Voir la section spéciale consacrée à ces deux divinités
OBSCURCISSliMRXTS UK I.'iDKIî: IMilMITIVR 43
joindre celui de Mitra et des Aç\in>. Lcx[)loit céleste du dieu ([ui, dans Torage, délivre les eaux enfermées dans la caverne du nua^je, devient, pour le poète du llig-Véda, le tour de force d'un héros ({ui fait jaillir du rocher les eaux terrestres des rivicres. Dans ce cas donc, à la faveur de l'identité verbale, réelle ou métaphorique, — l'eau pouvant désigner la pluie ou le fleuve, et le nuage se déguisant sous le surnom de montagne, — la représentation initiale toute concrète cède la place à une autre, non moins concrète' .
Ensuite interfèrent les considérations secondaires: éthiques, nous lavons dit, pour Varuna; utilitaires, oserons-nous dire, pour Indra, et l'homme cessede voiren lui le dieu qui tonne, pour adorer le victorieux, le conquérant, le dispensateur des richesses auxquelles vont tous ses vœux.
De tous ces dieux qui incarnent les objets et les phénomènes, lesunsgardentleur nature propre, lesautres l'obscur cissent et l'altèrent jusqu'à la rendre presque méconnaissable. Il en est de la mythologie comme de la langue, vaste mélange d'archaïsmes bien conservés, de mots anciens qui ont changé de sens et d'évidents néologismes. Dans la langue,
1. A serrer le processus de plus près, voici comment on pourrait le décrire. Au temps jadis, où l'on savait encore que l'exploit du dieu n'était autre que l'orage, il est clair qu'on ne parlait pas toujours, connue le fait le Rig-Véda, de rochers tendus et de rivières déchaînées : on devait aussi parler tout uniment de nuages et de pluie. Ainsi les deux versions, lune directe, l'autre métaphorique, marchaient de pair ; celle-ci reposant en définitive sur la croyance à l'identité matérielle des montagnes et des nuées (cf. Pischel, Vi'd. Studii'ii, I, p. 174), des eaux terrestres et des eaux célestes. Puis, la métaphore (montagne, rivière) évoqua par as.sociation d'idées un autre concept : les rivières sortent des montagnes. N'oublions pas que l'identité des eaux célestes et des eaux terrestres avait, pour la mentalité de cet âge, un sens tout difl'érent de celui qu'elle a pour nous, comparable, par exemple, à celui de l'identité d'Agni dans les diver.ses manifestations du feu (voir plus bas la section consacrée à ce dieu). De là, conclusion forcée : elles ont dû être délivrées par le même dieu, par le même exploit. Enfin, comme ces immigrants qui envahissaient un pays richement arrosé prenaient un intérêt tout particulier au cours des rivières, ce dernier concept l'emporta et survécut seul : on ne parla plus de nuées et de pluie, mais exclusivement de montagnes et de rivières.
44 LES DIVINITKS VKIU'Jl'ES EX GÉNÉRAL
deux puissants ouvriers, le clian<?ement phonétique qui démolit, et l'analogie grammaticale qui reconstruit, travaillent sans cesse, à rencontre Tun de l'autre. Dans l'histoire des formes divines, des mythes, et aussi dans l'histoire du culte, on peut voir à l'd'uvre deux forces semblablement opposées: d'une part, le m\ the s'épuise, se vide de son contenu;-de l'autre, un afflux étranger comble le vide. La seule différence, c'est que la mythographiedoit d'emblée renoncer à l'espoir de ramener ces deux processus à des lois aussi claires que celles qu'a formulées la linguistique.
