LA KOI [MI'LICITE
réserve. « L'iiabitiide conimiine quelles qu'en soient les sources, iiu\([uelles on ne remonte pas, et quelle qu'en soit la justification qu'on ne se demande plus, devient l'habitude de chacun (i). » L'individu qui se laisse ainsi dominer par le groupe, n'est momentanément au niveau ni de la pensée, ni de l'action (.2). A cette faiblesse, à ce désir de sécurité, à cette horreur du changement répondent au dehors révélation, autorité, immutabilité, et cette pression extérieure est d'autant l>lus puissante, qu'elle est continue, répétée, massive (3).
Un principe d'attrait ou de crainte, de sympathie, en tous cas, qui aboutit au consentement, à la participation confiante, ou à la soumission. L'iûdividu se sent partie du groupe; il ne se borne pas à le réfléchir passivement; il éprouve qu'il est solhlaire, il collabore. "L'émotion tendre, l'élan qui permettent à la sympathie de dépasser sa forme élémentaire, son stade de réflexion mécanique, s'épanouissent en sentiments de fusion ou de respect. L'individu trouve dans la société une réponse à ses aspirations. La société s'impose ici, par son prestige, par les biens qu'elle apporte et dont elle enrichit ses membres; elle exerce une sorte de fascination, dont l'individu sent plus la puissance que la raison; à un stade encore supérieur, cette raison se dégagera ; elle deviendra une vue et, plus tard, une théoiie de la société. La société, du reste, dispose de sanctions pour maintenir la lidélité de ses membres; l'opinion, blâme ou ridicule, les peines: elle est un gouvernement, plus ou moins complexe et plus ou moins hiérarchisé, qui use simultanément et tour à tour de la contrainte matérielle et de la puissance morale. L'indivi(hi sent cette force supérieure et plie devant
{i\ Hknouvier, Noiwcllc Monadologie, p. 298.
12} Voir Di:la<;hoix, De l'Automaiisine dans l' Imitation, J. de PsycJt 1921, 9" et suiv.
CI L'iinilalion ainsi entendue est vide de toute àmc, de toute spontanéité; dillerente par eonséquent des eas où, sous la contagion, en apparence purement extérieure, il y a nn fond d'états éprouvés en commun.
6 LA REI.KllON ET LA FOI
Tout le conformisme s'explique par ces deux principes, depuis le bien-être beat de l'amorphe, qui est impuissant à rien être s^uf autrui, jusqu'à l'enthousiasme pour le Grand Etre. Ces deux principes, selon les cas, collaborent ou se disting^uent ou s'opposent ; ils portent avec eux tout le mal et tout le bien de la société.
Le conformisme explique seulement l'autorité des sociétés, des institutions et des coutumes, la vertu de la tradition, avant tout essai par l'individu. Il est bien évident que, sauf le cas extrême de l'imitation mécanique, ces traditions ne pénètrent pas automatiquement dans l'individu ; elles se proposent à lui comme des modèles qu'il lui faut reproduire; il apprend, il crée à nouveau; l'éducation, l'apprentissage supposent une décomposition et une recomposition intelligente, même pour l'assimilation des coutumes les plus déraisonnables. Il y a beaucoup d'activité sous la passivité apparente de la coutume ou de la mode. Mais cette activité est au service de la passivité initiale ; et dans la sphère oii nous sommes, s'il y a une activité d'assimilation, il n'y a pas encore d'originalité personnelle.
Mais plutôt que de nous arrêter à ces généralités, il convient de passer en revue les différents modes de groupement religieux et leur rapport avec la foi implicite. L'ordre que nous suivrons ne préjuge aucune question d'origine, de succession historique ou de valeur.
1° Nous ne ferons que mentionner Findividualisme religieux, qui, bien entendu, n'a pas grand'chose à voir ici. Il oscille entre deux formes extrêmes : des cultes individuels greffés sur le système religieux commiui, simple aspect individuel delà religion commune, et l'invention religieuse. On passe graduellement d'une de ces formes à l'autre. Sous sa forme supérieure tout au moins, il suppose le caractère personnel, intérieur.
