussi vaste question, il n'est qu'un décadent pour oser se prononcer.
L obscurité voulue fait encore partie du programme de nos modernes poètes. Au temps où le bon sens français avait encore quelques droits, en notre beau
PAUL VERLAINE gf
pars, on n'eût pas manqué de dire à chacun d'eux :
Si ton esprit veut cacher J. s belles choses qu'il pense,
Dis-moi qui peut t'empécher De te servir du silence.
Les décadents aiment mieux se servir de vers qui ont la prétention d'être à la fois de la musique et de la peinture, car ils attribuent une couleur à chaque voyelle. A, par exemple, est rouge à moins qu'il ne soit blanc ; U est violet; E a des aspects bleus. Qu'on veuille bien excuser les erreurs graves que je puis commettre ; je n'ai pas sous la main les vers classiques dans lesquels ont été fixées pour jamais les couleurs des voyelles. Ceci expliqué, nous pourrons peut-être plus facilement comprendre les poésies décadentes de Paul Verlaine.
Voici un exemple assez curieux du genre :
Je suis l'empire à la On de la décadence, Qui regarde passer les grands Barbares blancs En composant des acrostiches indolents D'un style d'or, où la langueur du soleil dans
L'âme seulette a mal an cœur 'l'un ennui dense. Là-bas on «lit qu'il est de longs combats sanglants oh : n'y pouvoir, étant si faible aux vœux -i lents, Oh : n'y [h m voir fleurir un peu cette existence ;
Oh ! n'y vouloir, "h '. n'y pouvoir mourir un peu !
Ah ! tout est bu ! Bathylle, as-tu ti ni de rire .'
Ah ! tout est bu, tout e>t mangé '. Plu? rien à dire !
Seul, un poème un peu niais qu'on jette au feu, Seul, un esclave un peu coureur qui vous néglige, Seul, un ennui don ne sait quoi qui vous afflige :
De doctes critiques ont élucidé ce sonnet — comme
des érudits allemands expliquent une strophe d'Eschyle ou une allusion d'Aristophane aux mœurs athéniennes. Moyennant quoi nous comprenons que M. Paul Verlaine s'est cru pendant quelques instants l'empire romain, à la fin de la décadence — ce qui est une bonne manière de rendre la vie intéressante. Mais on n'a pas fait ressortir suffisamment, ce me semble, l'excellent caractère de ces barbares blancs qui laissent les poètes composer d'aussi remarquables sonnets. Les barbares, sous l'œil desquels s'est formée la jeunesse de M. Barrés, ont beaucoup moins de tolérance, ce sont apparemment des barbares noirs.
Le contraste entre le second quatrain et le premier tercet ne manque pas de piquant. Tandis que se livrent des combats longs et sanglants, le Romain constate avec douleur qu'il ne sait pas même mourir un peu, ayant tout bu et tout mangé, et qu'il n'a plus rien à dire. Ce dernier trait, pour un décadent, me paraît sublime. Les plumitifs et les bavards se réunissant pour constater qu'ils n'ont rien de nouveau à exprimer, oh ! le curieux spectacle ! Vallès présentait la même idée sous une forme plus violente. Puisque, disait-il, nous ne pouvons plus trouver du nouveau, brûlons les bibliothèques, retournons à ces beaux jours d'ignorance où il est facile d'inventer. Ne pouvoir rien dire, s'écriait avec plus d'à-propos et de raison un héros grec qui avait longtemps vécu en exil, c'est pire que la mort ! Ces vers décadents, qui ne sont pas les seuls d'ailleurs dans son œuvre, P. Verlaine les a pour ainsi dire illustrés de théories décadentes. Il a composé un Art poétique^ qui, de prime abord du moins, ne paraît ressembler en rien à celui d'Horace, ni à celui de Boileau, mais qui vaut qu'on l'étudié d'un peu près, car il est très piquant.
De la musique avant toute chose. . .
Sans doute, nous comprenons, sans peine, ce premier vers qui, par grand hasard, concorde avec les théories de Boileau :
Fuyez des mauvais sons le concours odieux.
Seuls, les initiés ou les critiques, à l'esprit effrayamment subtil, peuvent saisir le sens des trois vers qui suivent, et dans lesquels P. Verlaine explique la nature et les qualités de l'harmonie poétique,
VA pour cela préfère l'impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui p< -
Pourquoi l'impair est-il plus musical que le pair ? Pourquoi l'impair se dissout-il plus facilement dans l'air ? Demandez aux physiciens.