Les mots, en effet, sont innombrables, mais les sons élémentaires qui les composent sont en quantité restreinte: de là, retour continuel des mêmes sons, indéfiniment observal)les, tandis que l'évolution d'un seul mythe met en je.u les facteurs psychiques les plus délicats et les plus divers. L'analogie, bien qu'elle s'exerce dans le domaine de la mythologie exactement comme dans celui du langage, n'y trouve pas un cadre fixe, comme l'est celui des paradigmes grammaticaux, qui la contienne dans ses limites et lui assure une constance d'action propre à créer des types d'une permanence à beaucoup près égale à celle des formations linguistiques. Mais, surtout, — antithèse caractéristique, — l'évolution mythologique ne rentre que pour partie dans le domaine de l'inconscient, dont relèvent presque exclusivement tous les phénomènes du langage: il faut tenir compte des spéculations sacerdotales, des imaginations poétiques, qui interfèrent avec le déterminisme naturel et en modifient le résultat. Ce résultat, on pourra le constater, tout au plus en pénétrer les causes; jamais il ne faut se flatter de savoir le prédire.
MijtJies naturalistes et autres éléments des rnjjtlies. — Du développement qui précède il ressort qu'on doit s'attendre à trouver, parmi les mythes védiques, un fonds considérable de descriptions de phénomènes naturels transformés en aventures de dieux ou de démons. En dépit des altérations de toutes sortes, la présomption se vérifie, avec certitude ou
MYTHES NATUriALISTES ET AlTIîES ÉLÉMENTS DES MYTHES 45
grande vraisemblance, pour bon nombre de ces récits: victoire d'Indra sur Vrtra, orage; délivrance des vaches enfermées, lever des aurores; descente d'Agni, le feu terrestre allumé par la foudre; union ou noces des Açvins et dcSiiryâ, api)arition simultanée de l'étoile du matin et du soleil. Au surplus, les mythes de ce genre nont jamais dû foisonner: ils sont très courts, non ({ue la vision exercée ait inancpié aux observateurs, ni aux conteurs le talent d'amj)lifier et de compli(iuer les événements; mais la matière première en était trop indigente. C'est l;i précisément que git leur extraordinaire pouvoir de conservation, qui contraste a\ec le caractère flottant des éléments plus modernes: ils ont toute la ténacité des impressions d'enfance; (juelques hauts faits (|u'on attril)u;'it [ilus 'tard à Indra, son triomplie sur \'\ivd resta toujours le plus éclatant.
(i>ue si, maintenant, de tels m\ tlics, des atomes ou des monades de mytlies, viennent d';i\rnfure à se renconti'cr. à s'agglutiner, àformer un tout, i! faudra se garder de chercher, dans le nouveau mythe ainsi formé, la description de «luehjue phénomène naturel plus long et plus complexe. La nature, ici, n'a fourni que chacun des éléments: réunis, ils ne reproduisent plus rien d'objectif, rien qu'une association d'idées dans un cerveau humain. Mais c'est moins encore par agglutination mutuelle, que par absorption d'éléments étrangers, qu'on voit pulluler ces atomes: l'imagination utilise les motifs traditionnels pour y rattacher ses créations' ; quand le goût commence à réclamer l'amplification et l'ornement poéti(|ues, le poète à son tour se fait inventeur de mythes.
Soit, par exemple, l'histoire du breuvage divin apporté du ciel au dieu par un oiseau: il est possil)le, je crois, quelle
1. Nous nous rencontrons ici avec les excellentes considérations développées par M. Bloomfield, Contribution.<. III, p. 185. .Sur le mythe de l'archer gardien du sônia, dont il va être question, voir le même auteur, V, p. ii4. — [V. aussi supra p. 41, n. '2. où je maintiens une interprétation ditl'ércnte de celle de M. Oldenberg. — V. IL]
contienne, au moins dans un certain sens ', un mythe natu raliste; mais la fantaisie, s'inspirant des circonstances qui sur terre accompagneront éventuellement un pareil rapt, a brodé sur ce thème. Le gardien qui veille sur le breuvage poursuit le ravisseur. Il tire... A-t- il touché? Voici une plume qui tombe; mais l'oiseau arrive sain et sauf avec sa proie. Le trait qui vole, la plume qui tombe, sont-ce là des phénomènes pris dans la nature? Je ne le pense pas. Il n'y a là qu'un effort ])oétique pour donner de la vie au tableau, en nouant et dénouant l'intrigue d'un petit drame, dont un épisode très commun de la vie des chasseurs a fourni le sujet.
