‹ La religion du VédaChapitre 20 sur 380 · I. INDE ANCIENNR ET LE RIGVEnA · texte numérisé non relu

I. INDE ANCIENNR ET LE RIGVEnA

tels fragments des vieux hymnes: il ne reste plus de place, dès lors, pour une composition de même genre, qui a cessé de rè|)()ndro à aucun hi'^oin'- La poésie se tourne vers la spéculation, soit pliilo'^ophiqiie, soit surtout cosmogonique: on voit se mulli[)lior le type, également fort ancien, du morceau narratif entrecoupé de prose et de vers-. Puis, de menues cérémonies, jadis muettes, ou accompagnées de l)rèves formules qui ne se sont point fait jour dans la littérature \ se compli(|uont de chants analogues à ceux qui solennisaicnt exclusivement le sacrifice de sôma, ou de longues séquences de prose en arrangement poétique. Ainsi font les opérations magiques, cxorcismes, gnérisons et charmes tlomestiip.ies, La magie elle-même date de loin; mais les hymnes ou les stances qui s'y rattachent ne commencent à poindre que dans l'ultime période du Rig-Véda, pour envahir ensuite progressivement toute la littérature védique postérieure. Les quelques spécimens que nous en offre le lîig- Véda peuvent, selon toute vraisemblance, être tenus pour les premiers essais de ce style nouveau; car autrement l'on ne concevrait pas qu'il ne nous en eût préservé tout au moins quelques traces dans ses couches plus profondes'. La sorcellerie des premiers temps dut, en principe, se contenter de courtes conjurations en vile prose, et rien n'est moins surprenant -, car, si le vers et la pompe de son langage visent à flatter l'oreille du dieu pour gagner ses bonnes grâces, les menaces dont on accable un démon pour le mettre en fuite n'ont que faire de cette parure.

L'intervention de la poésie n'est donc ici qu'un procédé secondaire : de l'impression esthétique du mètre on a conclu

1. Comparer : Oldcnberg, Zeituchi-ift ch'r Mor^enlâmU^^i-licii Gesoll.orhaft, XLII, p. 246 ; Geldner, Vedische Studiun,!!, p. 151.

2. De ces morceaux le Ilig-Véda ne nous a conservé que les parties versifiées. La prose intercalaire n'avait pas de forme fixe : on la restitue tant bien que mal.

3. Le mariage, par exemple, et surtout, — lait de première importance ijour nos recherches, — les funérailles.

A. La preuve, c'est que le fonds ancien du Rig-Véda contient quelipies textes narratifs, encore que ce genre soit également étranger à la poésie proprement liturgique.

8 LF.S SOURCES

à une vertu surnaturelle ; à telles enseignes qu'aux plus beaux temps de la floraison de cette poésie conjuratoire, les formules magiques en prose n'ont pas laissé de subsister. (,"à et là on rencontre un vers, qui n'est visiblement que prose remaniée dont la forme originaire saute encore aux yeux. Bien mieux : la prose nue s'est maintenue intacte, ou peu s'en faut, dans les formules dont s'accompagnaient les pratiques magiques usitées au cours des sacrifices solennels'; l'esprit conservateur de la tradition liturgiqueles a garanties, au moins dans une large mesure, de la contamination poétique envahissante. ISIais il faut réserver, pour l'étude de l'Atharva-Véda et la description des cultes magiques, le détail de cette littérature spéciale, qui ne méritait ici qu'une mention.

Etant donnés les caractères spécifiques de la poésie du Rig-Véda que nous avons essayé de définir, nous devons nous demander quelle est pour nous la valeur de cette unique source directe, et comment il convient de l'appliquer à notre objet : l'Inde védique, ses croyances et son culte.

Pareille (cuvre implique, par sa nature même, un fort inégal dévelo[)penient des divers dcjmaines de la religion et de la mythologie. La lumière s'y concentre sur les dieux principaux, ([ui tiennent la tête dans le sacrifice de sOma, dans les fêtes défrayées par les princes, les gens de distinction, les riches pieux. La [)hysionomie de ces dieux, les relations qui les unissent aux hommes, telles que les chantres les ont conçues, sont fort claires et aisées à définir : si parfois les traits demeurent flottants, ce n'est |)oint la faute des documents, mais de l'objet lui-même; et notre science serait inexcusable, de faillira en retracer un tableau précis et sûr. Mais, des exploits de clKicun de ces dieux, abstraction faite des plus saillants, comme le triomphe d'Indra sur \'rtra. nous sommes beaucoup moins, parfois infiniment moins informés. Dans une épopée, le moindre de

1. Ce .sont les fornuiles qui portent le nom teclini(|neile //rv/V/.s-, Cf, inl'ra p. li.

i.'i.M»!-; A.M !i:.NM': i:r i.i-; kii.-\i-;i)a 9

ces exploits se ferait jour au moins une fois et viendrait en plein relief. Dans le cadre resserré de l'hymne, les louanges stéréotypées et le récit des plus hauts faits prennent toute la place : les faits secondaires n'apparaissent que sous forme de brèves allusions, de longues et sèches énumérations. Maints passages concordants du vaste recueil insistent sur un point, un seul, toujours le même, et laissent dans l'ombre tout l'accessoire, indispensable pourtant à l'intelligence de l'ensemble. Et, comme ces mythes ont été, pour la plupart, oubliés des générations suivantes', il faut renoncer à l'espoir de les restituer, à plus forte raison de les interpréter.