LA FOI I.Ml' LICITE ^
explicite de la foi, une personne qui se fail à elle-même sa croyance, et en parlie les objets de sa croyance. Toute organisation ne lui est pas étrangère, car toute foi vise à se communiquer, mais il est jaloux de iic ^e communiquer qu'à des personnes choisies, et l'organisation à laquelle il aboutit est très lâche et très incertaine.
2° La Secte religieuse. Le mot a souvent nu sens péjoratif; dans la bouche des orthodoxes il désigne les dissidents hors de la tradition et de la communauté ecclésiastiques ; et connue les dissidents sont souvent passionnés et fanatiques, il a retenu dans le langage commun quelque chose de cette acception secondaire. Mais d'al)ord la secte est un phénomène religieux normal ; point d'Église qui ne se fragmente en sectes, et quelques-unes de ces sectes déviennent des Eglises; point d'Église qui n'ait commencé par être une secte. La secte exprime la diversité, la variété des individus et des groupes religieux, la distinction au sein d'une religion donnée des différentes formes qu'elle est capable de revêtir et leur s(''paration.
Il est presqxu' inévitable qu'elle ait pour caractères, le plus sonvent, rétroitesse de Thorizon inlellectnel et l'intensité du sentiment. Car elle se produit lorsqu'une minorité, dans un milieu hostile, se constitue, en constraste etenlutte avec lui, avec des prétentions à uu(* moralité plus haute et à un état plus parfait.
Elleestd autant plus compacte et plus passionnée qu'elle est moins nombreuse, et que son milieu la persécute davantage.
Elle peut être un phénomène initial ou un phénomène final, lorsciue se réfugient en elle les derni(M^s représentants d'une cause ancienne, dépassée et vaincue.
La secte, puisqu'elle se distingue et se sépare, nenferme qu'une partie de la nation ou de l'Eglise ; elle se recrute par prosélytisme ; le plus souvent du reste, elle est frappée de suspicion ou persécutée. Elle fait donc appel au choix, à l'adhésion volontaire ; elle est, au ntoins à son origine, une libre réunion de lidèles conscients et sincères qui se séparent
LA r.i:[j<;jc).\ et la foi
(lu monde et de l'Eglise, pour se grouper en petits cereles, une eoninmnauté de Tadliésion libre, de la foi vive ; d'oîi la teudance à rindividualisnie et à l'enthousiasme; l'opposition à rKglise avec ses formes objectives, tradition, corps sacerdotal, sacrements; la lutte contie l'Eglise ou l'abstention de l'Eglise avec le refuge dans l'isolement et la retraite.
La Secte est active et créatrice ; créatrice de croyances, de pratiques, de formes d'organisation nouvelles. Elle s^'organise à |)artir de mouvements de foule et autour d'une personnalité. Sous ]>eine de disparaître rapidement, de n'être qu'un mouvenient de foule, elle ne peut pas ne pas s'organiser. Wesley disait très justemeni : « Je suis persuadé que la prédication apostolique, sans une assemt)lée de convertis, et leur éducation dans les voies de Dieu, n'est pas autre chose qu'engendrer les enfants à la mort. » Elle s'organise phis ou moins. Demeurent des sectes, les groupements impuissants à de grandes organisalions,, qui sacrifient l'exlension à l'intensité; deviennent des I^]glises, ceux qui, par accroissement numéri(j[ue, renforcement de l'élément clérical, culture théologique, adoucissement de l'opposition au monde, recrutement familial, ont effacé les traits primitifs. Tout mouvcMnent religieux tend à l'autorité et aussi à matérialiser son objet dans des formes sensibles, pour rendre cette autorité extérieure et visible, ('/est ce qui fait que la secte tend vers FEglise, et que les petiles sectes deviennent parfois de grandes religions.
3^ L'Eglise se présente sous deux formes ; selon qu'elle s'identifie avec l'Etat, la nation, le groupe social, ou selon (pi' elle s'en distingue.
Sous la première forme (religions nationales) (i), la religion est \\\\ aspect du sentiment et de la vie nationale ; Tindividu lui
(l) rsous prenons ce luol fu un sens très large;, et qui désigne aussi, par rxemple, les religions tribales. D'une manière assez semblable, Tiele montre bien (Einleitung-, I, 119) comment, dans les « religions de la nature >s l'organisation de la religion se confond avec celle de la société ; l'exemple qu'il analyse est celui de l'Egypte.