Le mythe naturaliste prend vie et s'accroit encore par ailleurs. Dès la période qui vit naitre les déités supérieures, circulaient certainement aussi mille récits qui mêlaient en des aventures variées les hommes, les génies, les animaux, soit qu"on se fîit ingénié à expliquer au point de vue humain telle ou telle particularité curieuse observée dans le règne animal ou végétal, soit plus simplement que l'imagination se fût plu à enfiler des contes. Dans tous ces récits, les plus nouveaux comme les plus anciens, les dieux ne pouvaient se dispenser de jouer leur rôle: du moment qu'ils intervenaient dans les affaires humaines, ce devait être pour répandre sur les hommes les dons et les bienfaits qu'on attendait d'eux ; et dès lors ces légendes de création postérieure, déterminées dans leurs détails par les conditions habituelles de la vie humaine, leur attribuaient logiquement des actions (j[ui n'avaient plus avec leurs fonctions mythiques aucun rapport direct. Que ces actions lussent en accord avec le caractère général et abstrait de l'agent présumé, il n'en fallait pas davantage au conteur.
Ainsi, Indra est le fort des forts : il interviendra donc dans les occasions où il s'agit de défendre quelque favori des dieux contre un redoutable ennemi. Les Açvins dissipent les
1. Pour )ilus amples détails .sur ce mytlic, on se rei)ortera à la scctijji r.îl;ui\o à Indra.
MYTHES NATUHALISTES KT ALTIîKS ÉLÉMENTS DES MYTHES 47
épouvante? de la nuit, en ramenant la luinirre |)ro|)iee et souriante; lisseront les sauveurs de quicon([ue cherche sa voie avec angoisse au milieu des noirs dangers'. L'Apsaras, nymphe parce de tous les charmes, devient l'épouse ou lamante du héros mortel. Celui-ci, au moins dans les contes dont se divertit la haute société, est naturolleuiont un personnage de rang élevé, un roi. ou un guerrier illustre entre tous, ou bien encore, à raison de la part prépondérante ((ue le sacerdoce a prise dans rétablissement de la tradition védique, le fondateur et l'ancêtre d'une famille de prêtres qui porte son nom. Les détails du récit sont empruntés aux événements les plus divers de la vie humaine, ou tout au moins de la vie des classes dirigeantes, à la guerre, à l'athlétisme, aux mille relations de la vie de famille. Une des questions que le prétre-poète agite de préférence est celle de l'institution du sacrifice : comment les hommes en ont il> appris les rites? quelle récompense spéciale les dieux ontils attachée à telle célèbre oblation du temps jadis ? Dangers et accidents de toute espèce appellent l'assistance divine : les uns, imaginés à plaisir; d'autres, réels sans doute, et narrés de souvenir. Il n'est point légitime d'isoler de la masse du folklore les légendes où figurent les dieux, pour leur faire une place à part, et de prétendre tirer une ligne de démarcation entre «mythes» supérieurs et contes de moindre dignité. Les temps primitifs ont sûrement connu quantité de récits où les dieux ne jouaient aucun rôle ; seulement, étant donné le caractère de la compilation védi<|ue, ce n'est pas sur elle ([u'il nous faut compter pour être renseignés à ce sujet'.
