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CHAPITRE III

LES AFFAIRES DE LA CAPPADOCE

Presque dans le même temps où Basile eut à livrer ces grands combats pour la foi, des affaires d'un autre ordre n’avaient cessé de l’occuper. A peine était-il devenu évêque de Césarée que ses concitoyens l’appelèrent à leur secours, dans une crise qui bouleversait toute la Cappadoce.

Valens, dans le courant de dy i , venaitde diviscrcelleci en deux provinces. C’était, en ce moment, la tendance des empereurs, en Occident comme en Orient : Valentinien crée en Gaule une seconde Narbonnaise; probablement la Palestine et d’autres provinces d’Asie furent scindées vers celte époque. Ces remaniements ne pouvaient avoir, au point de vue politique, aucun intérêt; il est probable qu’une pensée fiscale guidait seule, en ceci, les souverains, et que toute augmentation du nombre des provinces se traduisait pour leurs habitants en une aggravation des charges publiques. D’autres mesures arbitraires en étaient aussi la conséquence : comme dans le système fiscal de l’Empire romain la curie des villes, c’est-à-dire la réunion de leurs principaux habitants, était responsable de la levée de l’impôt, il arrivait que, si la ville érigée en métropole d’une circonscription nouvellement créée ne contenait pas de citoyens

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assez riches pour former une curie solvable, on enlevait sans façon de quelque autre cité une partie de ses curiales, que l’on transplantait, malgré leurs protestations et au préjudice de tous leurs intérêts, dans le nouveau chef-lieu. C’est au moins ce qui se passa à Césarée, quand la Cappadocc eut été partagée en deux provinces, et qu’on voulut faire du bourg presque inconnu de Podande la capitale improvisée de la seconde Cappadoce.

Dans leur désolation, les habitants de Césarée se tournèrent vers Basile. L’empereur était alors h Constantinople, se préparant à son voyage d’Asie : ils supplièrent l'évêque d’aller le trouver, et de lui demander le retrait d’une mesure qui ruinait et découronnait leur ville. Basile s’excusa sur sa santé, qui ne lui permettait pas d’entreprendre le voyage, et aussi sur les soins de son gouvernement ecclésiastique, qui aurait h souffrir d’une longue absence ; peut-être aussi ce qu’il savait des dispositions de Valens, qui venait de persécuter les catholiques de Constantinople pour les punir d’avoir élu un évêque orthodoxe, lui faisait-il craindre de n’être pas en faveur près du souverain. Mais ses relations, dès lors très étendues, lui permettaient aisément de charger de la cause de Césarée des personnages mieux vus à la cour. Il écrivit à Martinianus, qui tenait le premier rang parmi les habitants de la Cappadoce, et avait libre accès près de l’empereur : qu’il se présente lui-même à Valens, et lui parle avec la liberté à laquelle lui donnent droit son âge et ses services; ou, si la vieillesse l’empêche de se rendre h la cour, qu’au moins il appuie par une lettre la requête de ses compatriotes. Un haut fonctionnaire, Aburgius, né à Césarée même, et qui jusqu’à ce jour, comme le lui rappelle Basile, n’a eu qu’à se louer de la fortune, ou plutôt de la Providence, est également intéressé à leur sort. Enfin Basile s’efforce de

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mettre en mouvement le maître des offices, Sophrone, originaire aussi de la Cappadoce, et le supplie « de prendre en main la cause de la cité, qui se jette à ses genoux. »

