Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XLIII
3. Sur la date de la mort de saint Basile, voir Rauschcn, Jahrbucher des christlichen Kirc/ie tinter dem Kaiser Theodosius dent Grossen , 1897, p. 47G.
SAINT BASILE
de ses vêtements, d’autres à poser la main sur son cercueil : il y en avait qui s’efforçaient, au passage, d’être atteints par son ombre, ou qui baisaient le sol que les porteurs avaient foulé. La foule précédant ou suivant la sainte dépouille remplissait successivement les rues, les places, les portiques de la cité; tous les étages des maisons étaient garnis de spectateurs. La douleur publique éclatait si fort, que les gémissements empêchaient d’entendre les chants liturgiques. Tous marchaient confondus dans le même deuil : étrangers, païens, juifs, pleuraient comme les catholiques. L’empressement fut si grand, qu’il y eut des personnes écrasées : mais telle était l’exaltation du sentiment populaire, qu’on ne les plaignait pas, les jugeant heureuses de mourir avec Basile. C’est h grand’peine qu’on put enfin arracher aux mains qui ne cessaient de le saisir le cercueil du saint, et le descendre dans le caveau funéraire des évêques de Césaréc1.
Saint Grégoire de Nazianze, retenu par la maladie, ne put être présent à la mort et aux funérailles de son ami. On sait qu’il fit de lui, en 38 1, une magnifique oraison funèbre. C’est la source la plus précieuse et la plus abondante pour la biographie de saint Basile. Grégoire de Nazianze ne borna pas à ce discours l'honneur dû à une chère mémoire. Il lui consacra une longue épitaphe eu vers, dans laquelle, après avoir éloquemment célébré le docteur et l’évêque, il revient, avec une grâce tout attique, sur les souvenirs de leur commune jeunesse : « O les entretiens ! ô la demeure de notre amitié! ô la belle Athènes! ô l’antique familiarité d’une vie vraiment divine*! » Mais plus touchante
i. Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XLIII , 80.
a. Saint Grégoire de Nazianze, Epitaph. 119.
que toute autre parole, parce qu’on n’y sent point d’apprêt, est la lettre qu’il écrit à saint Grégoire de Nysse, aussitôt après avoir reçu la nouvelle de la mort de son frère :
u II était donc réservé à ma triste vie d’apprendre la mort de Basile, le départ de cette sainte âme, maintenant présente devant Dieu, ce qui était le sujet de sa méditation continuelle ! Entre tant d’autres causes de regret, j’ai celui d’avoir, par la grave et dangereuse maladie dont je suis présentement atteint, été privé d’embrasser sa sainte dépouille, de m’entretenir avec toi de notre douleur commune, et d’apporter des consolations à nos amis. Mais ce que peut être la solitude de cette Église, dépouillée de sa gloire, privée de sa couronne, on ne saurait ni le dire ni le faire entendre, à ceux-là au moins qui ont un peu d’âme. Toi-même, bien qu’entouré d’amis et d’encouragements, il me semble que tu ne peux avoir d’autre consolation que son souvenir et la pensée du grand exemple que l’un et l’autre vous avez donné à tous, tant par votre modération dans la prospérité que par votre patience dans le malheur. Car, en vérité, en ceci consiste toute la philosophie, rester modéré quand on est heureux, supporter avec honneur l’infortune. Voilà ce que j’ai voulu t’écrire. Mais moi, qui écris ainsi, quand et comment me consolerai-je jamais? Une seule chose le pourra faire, ta société, tes entretiens, que ce bienheureux nous a légués, afin que, regardant ses vertus en toi, comme dans un beau et clair miroir, nous croyions le posséder encore'. »>
Saint Grégoire de Nysse garde, lui aussi, pour son frère un véritable culte. A l’un des anniversaires de sa
i. Saint Grégoire de Nazianze, Ep. 76.
SAINT BASILE
mort, il prononça une longue oraison funèbre, où l’histoire peut recueillir de précieux détails. Grégoire de Nysse était très attentif à conserver les souvenirs de famille : à ce point de vue, son discours sur son frère et sa Vie de sa sœur Macrine ont une valeur particulière. Dans ce dernier écrit, il raconte qu’étant allé, neuf ou dix mois après la mort de Basile, visiter cette sœur, il la trouva malade, couchée par terre, dans sa cellule, sur une planche recouverte d’un sac, la tète appuyée contre un morceau de bois en guise d'oreiller. La sainte religieuse leva les mains au ciel et rendit grâces à Dieu, puis tous deux causèrent : ils ne s’étaient pas vus depuis huit ans. Quand la conversation eut amené le nom de Basile, le visage de Grégoire se contracta : de grosses larmes coulèrent de ses yeux. Macrine, plus ferme, ne pleura point : elle passa en revue la carrière de Basile, fit remarquer les grandes leçons qu’un chrétien en pourrait tirer, y montra visible la providence de Dieu, et parla de la vie future comme une personne qui y touchait déjà*.
Macrine mourut peu de jours après; mais Grégoire de Nysse et son frère Pierre de Sébaste vécurent assez pourvoir le culte public de Basile établi dans l’Église. Tout l’Orient s’accoutuma vite à célébrer par des réunions pieuses et des panégyriques l’anniversaire de sa mort, coïncidant avec la fête de la Circoncision. On possède deux des discours prononcés à cette date, celui de saint Grégoire de Nysse, dont nous avons parlé, et un autre attribué plus ou moins exactement à saint Amphiloque. L’Église d’Orient a continué à faire, le Ier janvier, la fête de saint Basile : depuis le ixe siècle, on trouve la commémoration de sa mort marquée à cette
i. Saint Grégoire de Nysse, De vita S. Macrinae.
date dans les martyrologes latins ; mais sa fête, dès cette époque, se célébrait en Occident le i4jnin, comme on l’y célèbre encore de nos jours1 * 3 4 5.
On aimerait à se représenter l’aspect extérieur de saint Basile. Un manuscrit anonyme de la Bibliothèque vaticane, reproduit par Baronius, le dépeint comme grand, maigre, sec, le teint pâle, le regard pensif, les tempes un peu creuses, la tête à demi chauve, portant toute sa barbe*. Quelle que soit la valeur historique de ce portrait, il concorde sur plus d’un point avec la description donnée par saint Grégoire deNazianze. Celui-ci dit de même que Basile était pâle, avec uue longue barbe. Il ajoute que, dans la vie ordinaire, ce grand orateur était lent à parler. Ce n’est pas qu’il montrât ou éprouvât du dédain pour ses interlocuteurs ; mais il était habituellement absorbé dans ses pensées1. Basile donne humblement de cette lenteur une autre explication : il l’attribue à une lourdeur et à une gaucherie deCappadocien *. Le plus probable, c’est que Basile était extrêmement timide. Un de ses ennemis, l’hérétique Eunome, dit qu’il tressaillait et changeait de couleur si quelqu’un entrait dans la chambre où il s’enfermait pour travailler*. Philoslorge ajoute que la timidité d'esprit lui faisait éviter les discussions publiques*. Basile semble avoir été de ces hommes qui montrent un courage intrépide quand ils se sentent
I. Voir la Pic de saint Basile, XL, 3, dans l’édition bénédictine (Migne, Pair. Gr., t. XXIX, col. clxi), et Tillcmont, Mémoires, t. IX, p. 278 et 680.
a. Baronius, Ann. eccl., ad. ann. 378.