1. Indra et les Açvins sont de tjeaucoup les deux principaux types di' l'intervention divine dans les affaires humaines: dans les aventures où le Fvig-Véda met les hommes en rapport avec les dieux, ils apparaissent avec une constance qui ne laisse guère de place à d'autres divinités. •
;.'. A qui considère le mélange clKiiitiijue irélémeiils pris de toute main, qui, des que la légende se complique quelque peu, )■ associe au hasard les données originairement les jdus hétérogènes, il est aisé de taire justice d'arguments du genre de celui tjue M. Jacobi {dua Ruina-
Les démons inférieurs et Vaniinisme. — Les textes de la première manière, presque exclusivement consacrés à la louange des divinités supérieures, ne mentionnent que bien rarement le menu peuple du surnaturel, génies des champs et des bois, lutins, démons et fantômes. On a déjà dit que ceux-ci font leur aj^parition dans les parties modernes du Rig-Véda, puis peuplent l'Atharva-Véda et, par places, les livres du rituel domestique. Dans la littérature narrative, grandes épopées ou légendiers bouddhiques, ils se sont également taillé un vaste domaine.
Il va de soi que cette émersion tardive du folklore vulgaire n'implique nullement l'antériorité des grands mythes et du culte des dieux supérieurs. En ce point plus qu'en tout autre on constate le défaut de synchronisme entre l'histoire de la littéi-ature et celle de la religion. L'ethnologie et l'etlnio psychologie ont déblayé à ce point de vue le fond traditionnel commun aux Hindous et à maintes autres nationalités congénères : nous savons aujourd'hui que la croyance à un fourmillement innombrable et bizarre de petits êtres, tantôt bienfaisants, tantôt nuisibles, et la tech nique grossière qui se propose pour but, soit de les rendre impuissants, soit de s'assurer leurs services, régnent de par toute la terre, partout presque identiques à elles-mêmes, et jusque dans les milieux les plus arriérés; nous savons que ces croyances ont servi de base à uii panthéon, ces prati.jues magiques, à un culte, l'un et l'autre pro])res aux seules nations plus cultivées, et développés dans chacune d'elles en conformité de son caractère et des destinées qu'elle a traversées.
t/ana, p. 131) applique à l'interprétation de la légende de Rama: dans l'épopée, Sità est l'épouse de Rânia : «comme, d'autre part, dans les livres du culte domestique, elle est l'épouse, soit d'Indra, soit de Parjanya, il s'ensuit que Ràma est une forme d'Indra-Par. janya». En grammaire il arrive fort souvent qu'à quelques siècles de distance deux formes différentes figurent à la même place d'un même paradigme: en conclut-on que la forme moderne soit phonétiquement issue de l'ancienne? Or, dans l'histoire de l'évolution des légendes, les chances d'innovation sont infiniment plus nombreuses et plus considérables que dans celle de l'évolution grammaticale.
LES DÉMONS INFÉKIEUKS ET l"aNI.MISME 49
Ces formes inférieures de la vie religieuse reculent peu à peu sous la poussée de la classe ou de la communauté qui représente lo progrès de la doctrine; mais elles subsistent, ém;iill;int r;i et là les conceptions plus nobles qui les ont supplantées, et gardent même, presque inaltérée, leur grossièreté première dans la foi du plus grand nombre. Rien ne s;iurait. mieux que la documentation védiciue, conlirmer en f.iit les données que la science expérimentale a induites. Les textes même les i[)\ns anciens sont traversés d'allusions à un monde démoniaque: allusions rares, fuyantes et pâles, à coup sur, mais telles (ju'on les peut attendre (Tun recueil dont les auteurs se mouvaient en un monde tout différent ; de la à penser que ces représentations n'avaient pas encore, à cette époque, revêtu le caractère varié, concret et grossier (pion leur voit plus tard, la conclusion serait téméraire. Il en va de même de la liturgie : dès la plus haute antiquité oi'i il nous soit donné d'en pénétrer le détail, elle apparaît encoml)rée de rites qui trahis-cnt à première vue leur origine magique par l'état mental qu'ils présupposent'. Franchissant alors les limites de l'Inde, nous constatons deux faits nouveaux : d'abord, des identités onomastiqucs entre démons du Véda et démons de l'Avesta ; puis, une conformité générale des croyances animiques et des pratiques de sorcellerie de l'Inde avec celles de tous les autres peuples du globe, apparentés ou non aux Hindous. Dès lors, le doute n'est plus possible: nous avons atteint cette couche primordiale de concepts et de rites vulgaires, contemporaine de la vie sauvage, cet âge de pierre de la préhistoire des religions sous-jacent à toutes les formes religieuses plus élevées.
