INDRA VAINQUEUR DES DÂSAS
toire en des combats acharnés (jui duraient encore ou avaient cessé depuis i)eu au temps où cluintaient les portes, passa [)our lui e\|)l()it du tout puissant dieu liiicrricr dont seul l'A rya savait capter Tamitié. Il n'y a, on le verra, aucune ligne de démarcation tranchée entre la défaite des Dasas en tant (|u'événement historique et les hauts faits purement inythi(|ues du dieu, soit la défaite d"ennemis comparables aux Titans ou aux Géants de lEdda. Il ny en pouvait avoir; car la distinction du mythe et de l'histoire, à laquelle nous [)renoiis tant d'intérêt, était lettre close au poète ou au n;ir rateur védique. Pour eux, la lutte terrestre de l'Arya et du noir Dâsa se poursuit dans le monde des dieux et des démons, et le démon ennemi apparaît sous le même aspect (pie le sauvage haï et méprisé, d'autant que ce démon luimême n'est souvent peut être que le dieu de quelque trilui sauxage, ou que la sinistre ligure d'un chef barbare a pu aisément revêtir des traits [)areils à ceux des démons des légendes.
A cette imprécision, constatée dès le début, point de renu'*de à entrevoir dans l'avenir : mythe et histoire sont ici confondus et enveloppés d'une même brume \ que l'excessive concision des documents ne nous permet point d'espérer dissiper. Mais nous devons, ici comme partout, nous tenir au principe qui s'impose à tout exégète, s'il veut arriver à distinguer une silhouette dans ces brouillards du Kig-Véda : une relation qui, dans ce chaos d'indéterminations entrecroisées, viendrait à être écartée explicitement en certains passages, ne doit point pour cela échapper à l'analyse ; des traits caractéristiques auxquels se trouvent mêlés quelque part d'autres traits qui les contredisent, n'en sont pas moins peut être ceux ([ui devront entraîner la décision. Bref, il ne s'agit pas de ranger au même plan, en les éclairant du même jour, tous les faits contradictoires, mais
1. Il ii"y a pas de comparaison possible, à cet égard, entre la légende héroïque des Hindous et celle, par exemple, des Germains : l'histoire natif>nale, avec lanuelle nous confrontons les données do celle-ci, nous iait entièrement délaut .pour l'Inde antique.
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de faire le départ du fond Cï^sentiel et des altérations secon daires.
Dès lors, et sous les réserves inévitables en pareille matière, nous croyons pouvoir entrevoir la nature intime des exploits belliqueux d'Indra et en essayer l'esquisse sommaire.
Le Rig-Véda mentionne assez fréquemment les Dâsas ou Dasyus en opposition aux Àryas. Le guerrier védique, qui est aryen, rencontre parmi ses adversaires, soit des Ârj-as, soit des Dâsas ^ : « Puissions-nous », telle est sa prière, « avec ton aide vaincre Dâsas et Aryas » (X. 83. 1); a o Indra, toi qui es loué d'un grand nombre, quiconque contre nous veut entrer en hostilité, l'impie, Dâsa ou Arya, les ennemis, puissent-ils nous être faciles à vaincre ! de par toi, puissions-nous l'emporter sur eux dans le combat ! » (X. 38. 3.) Mais ordinairement les Aryas sont les amis, les vainqueurs, et les Dâsas, les ennemis sur lesquels on demande la victoire, c C'est toi [Indra] qui as triomphé des Dasyus, toi seul qui as conquis les pays pourTArya. » (VI. 18. 3.)(( Distingue les Aryas de quiconque est Dasyu : ;i celui qui étend la jonchée du sacrifice soumets par la force ceux qui n'observent aucune règle. » (I. 51. 8.) Un autre passage (I. 130. 8) peut servir de commentaire à ces derniers mots : « Avec ses cent assistances, Indra est venu en aide aux sacrifiants dans les combats, à l'Arya dans toutes les luttes... Par la force il a soumis à Manu* ceux qui n'observent aucune règle, la peau noire. »
Ainsi les Dâsas sont « la peau noire ». Ailleurs (II, 20. 7) leurs femmes sont « celles qui ont le sein noir ». On nous apprend en outre qu'ils sont (( sans nez )) (V. 29. 10), c'està-dire camus, selon toute apparence. Les poètes leur pro-
