‹ La religion et la liberté (volume 2)Chapitre 76 sur 152 · Itulin, Hisl. eccl., II · texte numérisé non relu

Itulin, Hisl. eccl., II

LA PERSÉCUTION ARIENNE

rent obligés à exercer une nouvelle pression sur l’évêque. Les gens de la suite de l'empereur s’en mêlèrent. Un fonctionnaire, originaire d’Illyrie, et dont le rang n’est pas clairement indiqué, se crut le droit d’interroger Basile, en présence de nombreux officiers*. Modestus, dont la colère s’était rallumée, fil de nouveau comparaître l’évêque. Mais cette fois il s’était entouré de tout l’appareil de la justice. Il siégait dans son cabinet, séparé de la salle d’audience réservée au public par un voile, qu’on levait pour le prononcé de la sentence : autour de lui était rangé tout Yofficium , appariteurs, hérauts, licteurs. Malheureusement, personne ne nous a transmis les paroles échangées dans cette nouvelle audience, à laquelle apparemment Grégoire de Nazianze n’assistait pas, et dont Grégoire de Nysse se borne à décrire la solennité terrifiante. Ce dernier résume d’un mot l’attitude de son frère : « Le généreux athlète dépassa encore, dans cette seconde épreuve, la gloire qu’il avait acquise dans le premier combat. »

Découragé, le préfet du prétoire vint faire son rapport à Valens. « Seigneur, dit il, nous sommes vaincus par cet évêque. Il est supérieur à toutes les menaces, ne se laisse ébranler par aucun discours, et demeure insensible aux flatteries. Il faut nous attaquer à déplus faibles. De lui l’on obtient rien : une seule voie reste ouverte, la violence*. » Valensrccula devanteette extrémité. Moins brutal quesesserviteurs, il ne pouvait s’empêcher de ressentir de l’admiration pour tant de courage. Quelque apaisement se fit dans son esprit. « Le fer se laisse amollir par le feu, » dit saint Grégoire de Nazianze, qui ajoute : « Mais il ne cesse pas pour cela

i. Saint Grégoire de Nysse, Contra Eunomium , I. a. Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XLIII , 5i.

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d’être du fer. » Valons se demanda par quel moyen, sans abandonner ses propres opinions, il parviendrait à se concilier Basile. L’approche d’une des grandes solennités de l'Eglise parut lui en donner l’occasion.

C’était le jour de l’Epiphanie (6 janvier 3^a). Le peuple était assemble dans la principale église dé Césarée : l’office se célébrait avec cette régularité et cette pompe que Basile avait établies. Valens, suivi de sa cour, entra dans la basilique et se plaça parmi les fidèles. Il écouta d’abord avec admiration le chant alterné des psaumes, où les voix de tous les assistants, divisés en deux chœurs, se répondaient, dit saint Grégoire, avec un bruit de tonnerre. Puis ses regards se portèrent vers l’autel, situé au fond de l’abside. Là, suivant l’usage antique, Basile était debout, faisant face au peuple : tout le clergé se tenait autour de lui. Sans paraître s’apercevoir de la présence de l’empereur, il continua le saint sacrifice, « le corps, les yeux, l’esprit aussi immobiles que s’il n’v eût eu rien de nouveau, droit comme une colonne et attaché pour ainsi dire à Dieu et à l’autel. » C’était, dit saint Grégoire, un spectacle angélique plutôt qu’humain. Accoutumé aux attentions complaisantes des prélats de cour, Yalens n’avait rien vu de semblable. Aussi, quand le moment fut venu d’apporter à la sainte table les dons que chacun avait préparés, l’empereur se sentit troublé. Personne ne se présentait pour recevoir son offrande, parce qu’on ne savait si Basile l’accepterait : il se mita trembler tellement, que si l’un des ministres de l’autel n’avait avancé la main pour le soutenir, il serait tombé à terre*.

Basile, cependant, paraît avoir reçu le présent de Valens. Il eût pu le refuser, à l’exemple du pape Li-

i. Saint Grégoire de Naziauze, Oratio XLIIf, 5a.

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hère repoussant celui de Constance. Valens, baptisé par des hérétiques, et faisant profession d’hérésie, n’avait aucun droit à être compté parmi les fidèles. Mais Basile était aussi conciliant qu’intrépide; il n’eût pas voulu éteindre par un refus blessant la première étincelle de bonne volonté qu’il apercevait chez son ennemi. Là se bornèrent ses concessions : il ne donna pas la communion à l’empereur.

Les deux adversaires demeurèrent quelque temps ainsi, dans un état, si l’on peut dire, de paix armée. Bientôt, cependant, la haine persévérante des ariens l’emporta de nouveau dans les conseils de Valens. On obtint de lui l’exil de l’évèque de Césarée. L’heure du départ fut fixée ; il devait avoir lieu de nuit, à cause de l’amour que le peuple portait à Basile. Déjà la voiture était attelée : les ennemis du confesseur de la foi, prévenus, laissaient éclater leur joie; les catholiques pleuraient; quelques amis fidèles, comme Grégoire de Nazianze, se tenaient prêts à suivre le voyageur. Celui-ci, sans montrer d’émotion, et sans faire d'autres préparatifs, avait seulement donné ordre à l’un de ses serviteurs de l’accompagner, porteur de ses tablettes. Soudain, une nouvelle se répand : le fils de l’empereur est malade, on désespère de sa vie ! Valens avait un fils unique, né en 366, et surnommé Galate, parce qu’il était venu au inonde pendant un séjour de l’empereur en Galatie. Une fièvre pernicieuse venait de l’atteindre à Césarée : les médecins, mandés en grande hâte, paraissaient désespérer de la guérison. « Le malheur abat et humilie les rois, » dit Grégoire : il touche surtout le cœur des mères. L’impératrice Dominica supplia son mari de recourir aux prières de Basile. « L’enfant a été frappé, «lisait-elle, à cause de la manière injuste dont celui-ci est traité. » Dans l’excès de son inquiétude, Valens