La seconde strophe commence par une déclaration essentiellement révolutionnaire :
Il faut aus^i que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise.
On nous avait appris, au contraire, à bien choisir les termes, afin de bien rendre toute notre pensée et rien que notre pensée. Sur la foi de maître Nicolas, nous avions l'esprit tremblant sur le choix de ses mots. D'après Paul Verlaine, le vrai poète est celui qui» systématiquement, emploie les mots à contre-sens. Dans les petites réunions de famille, on appelle cela jouer à qui perd gagne. Mais P. Verlaine se rapproche davantage de la vérité lorsqu'il conclut :
Rien de plus cher que La chanson grise < )ù L'indécis au précis se joint .
« L'art chrétien, a-ton dit, inspiré par la doctrine à mépriser la nature et l'humanité, s'efforce de rendre un divin mystérieux, qui, par conséquent, ne peut être ni compris par la raison ni représenté par les formes sensibles. De là, la nécessité d'un art symbolique dont les expressions sensibles sont souvent très éloignées des objets qu'elles expriment ». Or, pour comprendre la relation instituée par l'artiste entre le symbole et l'objet symbolisé, il faut être initié.
Verlaine joint des exemples à cette théorie :
C'est des beaux yeux derrière des voiles, C'est le grand jour tremblant de midi, C'est par un ciel d'automne attiédi, Le bleu fouillis des claires étoiles !
Le premier de ces vers est fort beau ; malheureusement il manque d'originalité ; depuis Homère et Eschyle, d'innombrables poètes ont chanté cette vision délicieuse, et à force de la chanter, ils l'ont rendue banale.
Verlaine se prononce ensuite contre la couleur ; il ne veut que la nuance ; il doit y avoir là quelque obscurité,- parce que je ne puis pas me figurer qu'il condamne ainsi Rubens et Hugo, ces deux grands coloristes.
Maintenant, nous allons nous rapprocher de Boileau;
Fuis du plus loin la pointe assassine, L'Esprit cruel et le Rire impur Qui font pleurer les yeux de l'azur, Et tout cet ail de basse cuisine !
Vous avez reconnu dans les derniers vers du pur Victor Hugo. Paul Verlaine ne se trompe pas tout à fait, lorsqu'il parle ici de basse cuisine ; il nous sert, en effet, de très bizarres mélanges.
PAUL VERLAINE '2o
Après Boileau et Victor Hugo, il met en pièces Pascal :
Prends l'éloquence et tords-lui son cou !
On retrouve là, faussé, tronqué, exagéré et présenté sous une forme triviale, l'admirable principe posé par l'auteur des Pensées : La vraie éloquence se moque de l'éloquence. A son tour, Fénelon pourrait reconnaître son bien dans la tirade de P. Verlaine contre la rime. De même qu'un homme ivre déchire ses vêtements à toutes les haies qui bordent la route, ou se heurte à tous les obstacles qu'il rencontre, de même notre saturnien poète touche à toutes les idées émises par les maîtres de la critique, mais si maladroitement qu'il les gâte presque toujours :
Oh ! qui dira les torts de la Rime ?
Mauvais signe pour un poète de médire de la rime. Sans doute, les parnassiens et quelques autres en ont abusé, mais elle a ses mérites et ses charmes, et elle constitue le plus grand élément musical de notre vers français.
Et pour finir, il faut voir arriver le bon La Fontaine :
Que ton vers soit la bonne aventure Eparse au vent crispé «lu matin, Qui va fleurant la menthe et le thym... Et tout le reste est littérature.
Le bonhomme avait dit infiniment mieux ; on s'en souvient. Le ton de modestie que La Fontaine a pris en parlant du même sujet, et le sentiment de respect affectueux qu'il professe pour les lettres, contraste avec le dédain, comique peut-être, mais peu justifié de P. Verlaine pour le travail de ses prédécesseurs et de ses confrères.
KELIGION DES CONTEMPORAINS 1"
En somme, cet Art poétique constitue un ensemble incohérent de préceptes très anciens, empruntés avec indiscrétion et maladresse aux auteurs de toutes les écoles.
La pratique et la théorie se complètent par la parodie : Paul Verlaine s'est moqué de lui-même et de ses vers :