1. Voir les passages colligés par Bergaigiie (II, p. 209i, et cf. infra p. 130, n. 3.
2. Manu est le type idéal de l'homme, c'est-à-dire de l'Arya : aussi les Dâsas sont-ils dits amânusha<i inhumains», ce qui naturellement ne signifie pas qu'ils ne soient pas des hommes dans le sens général que nous attachons à ce mot.
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diguent encore d'autres épithètes : ils n'ont pas de dieux, ne servent pas les dieux, ne sacrifient pas, ne prient pas, ne font pas d'offrande ; ou bien, comme plus haut, ils n'observent aucune règle, ou (( ils sui\ent d'autres règles » (X. 22. 8). (( Tu as frappe de ta massue le riche Dasyu », dit le chantre à Indra (I. 33. 1-5) ; « seul tu es venu avec tes assistants. (■) Indra. Ils se sont dispersés en fuyant p;ir les vastes étendues; ceux qui ne sacrifient pas, les ancien^, sont all(''s :'i la mort. Ils ont retourné la tète, o Indra, les impies ([ui luttaient contre les [)ieux sacriiiants, alors que, du haut du ciel, o toi le maitre puissant des ehevaux l)ais. ton souffle les chassait des deux mondes. »
On voit que ces Dàsas sont de tout autres ennemis ([ue le serpent Vrtra ou le monstre tricéphaie Viijvanipa : ce sont des adversaires humains, et les injures qu'on leur adresse sont bien celles que le mépris devait dicter aux dévots Aryens contre les sauvages qui leur tenaient tète ; ils ont le teint noir et ils ne sacrifient point. (Je sont ces mêmes ennemis dont nous retrouvons le nom dans celui de deux rois des temps héroïques : Trasadasyu, (( devant qui tremblent les Dasyus )) et Dasyuvrka « loup contre le Dasyu ».
Lors donc qu'on nous raconte la victoire remport(''e par Indra sur tel ou tel Dâsa, il semble que l'interprétation du récit ressorte nettement de ces prémisses : en dépit du mé lange possible d'éléments mythiques, le fond n'en demeure pas moins un événement terrestre et humain. En voici une preuve de plus : Indra tue Vrtra en faveur des hommes en général, ou bien il con(|uiert les vaches des Panis en faveur des Angiras, des ancêtres sacerdotaux : mais, lorsqu'il triomphe des Dâsas, c'est en faveur du peuple aryen qu'il accomplit seshauts faits, ou mémcondésigne nominati\ement tel personnage avec qui il a fait alliance, à qui il a témoigné sa bienveillance en écrasant ces ennemis : et ces noms ne sont pas, du moins en première ligne, comme en tant d'autres occasions héroïques, ceux d'ancêtres de familles sacerdotales, mais visiblement des noms de princes et de guerriers, soit peut-être parfois représentants idéaux de
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familles princières, soit aussi personnages dont l'historicité ne saurait faire l'objet du moindre doute, tels que Dabhiti, Kjigvan. fils de Vidathin, et surtout DivOdâsa Atithigva ', père — disons plutôt u ancêtre » — du célèbre roi Sudâs. Les Dàsas, eux aussi, ont des noms propres : les uns admettent, sans lexiger, une interprétation mythicjue, soit Çusljna, (( celui qui siffle » ou « qui dessèche » : mais d'autres sont aussi peu significatifs que possible, et doivent représenter l'onomastique des chefs barbares telle que les Aryas l'ont transférée en leur langue, soit Pipru. ilibiça, Çambara, etc. Enfin, h tel prince aryen s'oppose tel Dasa nommément désigné, soit un seul, soit plusieurs -.