Les rites des oblations présentées à ces dieux ne sont pas moins inégalement partagés. Les hymnes du Rig-Véda constituent en très grande partie le rituel du sacrifice de sOma; d'autre part, nous possédons des textes plus récents qui décrivent en détail ce sacrifice : il est donc relativement aisé de reconstituer l'ordre du rituel et, par suite, dans les graud.es lignes, celui des divinités successivement appelées au banquet de sôma des temps védiques. Mais encore n'estce là qu'une des faces d'une seule des solennités qu'ils connurent. Celle-ci comportait nombre de pratiques accessoires, notamment des opérations magiques, comme cette dîkfihâ ou consécration préliminaire du sacrifiant, toute pénétrée de magie ; et sur tout cela, sur des observances d'importance souvent capitale pour l'histoire de la religion, le Rig-Véda est absolument muet. Muet aussi, sauf quelques vestiges épars, sur les sacrifices autres' que celui de sôma: de l'oblation sanglante, par exemple, il ne parait guère connaître f|ue la forme la [)lus relevée, le sacrifice du cheval, auquel

1. Exceptionnellement (luelques-uns ont survécu : le niyilie tlo .Naiimci, par exemple, a été par hasard englobé dans un ensemble de rites de l'âge védique postérieur, eu sorte que les textes du Yajur- Véda nous en instruisent avec assez de détail; cf. Bloomfield.JoM/vfuf o/' the Aiiiffican Oriental Society, XV, p. 143 sqq., et mes oljservations, Xat-hrii-liteii der (iôttiiu/. Gef<eU fichait der Wif.-'cnsc/taftfn, 1893, p. 313 sqq. Et ce sont préci.sément les exceptions de ce genre tjui nous permettent de juger de l'insulfisanee des rapides allusions du Rig-Véda.

10 LES sorncES

il consacre en tout un ensemble de deux hymnes ; au demeurant, le Rig-Véda ne nous apprendrait rien davantage, sinon que l'Inde védique eut des sacrifices d'animaux, et en conscience nous aurions pu sans lui nous en douter. On ne saurait trop se persuader queces lacunes del'information fournie par le Rig-\'éda relèvent essentiellement de la nature même de ce recueil : encore une fois, il ne s'applique presque qu'au sacrifice de sôma, qu'aune phase déterminée de ce sacrifice; c'en est assez pour prémunir contre la tentation d'attribuer une origine plus récente à tout rite absent du Rig-Véda, tendance sur laquelle nous aurons mainte autre occasion de revenir.

Mais quittons les dieux du ciel et les formes supérieures du culte. Portons nos regards sur les petits démons, les lutins, les esprits malins, les loups-garous, les cultes inférieurs et magiques, les conjurations, les exorcismes. C'est ici surtout qu'éclate l'insuffisance de la documentation tirée du Rig-Véda; ici, et dans le domaine animique, revenants, culte des morts : monde à part, entièrement étranger à la littérature du sacrifice de sôma. C'eût été même sans doute une souillure et un grave danger, que l'invocation ou la simple mention des âmes défuntes dans les hymnes du service divin ^ . Sauf quelques morceaux de facture postérieure, le Rig-Véda s'en tait à ce point, qu'on a pu tenir Yama, le dieu de la mort, et le monde où les morts revivent sous sa loi, pour des conceptions inconnues du premier âge védique- : conclusion hâtive, que le Rig-Véda — on vient de le voir — ne saurait à lui seul autoriser, et qu'infirment péremptoirement d'autres considérations.

Ces regrettables lacunes, l'histoire littéraire' nous a déjà appris pourquoi les sections récentes du Rig-Véda les comblent en partie ; mais en partie seulement. Les matériaux, en très petit nombre, ne nous donnent pas, à beaucoup

1. Elle s'y rencontre pourtant, mais à titre tout exceptionnel : R. V. VI. ÙZ. 4 ; VIL 35. 12 ; cf. aussi VIII. 48. 12.

2. O. Gruppe, die (jricchischen Culte une/ Mythen, I, p. 91 et 289.

Page 1