Cf. infra p
DIVINITÉS XATL'n.VLlSrES ET AN TIIPOPOMORPHISME DO
fioe, et qui se pose, en qualité de prêtre officiant, <( allant à son domaine». L'expression est la mrme que celle qui désifrne comniunéinent le passage de lame dans le monde des esprits' : ainsi, dans le sacrifice des hommes, le dieu atteint son but, entre dans sa patrie, comme Tàme humaine au séjour de la béatitude; concept qui sf-pare entièrement le dieu de son élément visible.
/ Il est superflu de multiplier les détails : la distinction du concept originaire et des modifications postérieures qu'il a subies est ici fort aisée. Au début, Agni n'est que le feu matériel, doué d'une àme divine; puis il devient un être idéal, dont l'existence se peut concevoir indépendamment de la matière. Si, dans ce cas particulier, l'antinomie des feux multiples et du dieu unique a du favoriser cette scission, dans nombre d'autres, au contraire, l'identité du dieu et du phénomène naturel subsiste sans altération possible : SûrN'a et le soleil. Ushas et l'aurore, sont uniques dans les deux sens- ; Apas ou les eaux, multiples dans la nature, le sont aussi dans le panthéon '. Où luit l'aurore, le poète véditjue contemple la déesse resplendissante qui dévoile son sein; où se lève le soleil, il voit le di\in fils du ciel qui perce les lointains; où coulent les eaux, ce sont les déesses qui poursuivent leur course infatigable, et, pour faire entendre ([ue l'eau est salutaire, on dit que les déesses Apas sont bonnes à boire\
1. .•<raiii asuin t/an. Remarquer que l'auteur de ce morceau est trè.s probablement le même que l'auteur des hymnes mortuaires X. 14 sqq., qui volontiers apptiie sur les thèmes de la mort et de la vie future : un peu plus bas (X. 12. 4), il emploie l'expression cii'unitim aynn. Cf. mes Prolégomènes aux hymnes du Rig-Véda. p. -^32 sq.
2. Toutefois, en ce qui concerne l'Aurore, le concept védique flotte, comme on sait, entre la déesse unicjueaux retours périodiiiuos. et les aurores multiples qui naissent et qui meurent.
3. Est-ce le sexe féminin des Apas qui les a empêchées de s'incarner, k l'instar d'Agni ou de Sùrya, en une entité permanente et unique ?
-I. Au surplus, les eaux ont donné naissance à deux types mythiques : si les Apas resienl identiques à leur élément naturel, les Ap-
ObscHi-cissetnetïts de l'idée prijiu'twe et concepts nouveaux. — Il n'en va point ainsi de toutes les divinités qui symbolisent quelque phénomène naturel. Mitra, très certaine ment, fut un dieu solaire, au même titre queSûrya; et, pour moi du moins, il nest pas moins constant que son compagnon Varuna était à l'origine un dieu lunaire' ; mais de celui là au soleil, de celui-ci à la lune, la relation apparaît tout autre que d'Agni au feu ou d'Ushas à Taurore. Les poètes védiques n'en ont plus conscience : tout ce qu'ils en ont retenu, c'est quelques traits épars. ((ui pour nous sont des indices de la nature première de ces dieux, mais pour eux de simples données défait au delà desquelles ils ne cherchent rien. Mitra et Varuna sont des rois lumineux, qui, assis sur leurs trônes célestes, surveillent toutes les actions bonnes ou mauvaises des hommes; ils ont frayé au soleil sa route, le soleil est leur œil, survivance évidente de l'antique personnalité de Mitra, à cela près que dans le Véda le soleil est aussi bien l'œil de Varuna. On constate que Mitra règne particulièrement sur le jour, et Varuna sur la nuit : dernier trait où il soit possible d'y reconnaître la lune. Le phénomène naturel, ici, a fait place aune représentation beaucoup plus empreinte d'anthropomorphisme que pour Agni ou Sûrya, et il suffira d'un détail pour la caractériser : Mitra et Varuna ont un œil, qui est le soleil ; Sûrya est lui-même un (pil. Ainsi, ce Mitra, qui ne dut être à l'origine autre chose que le soleil animé et divinisé, en est dans le Véda presque entièrement détaché.
saras, i)rii,nnain'iiieiit nymphes a(iiKUi([iU's, vn sont une personnification plus avancée et plus libre. Les Apsaras sont des femmes dune divine beauté : elles peuvent quitter leur élément et courir parmi les hommes maintes aventures; et toutefois il demeure entendu (lu"alors elles sont des exilées, que leur véritable patrie, c'est toujours leur lac ou leur fleuve, eomine le montre le conte de l'ondino L'rvaçi, la Mélusine de l'Inde. 11 y a même un passage du Ptig-\'éda (IX. 78. 3) qui identifie complètement les ondines à leur élément : les Apsaras coulent vers le sôma, c'est-à-dire qu'on mélange d'eau ce breuvage.