On a vu que les Âryas guerroient également entre eux. Nous en avons un témoignage occasionnel très probant : le même clan, le même prince, qu'un poète nous donne pour ami et victorieux, apparaît chez un autre comme hostile et terrassé par Indra. Or, le ton et les circonstances ne diffèrent en aucune façon, soit qu'il s'agisse, dans les hymnes, de ces rivalités entre -Vryas, ou des luttes menées contre les Dâsas '. Il est donc clair c^ue celles-ci doi\ent avoir le même fondement historique que celles-là.
Tous les détails accessoires qui nous sont fournis sur les exploits dirigés contre les chefs des Dâsas par Indra, allié des guerriers aryens, concordent parfaitement avec notre
1. .Selon M. Hillebrandt \Vcd. Mythol., I, p. 9G et 107), ce Divôdàsa serait lui-uiênie un prince des Dâsas : hypothèse qui intervertirait de fond eu comble le soubassement historique de la poésie du Rig-Véda, et qui d'ailleurs ne s'appuie sur rien de solide. De ce qu'un roi se nomme « esclave du ciel » (cf. Bergaigne, II, p. 209), est-ce il dire (piil ne jinûsse appartenir k la nation des dominateurs?
2. Ainsi Cambara est le plus célèbre des ennemis de Divùdâsa Atithigva ; mais, d'autre part, on constate qu'Indra tue Karafija et Parnaya 0 avec la jante de roue la plus acérée d'Atithigva », I. 53.8, et cf. X. 48. 8.
3. .Ainsi, I. 53. 10, VI. 18. 13, VIII. 53. 2, Indra soumet Kut.sa, Aii- Iiigva et Ayu au jeune roi Turvayàna, et les expressions sont les
mêmes que s'il s'agissait de Dasyus subjugués. Bien mieux : cet exploit cstas.socié ill. 14. 7) à la défaite de Çushna, Pipru, Çambara, etc. Cf. aussi IX. 61. :.'.
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supposition initiale d'une guerre terrestre et humaine. Le chef aryen a in\ o(|ué Indra avant la bataille : (( Les hymnes de louange de (Jaari\ iti t'ont fortifié ' ; tu as soumis Pipru au lils de ^'idathin ; l.»'jiç\an -, en cuisant les mets du sacrifice, a gagné ton amitié, et tu as bu son sôma. » Dans les engagements avec l'un des Dâsas, Çambara, figure la montagne où il ré-<ide et ilOi'i on l'expulse avec laide d Indra : « Çambara, ((ui habite les montagnes », Indra « au quarantième automne la trouvé ». — (( Le Dasa, le fils de Kulitara, tu Tas frappé et fait tomber de la haute montagne, ce Çambara, 6 Indra. )) — « Tu as frappé et fait tomber de la montagne Çambara le Dâsa, et tu as béni Divôdàsa de rayonnantes bénédictions '. » — Très souvent il est question des forteresses des Dâsas, (ju Indra, avec les guerriers de sa suite, a brisées et détruites : primitifs ouvrages de défense, disputés entre Âryas et Dâsas, et compaète tout autrement réaliste que les rivières du mythe de Vitra ou les vaches de laurore. Parfois le nombre en est fabuleux ; mais cette hyperbole de pieuse louange ne doit nous inspirer aucun doute sur le caractère sûrement historique des événements auxquels elle sert d ornement. — <■< Tu as, sans résistance possible, renversé les cent forteresses du Dasyu Çambara, alors que, de par ta force, ô dieu fort, tu as aidé Divôdàsa le pressureur île sOina et Bharadvajale chantre à conquérir les trésors. » — « O Indra et Vishnu,Iesnonante-neuf citadelles fortifiées de Çambara, vous les avez frappées et brisées; cent hommes et mille carcins appartenant au rusé (asurast/a) ', vous les avez tués d'un seul coup sans résistance. » — « O toi qui as le courage viril, tu as brisé les forteresses de Pipru : tu as aidé Itji(^'van à massacrer les Dasyus'.»
i. On .s'adresse H Indra.
~. C'est lui qui est fils de \'iilal!iin.