QUATRIÈME PARTIE. — Animisme et Culte des
Morts 447
L'âme. Le ciel et l'enfer 447
L'âme, 447. — Le ciel, 452. — L'enfer, 457. — La vie future, 463.
Survivances de formes plus anciennes de la croyance aux âmes 464
Le sacrifice aux morts, 46S. — Revenants et fantômes, 473. — Incarnation des âmes : animaux, plantes, étoiles, 480.
Les Morts et les Vivants 482
Les Funérailles 487
Conclusion 507
Index alphabétique 513
LA lli:iJ(;i()\ 1)1 YKDA
NnîODlCTION
L'I.NDE ANCIKNXB ET LE VUcA'eDA.
Au teni[)s où nous reportent les documents les plus anciens, soit peut être. — car nous en sommes réduits sur ce point à des approximations bien fragiles, — vers lOOO ou 1"200 avant notre ère', les sectateurs des croyances et du culte védiques, qui font l'objet du présent livre, étaient établi> sur les bords de l'Indus et dans la contrée dite aujourd'hui le Penjab. Ils se répartissaient en une multitude de petits clans, gouvernés par des râjas, c'est-à-dire, eu général, de simples roitelets, assistés d'une nol)lessc guerrière et d'une classe sacerdotale déjà organisée en manière de caste héréditaire. Ils s'y groupaient en agglomérations rurales : de ville et de vie urbaine il n'y a aucune trace dans la littérature des premiers âges. L'élève du bétail, de la race bovine surtout, gardait encore sur l'agriculture une prépondérance décisive, qui se reflète sous mille formes jusque
1. M. .lacobi (/•"''.•./'//■u»- an Rot/i, p. 68 ^;qq.), en se fon<laut sur dos c-oiisiilératiuns astronoiniques, assigne au lUg-Véda une date sensibloiuent plus reculée ; uuiis il niest iuipossilile de le suivre dans cette voie.
OLbi:.NUKKi,.. — Vrcla. 1
dans le domaine religieux. L'écriture était inconnue : les écoles de prêtres y suppléaient par Teffort d'une mémoire qui pour nous tient du prodige.
Venus du nord-ouest, les immigrants qui envahirent l'Inde ancienne s'étaient séparés des Éraniens, — les derniers de leurs frères indo-européens avec qui ils cohabitèrent, — à une époque qui, même pour les plus anciens documents littéraires, recule en lointaine perspective, mais qui toutefois ne semble pas même admettre la comparaison avec les profondeurs de passé que nous laissent entrevoir les chronologies de l'Egypte et de la Babylonie'. Ces colons que tenta la route du sud-est franchirent le pas qui définitivement les isolait, à l'écart du vaste champ de bataille où les nations de l'Occident devaient exercer et mûrir leur virilité. Ces Âryas, qui comptent dans leur parenté ce que l'Europe a de plus génial, ont, dans le calme et l'abondance de leur nouvelle demeure, et à la faveur du mélange avec les aborigènes au teint sombre, revêtu peu à peu les traits caractéristiques delllindou moderne: alanguissant effet du climat, auquel la racCj formée dans une zone tempérée, ne put s'adapter sans dommage ; inertie et passivité favorisées par la richesse d'un pays trop aisément conquis sur de pauvres sauvages incapables de résistance ; habitudes de vie d'où furent absents les grands devoirs, les souffrances ([ui trempent l'âme, les dures et fortes contraintes. L'œuvre intellectuelle de ce peuple n'accuse qu'à peine cette lutte acharnée au prix de laquelle il est donné à Thomme de pénétrer à fond l'univers extérieur, et d'épanouir lui même au dehors, en une robuste allégresse, son univers intime. Ici la fantaisie exubérante enfante une succession spontanée d'images, qui se jouent à la surface des objets, tantôt gracieuses et tantôt bizarres, riches de coloris et pauvres de contours, tantôt fondues l'une dans l'autre, tantôt reprenant leur individualité, au hasard de leurs formes incessamment mouvantes.
1. A titre d'exemple, im seul tait ;i l'appui : Fu.saijre du char de guerre était déjà connu, alors qu'Indiens et Eraniens ne formaient encore (]u'un seul et même peuple.