Les lettres de Basile contiennent d’abord les arguments que le bon sens pouvait opposer à toute pensée de subdivision des provinces. De tels changements, loin de fortifier l’Empire, en diminueront plutôt la vigueur par la destruction de son organisme traditionnel. « Si l’on coupe en deux un bœuf ou un cheval, on n’aura pas deux bœufs ou deux chevaux ; mais on aura tué son cheval ou son bœuf. Ce n’est pas le nombre des provinces, c’est leur existence même qui importe'. » Surtout Basile insiste sur la ruine et la désolation de Césarée. Il semble que le décret qui partageait la province avait été accompagné tout de suite d’une augmentation d impôts; car les rues, dit-il, ne retentissent que des cris des agents du fisc et des plaintes des contribuables, que l’on est obligé de battre pour les faire payer1. Leur voix éveille seule les échos des portiques abandonnés par la foule. Sans ce bruit, on se croirait dans un désert. Les gymnases sont fermés : la nuit, on n’éclaire plus les rues. Des grands, des riches, des magistrats, une partie s’est enfuie, emmenant femmes, enfants, serviteurs, afin d’éviter l’émigration forcée à Podande ; les autres y ont déjà été traînés comme des captifs; un tiers à peine des curiales habite encore Césarée. Le départ de tant de grands, les colonnes de la cité, a amené l’écroulement universel. Des maisons vides, plus de commerce sur le marché, plus de conversations ou de discours au forum, à peine de rares pas-

i. Saint Basile, Ep.

■a. Ibid., 8.

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sants dans les rues : on dirait une ville détruite par un tremblement de terre ou par une inondation*.

On ne sait si les mandataires de l’évêque et du peuple de Césarée firent valoir avec zèle ces arguments; mais ils ne purent empêcher le morcellement de la province. Une seule modification fut vraisemblablement apportée au projet primitif : Tyane semble avoir été substituée, comme métropole de la seconde Cappadoce, au bourg de Podande, ce qui peut-être permit le rapatriement de quelques-uns au moins des curiales de Césarée, puisque Tyane, ville importante, devait déjà posséder une bourgeoisie riche, suffisante pour répondre de l’impôt.

Mais du choix de Tyane allait naître, pour Basile, une nouvelle épreuve. Cette ville avait alors un évêque appelé Anthime, jadis en bon accord avec son supérieur de Césarée, car il avait signé en même temps que lui une lettre adressée aux prélats de l'Occident. Mais Anthime, bien que fort avancé en âge, semble avoir été tout ensemble ambitieux et cupide. Il vit dans la promotion de Tyane au rang de capitale une occasion d'augmenter l'importance de son siège. Il imagina d’en faire la métropole religieuse en même temps que civile de la seconde Cappadoce, et de revendiquer comme sufTragants tous les évêchés, jusque-là relevant de Césarée, qui se trouvaient dans cette partie détachée de l’ancienne province. Comme conséquence, il prétendit mettre la main sur ceux des biens et des revenus du siège métropolitain qui étaient répartis dans les limites du nouveau territoire. C’était détruire la stabilité (le l'organisation ecclésiastique, en la rendant dépendante des fluctuations administratives. Comme le

i. Saint Basile, Ep. j5, 76.

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rappellera, quelques années plus tard, le pape Innocent Ier, « l’ Eglise de Dieu ne doit pas suivre les changements opérés par la politique, et adopter les divisions ou les honneurs que les souverains ont cru devoir établir dans leur intérêt *. » Mais la passion fait facilement litière des principes.

Anthime trouva des alliés. Parmi les évêques suffragants de Césarée, qui résidaient dans la nouvelle province, tous n’étaient pas encore réconciliés avec Basile. Un grand nombre restaient envieux de son élévation, jaloux de sa supériorité, et se plaisaient même à jeter des doutes sur son orthodoxie, pourtant assez glorieusement prouvée. C’est environ un an après le décret impérial scindant la province, et apparemment quand Valens eut quitté Césarée, que se manifestèrent les prétentions d’Anthime. Aussitôt beaucoup des adversaires plus ou moins cachés de Basile jetèrent le masque, et s’attachèrent à l’évêque de Tyane. Ils se considérèrent comme faisant partie de son synode, répondirent à ses convocations, repoussèrent celles de Basile. Comme l’écrit celui-ci, « dès que la partie de la province où ils habitaient reçut un autre nom, ils s’estimèrent d’un autre pays, d’une autre race, et n’eurent plus de rapports avec nous. » A ces dissidents de parti prisse joignirent sans doute des hommes de bonne foi, qui n’avaient pas su voir le vice de la thèse soutenue par Anthime, et aussi la foule de ceux que charme la nouveauté, et qui se tournent d’instinct vers le soleil levant. Avec l’aide de tout ce monde, Anthime se prépara à lui-même sa province ecclésiastique, séduisant les uns, au besoin déplaçant d’autorité les autres*.

i. Innocent Ier, Ep. à Alexandre d’Antioche.

a. Saint Basile, Ep. 98, 2; saint Grégoire de Nazianze, Orntio XLIII, 58.