consentit à tout. Aussitôt contre-ordre est donné : deux officiers de la maison militaire de l’empereur, Térence et Arinthée, accourent chez Basile, au moment où celuici allait partir pour l’exil. Ils le conjurent, au nom de Valons et de l’impératrice, de venir sans retard au palais prier sur l’enfant malade. Basile y consent, mais sous la condition que l’enfant, qui n’était pas encore baptisé, recevrait le baptême des mains d’un prêtre orthodoxe, et serait instruit dans la foi catholique. À son arrivée, le petit prince se trouva mieux. On le crut guéri. Mais, dès que Basile eut quitté le palais, les ariens reprirent le dessus. Cédant à leurs conseils, Valons fit baptiser son fils par l'un d’eux. Presque aussitôt l’enfant mourut. « Tous les assistants, tous les témoins de ce malheur, dit Grégoire de Nazianze, demeurèrent persuadés qu’il eût été sauvé, » si Valens n’avait manqué à sa promesse1.

Cependant les ariens avaient regagné leur ascendant sur l’esprit du souverain. Ils pressèrent celui-ci d’ordonner de nouveau l’exil de l’évêque. Valens finit par céder. Mais il ne le fit pas sans trouble. La mort de Galate l’avait frappé de terreur. Malgré son attachement à l'hérésie, il n’était pas éloigné de voir dans cette mort une punition divine*. Aussi, au moment de signer l’ordre de bannissement, sa main tremblait si fort qu’une première plume, puis une seconde, se brisèrent sans qu’il pût tracer son nom. Une troisième fois, il tenta encore d écrire, et le roseau se rompit de nouveau. Alors, croyant à un miracle, et s'inclinant

i. Saiut Grégoire de Nazianze, Oralio XLI1I, 54 ; saint Éplirem (dans Cotelier, Mon. Eccl. graecae , t. III, p. 63); Socrate, IV, afi ; Sozomène, VI, i G ; Tliéodoret, IV, iG. a. Rufin, Hist. eccl., II, g.

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devant la volonté de la Providence, il déchira, plein d’émotion, la sentence d’exil*.

Une sorte d’attrait, mêlé de terreur, ramenait malgré lui Valons vers Basile. Il voulut le revoir h l’église. Il y revint, s’assit de nouveau parmi les fidèles, entendit l’instruction, fit son offrande. Puis, l’office terminé, il fut introduit dans le sanctuaire, où Basile, assis, l’attendait. Là, abrité par le voile qui, dans les anciennes basiliques, séparait l’autel de la nef, il put s'entretenir longuement avec le saint docteur. Plusieurs personnes de la suite impériale étaient présentes; Grégoire de Nazianze assistait aussi à l’entretien. « Avec quelle sagesse, dit celui-ci, Basile parlait à l’empereur! C’était bien la parole de Dieu qui sortait de sa bouche*. » C’était bien aussi, parfois, la parole de l’homme du monde, accoutumé à remettre, d’un mot piquant, chacun à sa place. Parmi les assistants à ce colloque à la fois solennel et intime était un important fonctionnaire de la cour, surintendant des cuisines impériales, qui portaitassez ridiculement le grand nom de Démosthènes. Celui-ci, ayant voulu se mêler à l’entretien et fait une objection, commit un solécisme. « Quoi! dit en riant Basile, Déinosthènes ne sait pas le grec! » et comme le grossier personnage s’emportait, il le renvova à ses sauces. Valons sortit de l’entretien, en laissant à Basile une large aumône pour ses fondation? charitables*.

« A partir de ce moment, ajoute saint Grégoire, Va Ions se sentit mieux disposé envers Basile et son Eglise. Les rigueurs s’apaisèrent, comme des flots qui ont ren-

i. Saint Êphrcm (Cotelier, t. III, p. 65); Théodoret, IV, 16.

a. Suint Grégoire de Nazianze, Oralio XLIII , 53.

3. Saint Grégoire de Nysse, Contra Eunomium, I; Théodoret, IV, iG.

8<i SAINT BASILE.

contré un obstacle1. » Il s’agit là d’un apaisement tout relatif, car, jusqu’à la fin de son règne, c’est-à-dire pendant cinq ans encore, Valens ne cessera de persécuter les catholiques. Cependant, il ne recommencera la persécution qu’après avoir quitté Césarée. Les Églises de la Syrie, de la Mésopotamie, de la Palestine, de l’Égypte, de tout l’Orient romain, souffrirent alors cruellement; mais le souvenir de Basile protégea la Cappadoce. « Je suis, écrivait-il lui-même quelques années plus tard, comme un rocher contre lequel les vagues de l’hérésie ne cessent de se briser, et qui abrite derrière lui tout le rivage; ou plutôt, ajoute-t-il avec humilité, je ressemble à cette chose infime, vile et petite entre toutes, le grain de sable, que la volonté du Tout-Puissant a posé comme limite aux colères de l’immense océan*. »

i. Saint Grégoire de Nazianze, Oralio XLI1I, 53.

a. Saint Basile, Ep. ao3, i.

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