L INDE ANCIENNE ET LE lîlGVEDA à
Cette dégénérescence mentale, plus tard si rapide, se trahit déjà ius(pie dans le plus antique témoin de la littérature et de la religion de llnde : le Rig Véda, ce recueil de chants et de litanies dont les prêtres des Àryas ^édiques accompagnaient leurs sacrifices, célébrés à ciel ouvert, devant les jonchées de gazon et les foyers doblation où ils conviaient leurs dieux ; prêtres barbares de dieux barbares, (jue des chars attelés de chevaux anienaient à travers le ciel et lespacc, au festin de gâteau, de beurre et de viande, à Tivresse du sôma ({ui leur infusait vigueur et vaillance- Tout apertju des sources oh nous puisons la connaissance de la religion védique doit nécessairement débuter par une vue précise du caractère très particulier de la poésie que nous a conservée !e Kig-Véda.
C'est sur les errements d'une antique tradition, c'est pour le grand et somptueux sacrifice oii figure le complexe appareil des trois feux, pour le sacrifice de sôma tout particulièrement, (jue sont composés les hymnes de ce recueil. Les auteurs ne prétendent pas raconter la vie du dieu qu'ils fêtent, ]iiais le glorifier. Ils n'ont point affaire d'auditeurs liumains : lauditcur, c'est, avant tout, le dieu lui-même ([uils supplient d'agréer leur offrande. Ils le comblent donc de toutes les épithètes louangeuses dont dispose une faconde de lourde adulation mise au service d'une imagination portée à l'outrance. Rien ici qui ressemble au dieu suprême qui fait trembler les cimes de l'Olympe au clignement de ses yeux, au flottement de son ambrosienne chevelure sur sa tête immortelle; mais une longue file de dieux, dont chacun à son tour, (juand le chantre l'invoque, est très grand ou le plus grand de tous, étincelant, formidable, resplendissant de beauté, prodigue de ses dons pour l'homme pieux; il anéantit tous les ennemis, réduit en poudre toutes leurs citadelles ; ses bras puissants ont étayé les extrémités de la terre et étendu au dessus d'elle la voûte des cieux. Partout des superlatifs, nulle part un concept formel et défini : c'est à peine si, dans le nimbe imprécis où fiotte le monde divin, se laissent entrevoir, vagues et fuyants, les contours qui
différencient Tune de l'autre \e^ formes des personnages.
Dans cette poésie d'exaltation perpétuelle, le procédé à effet qu'on escompte le plus volontiers repose sur les mystères et les jeux d'esprit auxquels ils se prêtent. 11 y aurait exagération à dire que tout le Rig-Véda en soit pénétré. Pour célébrer Uslias, l'aimable et radieuse Aurore, Indra le dompteur universel, qui broie les ennemis, les démons et les monstres, Agni, l'hôte et l'ami qui luit dans les demeures humaines, maint hymne et même de longues suites d'hymnes ont des accents que vivifie encore le souffle inaltéré de la simple nature. Mais on compte par centaines les morceaux imprégnés d'un tout autre esprit. Pour plaire au dieu qu'il glorifie, le poème doit être beau, c'est-à-dire composé avec art; et le comble de l'art, c'est l'œuvre de l'initié, intelligible au seul initié, où l'allusion discrète voile à demi la pensée et la laisse à demi transparaître. La naissance d'une semblable poésie ne se conçoit qu'en des écoles organisées de techniciens du sacerdoce et du sacrifice, grands amateurs d'énigmes mystiques qu'à tour de rôle ils se posaient et résolvaient par jeu. Inspiré par ses prêtres, le dieu n'a point failli à contracter leurs goûts : « les dieux sonrt amis du mystère », formule qui revient souvent dans les textes de la seconde période védique, «ce qui est clairement exprimé leur déplait». , L'immortel fait ses délices des ténébreuses subtilités où il s'enveloppe, de l'adresse que son adorateur mortel déploie à s'y mouvoir, et la satisfaction qu'elles lui causent est la clef de ses faveurs. Les poètes, soit qu'ils les comprennent ou non, reproduisent donc à l'envi les allusions, les paradoxes, les devinettes du temps jadis, ou s'ingénient à trouver du nouveau, à enchérir sur l'ancien. Des formules toutes faites se fixent, d'une mysticitéchatoyante, soit profonde, soit puérile, il n'importe, pourvu qu'elle prête à l'équivoque : le « nombril de l'immortalité », le « nom secret des vaches », le «premierné du bien », le «ciel suprême de la parole», voilà des clichés courants. On aime à suivre dans ^.es métamorphoses et ses séjours divers l'être qu'on décrit, la divinité qu'on fête, mais
L INrtK AXriRNXE F.T l.V. RK; VKDA O
surtout ;i faire fuir en arrière plan son <( séjour suprrnio (jui demeure eaché». Du lait, c'est (( des vaches »; un seau de Ijois, (( la forèi » ; et les épitliètes qui conviennent à l'objet, transportées au produit qui en est issu, deviennent tliènies à coneetti. Dans ce monde divin, l'on rencontre des pères qui sont iils de leurs fils, des fils qui ont engendré leurs pères, des iilles ou des sœurs à qui s'unit leur père ou leur frère; et le goût de ces complications généalogiques ravive l'anti(jue motif de l'inceste inhérent, semble t-il, à la mythologie ])rimitive. Il y a des hymnes que remplissent d'un bout à l'autre les monstruosités, les insanités voulues et les énigmes de ce genre, enchaînées ou accumulées.