1. A'oirplus bas les sections spécialement consacrées à ces divinités.
ODSilKCISSKMi:.\rs DK l.'inÉK PIUMITIVE 'Il
Entre ces deux extrêmes. l'Avesta donne le terme moyen, alors ([iril di'crit Mithra. ([iii. le premier de tous les dieux, môme e axant le soleil aux chexaux ra|)ides )). jxraA'it la montaiiiie du lexant et. ilu haut tles l)elles cimes de ilara, contemple les demeures des Aryas'. La scission entre le dieu solaire et le soleil ne \ a point ici au delà de le faire le\er axant l'a>tre (pi'en rraliti' il représente. 1mi matière d'exéiicse mytlii(|ue, l'erreur capitale consiste à vouloir retrouver dans le mythe exactement (ou!< les détails du phénomène, ;i ilire, [)ar exemple, dans l'espèce, que Mithra serait la lumière, parce ([u'elle ap[)arait a\ant le soleil. L'objet naturel qui sert de fond au récit, c'est toujours et uni([uement le soleil ; seulement le lien qui unit Mithra à son élément matériel commence à se relâcher'.
Pour(|uoi donc ce dieu solaire revêt-il, dans l'Avesta. et surtout dans le Véda, un aspect si différent de celui du dieu solaire Surya? l^ourijuoi \'aruna, dieu lunaire, n'a-t-il plus dans le Véda aucun rapport avec la lune? La cause essentielle me parait être l'origine étrangère de ces dieax^ : les déitès anàryennes avaient nécessairement moins de prise sur le souxenir aryen; et. au surplus, leur nom ne les rattachait point expressément à leur élément 'primitif.
Lutin, ces deux personnalités s'entourèrent de bonne heure d'un nimlje d'idées morales, et leur caractère éthique,
1. hiverseiiieut, 1(- llaïuiia île l'Axesta. (jui abonle le propliéte orticiant il l'autel <lu l'eu, sous les traits d'un houime aussi beau ([u'il en puis.se être dans le monde des choses \islbles (Hôm Yasht 1), accuse un degré d'anthrûponiiirjiliisiuc auquel, d'une façon générale, le Sûnia védique n'a pas atteint. L'Agni de l'époque néo- védique et celui de la littérature post-védique présentent le même contraste avec celui du Véda proprement dit : ils sont sensiblement plus détachés de l'élément naturel du feu.
~. [Ce principe d'exégèse cstenelïet capital, et l'on n'y saurait trop insister : cl. V. Henry, Reçue critique, XXXII, p. 498, et XXXMl, p. 280. Dans ce dernier passage, on verra ti-ois trait.f mythiques, censés successifs, et qui tous trois symbolisent le i né me pi ic no mène : un coup de foudre. M. Bloomlield, (jui était en cause dans l'article, a bien voulu m'écrire ([u'il se rangeait entièrement à mon interprétation. — V. H.^
3. Voir plus bas la section consacrée au couple Mitra-\'aruua.
42 LES DIVIXITKS \-I-:niQ('F.fi EN GENERAL
fortement développé à la faveur du progrès incessant de la réflexion et de la conscience, étouffa leur substratum naturaliste. On peut dire qu'ici religion et mythologie entrèrent en conflit, au dommage de celle-ci : de soleil et de lune et de leurs attributs il ne fut plus question ; on ne vit plus que deux rois suprêmes, témoins et juges de tous nos actes, dont il importait de fléchir la colère et de gagner la faveur. Au sentiment de i'irrachetable servitude de l'homme écrasé par la nature, se substitua, sous l'influence de relations sociales et politiques moins rudimentaires, la croyance à une dépendance de pouvoirs moraux, dont la suprématie du roi. du vaillant guerrier, du sage prêtre ou de l'homme riche fournissait sur terre le prototype. Et ainsi naquit un type de plus en plus humain, de plus en plus affranchi de la nature ambiante: celui du héros divin, du dispensateur céleste: ici, celui de deux rois et juges de toute justice.
Quelques mots seulement sur un autre exemple dune scission toute pareille : il s"agit des Dioscures que l'Inde appelle les Açvins, et qui très probablement symbolisent l'étoile du soir et celle du matin'. Dans le \'éda, ce sont deux glorieux jouvenceaux, qui, au petit matin, suivent le chemin céleste où va passer l'aurore, et qui apportent aux hommes toute espèce de remèdes contre les fléaux qui les menacent. Comme Mitra et Varuna, ils ont dépouillé, à quelques attributs près, leur antique nature, et, avec la forme humaine, ils en ont revêtu d'autres, qui contredisent en partie leurs origines ; de même que Mitra-soleil et Varuna-lune ont tous deux pour (eil le soleil, ainsi les deux Açvins. l'étoile du matin et l'étoile du soir, rayonnent ensemble au ciel du matin.
On a déjà vu qu'Indra, dieu de l'orage, s'oppose à Agni. à vSûrya, à Ushas, en tant que type d'anthropomorphisme beaucoup mieux caractérisé. Ce n'est pas assez dire: au point de vue de l'obscurcissement ultérieur du mythe, l'opposition n'est pas moins flagrante, et le type d'Indra va re-