Parmi les démons qu'invoque la magie védique, ce sont les mauvais qui dominent, propagateurs des maladies, agents de tout mal; en effet, comme les dieux, à [)eu d'exceptions près, sont toujours bienfaisants, ils ont dû fort souvent supplanter les bons génies. Dans bien des cas aussi, les mau-
1. C'est ce qui ressortira, nous l'espérons, pour chaque cas en particulier, «le notre description du culte \ édi(jue.
OLDE.MiF.R(j. — Vcdu, 4
vais esprits procèdent de la croyance aux âmes des morts. On verra en temps et lieu que la croyance hindoue, reflet ici encore de croyances ataviques, environne le vivant d'un monde d'âmes invisibles, âmes d'amis défunts, mais aussi âmes sinistres d'ennemis implacables : elles flottent de ci de là. parfois se font spectres, ou bêtes étranges, ou prennent des formes hideuses ; et les mille mesures préventives que prescrit le rituel du culte animique disent assez les dangers de toute nature dont elles menacent l'humanité. On sait comment, en perdant quelques-uns de ses anciens attributs et en acquérant de nouveaux, Indra, dieu de l'orage, est devenu un héros combattant, orné d'exploits les plus divers, ou Varuna, dieu lunaire, le surveillant des hommes et le vengeur du crime ; par un processus tout pareil, les âmes des morts ont pu se transformer en démons, agents de maladies, ou autres puissances funestes ; après quoi, chacune d'elles a adopté une spécialité morbide qui lui est devenue propre. Les traces de semblable évolution, très visibles dans le domaine si voisin de l'éranisme', ne font pas défaut non plus dans la tradition hindoue. La littérature moderne a beaucoup de contes du genre de celui des « Trente-deux Récits du Trône » : un mari trompé par sa femme meurt de cha grin. puis revient pendant la nuit pour la torturer -. Dans la croyance actuelle des Hindous', la plupart des mau\ais
1. Cf. J. Darmesteter, Études Iranieniias, II, p. 196, ii. 1.
2. Indische S^MrftV/i, XV, p. 353. — Dans le Mahâbhârata. ceux qui furent hostiles aux brahmanes deviennent, après leur mort, des iflf.'shasns (Hopkins, Position qfthe Rulint] Caste, p. Iï7), et d'autres sources reproduisent mainte information analogue. La croyance bouddhique admet des Yama-rd/.shasas, cest-à-dire des âmes défuntes qui jouentle rôle sinistrede rclkshasas (Feer. Acadàna-ÇataLa. j). 491). On ne se trompera guère sans doute, en reconnaissant, an contraire, des âmes propices, soit dans «les dieux qui originairement furent des liommes » [Apast. Dharm.,1. 3. 11. 3), soit dans les «dieux en vertu de leurs actions» que le Çatapatlia-Bralmutiia XIV. 7. 1. 34-35) distingue des «dieux-nés».
3. Monier Williams, Brâhmanism and Hindnisin, 2" éd., p. 239. Cf. aussi les observations de Lyall reproduites dans la Rer. de l'hist. des reli'jion<, XIII, p. 364, et Grierson, Bihar Paasant Life, p. 397.
LES DÉMONS INFÉRIEIRS ET L AxM.MISME 51
,i<énies sont des esprits des morts : ici, revient un laitier que tua un ti^re; là, un potier, qui sème réi)Ouvante dans tout le voi^inaj^e ; et l'on conçoit bien quà la longue sefface le souvenir précis de tel. individu défunt, remplacé par la donnée plus vague d'un démon acharné à tourmenter les vivants.