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Antliime fit plus encore : il se conduisit en vrai brigand. Le monastère de Saint- Oreste, bâti sur une des pentes du Taurus, devait à l’Eglise de Césarée un tri but en argent et en nature. Basile, voulant, en face des prétentions de ses adversaires, affirmer son droit, ré solut d’aller en personne percevoir ces redevances. Gré goire, en fidèle ami, l’accompagna. Comme ils revenaient, ramenant un troupeau, et suivis d’une caravane de mules, ils furent assaillis, dans un défilé de la montagne, par une troupe d'hommes armés, que dirigeait Antliime en personne. « Je ne permettrai pas de payer tribut aux hérétiques, » s’écriait celui-ci, joignant à la violence l’injure la plus cruelle et la plus imméritée, et cachant sa cupidité sous le faux prétexte de l’intérêt des âmes et d’un zèle jaloux pour l’orthodoxie. Il fallut employer la force pour se frayer un passage : des hommes aussi pacifiques que Basile et Grégoire furent obligés de prendre part au combat. Il semble qu’une partie des mules resta aux mains des assaillants’. On s’étonnera peut-être de l’ardeur mise par Basile, ce pauvre volontaire, qui ne possédait en propre que ses habits et ses livres, à défendre des biens temporels.

Il faut se souvenir qu’il ne pouvait en conscience y renoncer, puisque ces biens n’étaient dans ses mains qu’un dépôt. Et l’on ne doit pas oublier qu’à cette époque, où il n’y avait pas de budget des cultes, les Eglises, avec leur personnel considérable de prêtres, de clercs, de veuves, de vierges, d'orphelins et de pauvres, ne pouvaient subsister que du revenu de leurs immeubles. Nous verrons bientôt l’immensité des fondations charitables entreprises par Basile : à elles seules elles

i. Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XLllI , 58; Ep. 48; Poemala de se ipso , NI, 45 1-453.

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suffiraient à le justifierde s’être montré le gardien scrupuleux du patrimoine ecclésiastique.

Ce qui préoccupait Basile, ce n’était pas seulement la diminution des revenus de son Eglise; c’était encore l’amoindrissement du siège de Césarée par suite de la défection de beaucoup de suflragants. Il résolutd’accroître, dans la partie de la Cappadoce qui lui restait, le nombre des évêchés. Cette résolution n’était pas inspirée par une puérile vanité, qui était bien éloignée de l'esprit de Basile; mais, comme les canons des conciles obligeaient les suffragants à se réunir, à des époques périodiques et assez rapprochées, autour du métropolitain de la province, il importait, et pour la dignité du siège, et pour la bonne direction des affaires, que son synode ne fût pas trop réduit. La multiplication des évêchés, dans la partie de la province qui garde le nom de première Cappadoce, eut, selon saint Grégoire, de grands avantages, et pour le bien des âmes, dont elle rapprocha les pasteurs, et pour la conciliation future, dont elle prépara les voies1. Cette mesure opportune fit cependant une victime, qui fut Grégoire lui-même.

Parmi les localités qu’Anthime disputait à la juridiction de Basile était le bourg de Sasimes. Bien qu’assez distant de Césarée, il paraît avoir eu pour l’Eglise de cette ville une importance particulière, h cause de sa situation au confluent de plusieurs routes par lesquelles passaient les convois d’animaux ou de denrées qui, de divers côtés, lui étaient envoyés en tribut*. Basile comprit Sasimes parmi les évêchés nouveaux qu’il érigea, et ne crut pas trop présumer de l’amitié de Grégoire en l'appelant à en occuper le siège, dont les circons-

i. Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XLIII, 5g.

a. Saint Grégoire de Nazianze, Ep. 48.