A une virtuosité sacerdotale qui s'exerce de la sorte sur les matières divines, il manquera des cordes, il manquera l'éloquence de la passion dans la peinture de l'àme humaine et de ses destinées; la ferveur intime et les secrètes palpitations d'un cœur épris de piété lui seront lettre close. La poésie védique n'évoque ([ue Ijien rarement les abimes de la misère ou du péché: la parole y appartient avant tout aux riches, aux heureux de ce monde, qui offrent aux dieux l'abondant sacrifice, pour recevoir en échange bœufs et chevaux, longue vie et postérité. Et ces sacrifiants eux-mêmes n adressent point directement leurs vœux à la divinité: ils ont pour porte-parole les chantres à gages, qui ont fait leurs preuves en l'emportant au concours sur tels collègues intrigants ou jaloux de leurs honoraires, et qui maintenant s'acquittent consciencieusement et froidement de leur tache professionnelle; le sacrifice à lui seul, d'ailleurs, par son effrayante complexité, devait enrayer tout élan spontané. D'où viendraient ici les accents vrais, intimes et profonds? d'où, le large et subtil regard qui scrute les contingences et en démêle les lois? d'où enfin, dans la plate étroitesse de ces petites cours de petits dynastes rivaux, la grave fierté d'une conscience nationale reflétée par un culte national?
<'ette composition toute d'artifices, mais d'artifices enfantins, est servie par une forme dont la simplicité ne détonne pas avec- elle. La langue du Kig-N'édane dispose encore que
d'une syntaxe élémentaire; elle n"a point acquis la souplesse qui permet de suivre un flux de pensée jusque dans ses détours et ses remous. La brièveté de la stance où doit s'enfermer une phrase — ■ le mètre de gâyatri, le plus usité pour les textes chantés, ne comporte que trois fois huit syllabes — ne s'opposait pas moins à l'élaboration de périodes étendues, que le poète eût été fort empêché d'organiser et de régir à sa guise. Chaînon à chaînon, et non sans redites, les idées se suivent, comme le hasard les amène, effleurée chacune d'une allusion laudative, jamais développée dans toute son ampleur. Du jour où la langue poétique s'écarta de cette simplicité première, elle préféra à la variété féconde d'une amplification l)ien ordonnée celle du labyrinthe de subtilités où elle se perdit. Du moins, dans cette monotone alternance de louanges et de formules mystérieuses, les comparaisons, très fréquentes, empruntées à tous les domaines de la vie de l'homme et de la nature, ouvrent à tout moment des jours délicieux: le soleil radieux et la voûte céleste semée d'étoiles, le vent à la course inlassée et le torrent qui presse ou ralentit ses ondes bouillonnantes, le berger qui mène son troupeau et le joueur qui sait aider la fortune, la vierge qui court au rendez-A ous ou qu'on pare pour l'hyménée et l'épouse sans tache aimée de son époux, le père plein de sollicitude et l'enfant qui se suspend au pan de son habit; images vives et rapides, souvent répétées, qui font passer sous nos yeux un peu de vie vraie; si éloignées soient-elles, dans leur concision un peu sèche, de l'abondance fleurie que prêteront plus tard à ces mêmes co::^; araisons les sermons et les poèmes de la prédication bouddhique.
Cette poésie auxiliaire du sacrifice touche à sa fin vers le déclin de l'âge du Rig-Véda ; dans les pièces les moins anciennes de cette imposante compilation, la forme traditionnelle n'en est déjà plus bien vivante'. La technique rituelle va se précisant de plus en plus jusqu'à la raideur; à chaque phase de la liturgie du sacrifice elle adapte impérativement