Une considération, à mes yeux de faible valeur, tendrait à infirmer l'autorité de ces témoignages apportés par l'Inde moderne en tant ([u'applicables à l'interprétation de la croyance védicpie : on pourrait être tenté de les classer tous sous l'étiquette de la métempsycose, et l'on croirait a\oir ainsi nettement coupé le câble. Mais la métempsycose elle même, — j'ai foi dans l'avenir pour le démontrer, — qu'est-ce autre chose, qu'un chaos de croyances, régularisé, ordonné, poussé à l'extrême, érigé en système ? et ces croyances, que la tradition ne nous atteste que tardivement, n'en sont pas moins aussi anciennes, sinon même davantage, ({ue la religion et le peuple hindous' ; ce ([u'au surplus doit nous faire présumer dès l'abord leur existence constatée aujourd'hui jusque dans les tribus les plus dégradées de notre globe. Mais la littérature védique la plus ancienne n'est pas entièrement muette sur cette intime liaison des êtres démoniaques avec les âmes défuntes. Dans une conjuration de l'Atharva Véda (II. 14. 5), contre les lutins qui hantent l'étable, la remise et le sous-sol de la maison, on lit : (( ... que vous soyez esprits des chamjjs, ou enAoyés par les hommes, ou enfants des Dasyus » ; soit donc, de mauvais génies appartenant à la race des aborigènes noirs de l'Inde, c'est presque dire « âmes de nos ennemis morts », Le rituel funéraire (A. V. XVIII. 2. 28) bannit loin du sacrifice <( les Dasyus qui se sont mêlés à la foule des Pères, qui se sont déguisés sous le visage des parents » : encore, selon toute apparence, des âmes d'ennemis, qui tentent de se glisser au banquet apprêté pour celles des amis. Ailleurs on parle, en termes exprès, des Asuras, des Rakshas qui
1. [Ci. sur ceue question l'étude toute récente du K. p. Boyer : Journal A.^Uititjwj, 9" sér-, XVIII, p. 451. — V, II. J
hantent la compagnie des Pères', et le culte ou les formules de la liturgie font d'assez fréquentes allusions à cette promiscuité', qui ne saurait guère s'expliquer que par une identité originaire de ces démons, ou de beaucoup d'entre eux. avec les Mânes. La plus ancienne littérature bouddhique assigne aux mauvais esprits, pour demeure favorite, les tombées et les cimetièresMJn conte bouddhique fait dire à un génie qui accomplit les souhaits des hommes et habite le tronc d'un arbre : « Je ne suis ni Dieu, ni Gandharva, ni non plus Indra le Ijriseur de citadelles : sache que je suis un mort, venu de Bliêruva jusqu'ici'. » Dans un autre récit du même recueil', on conseille aux dévots de se montrer généreux, (( au nom des défunts, ou des divinités qui habitent ce lieu [vatthmlëratâ] » : celles-ci sont donc absolument assimilées aux âmes dont le sort ultra-terrestre dépend des pieuses li!)éralités des survivants.
Quelques-uns de ces revenants, élevés par la superstition à des proportions gigantesques, n'auraient-ils pas dépassé les limites du monde démoniaque, pour monter au rang des dieux célestes ? Je n'en voudrais pas contester la possibilité. Le plus méchant, le seul méchant même, parmi les dieux supérieurs du Véda, c'est Rudra, et il est permis de se demander si cette éventualité ne se serait pas réalisée en sa personne. Nous retrouverons plus loin la question ; mais les éléments en sont devenus si vagues, le dieu a fait tant de chemin en s'éloignant de son point de départ, qu'on ne doit pas se leurrer de l'espoir d'une solution même probable.
iJirinitc'sphis modernes. — Dansles périodes ultérieures du