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tances faisaient comme une sorte de point stratégique.

Quand il prit cette détermination, h laquelle rien n’avait préparé Grégoire, Basile ne se doutait pas du coup qu’il portait à son ami. Peu s’en fallut que l’étroite liaison qui l’unissait à l’ancien compagnondc ses études, au cher confident de ses pensées, n’en fût rompue. Pour comprendre la peine que ressentit Grégoire, il faut savoir que ce soudain appel h l’épiscopat était pour lui la brusque fin d’un rêve longtemps caressé. Grégoire, qui préférait à tout lacontemplationet la solitude, qui même n’avait naguère reçu la prêtrise que par obéissance pour son père, et presque malgré lui, avait formé le dessein d’embrasser la vie monastique après la monde ses parents. Voyant Basile, qui savait cela, qui avait approuvé ce dessein, n’eu pas tenir compte, et le jeter d’autorité dans une voie nouvelle, contraire à tous ses goûts, Grégoire 11e put retenir ses plaintes. Il fut amer jusqu’à l’injustice. Il se crut sacrifié à un intérêt étranger, « emporté par une volonté qui entraîne tout comme un torrent. » Le choix du lieu lui fut particulièrement pénible. A l’en croire, Sasimes est un bourg étroit, sans eaux courantes, sans verdure, traversé par trois routes poudreuses, vulgaire, bruyant, plein de voitures, de chevaux, de voyageurs, d’agents du fisc, ayant une population pauvre et flottante. L’envoyer là, comme une sentinelle avancée, condamnée à une lutte perpétuelle avec Anthime, 11’était-ce pas un crime de lèse-amitié? « Il apprenait enfin à ne plus se fier à un ami, et à mettre sa confiance en Dieu seul. » Le ressentiment, sans doute, ne durera pas, et dans l’àme loyale de Grégoire, l’ancienne amitié pour Basile reviendra bientôt, aussi franche, aussi dévouée, aussi tendre que jamais. Cependant de la blessure il restera toujours un point douloureux. Dix ans plus tard, quand, jouissant enfin

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de la retraite tant désirée, Grégoire écrira le poème de sa vie, il ne pourra toucher h ce souvenir sans que le flot comprimé de l’ancienne amertume ne jaillisse de nouveau1.

Grégoire consentit, cependant, à recevoir la consécration épiscopale. L’ascendant qu’avaient sur lui le vieil évêque de Nazianze et Basile triompha de scs résistances. Il inclina la tète sous l'onction sainte, tout en protestant dans son cœur contre ce qu’il estimait une atteinte à sa liberté. Les discours qu’il prononça dans cette occasion solennelle sont curieux à lire. On y trouve un mélange de sentiments contraires. Prêchant à Nazianze, peu de jours après avoir été consacré, devant son père et Basile : « Ce que tu voulais est arrivé, dit-il à ce dernier; tu m’as maintenant en ta dépendance; tu as vaincu celui qui ne devait pas céder.... Je n’ai pas été persuadé, mais contraint*. » La vertu de Basile est telle, cependant, qu’à ces reproches à peine voilés le nouvel évêquenepeuts’cmpêcherdejoindredejustes louanges :

« Enseigne-moi, s’écrie-t-il, à imiter ta charité pour ton troupeau, ton soin, ton attention, ta sollicitude, tes veilles, la subordination de ton corps à l’esprit, le zèle qui te fait pâlir au service des âmes, le soin avec lequel tu as tempéré ta vivacité de cœur, ta sérénité et ta mansuétude (exemple rare entre tous) dans le maniement des affaires, les combats que tu as livrés pour tes ouailles, les victoires que, par la grâce du Christ, tu as remportées3! »

Un autre Grégoire, cependant, le frère de Basile, récemment nommé évêque de Nysse, était arrivé à Na-

i. Saint Grégoire de Nazianze, Ep. 48; Poemata de sc ipso , XI, 386-485; Oratio XLIII, 5<j.

a. Id., Oratio IX, t\, 5.

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