‹ La religionChapitre 11 sur 20 · KM · texte numérisé non relu

KM

108 JNTAODUCTION.

pour père le Christ, qui est juif de naissance, de doctrine et de génie. Mais il ne faut pas se faire illusion sur cette filiation historique, et l'assimiler entièrement à une filiation naturelle. Au fond, le christianisme a plusieurs origines, parmi lesquelles la grecque doit être comptée. Le grand mérite de H. Havet est d'avoir fait voir, non pas seulement les éléments grecs du dogme chrétien (ce qu'il fera bientôt), mais tout d'abord la tradition spirilualiste qui, soit chez les poètes, soit chez les moralistes, soit chez les philosophes, a certainement préparé le monde hellénique à recevoir la nouvelle religion dont il devait faire, le christianisme du symbole de Nicée et des Pères de l'Eglise. Le Christ de saint Mathieu et de saint Marc eût bien moins compris cette œuvre attribuée à sa paternité que Socrate n'avait compris la doctrine de Platon, son plus grand disciple. Il eût répété volontiers le mot du matire grec : Que de choses ils m'ont fait dire, auxquelles jo n'ai jamais pensé ! Si la doctrine du Christ et de la première Église chrétienne est toute judaïque, ce n'est point un parodoxe d'affirmer que le christianisme proprement dit est bien plus grec que juif, et qu'il est plus facile de retrouver ses affinités naturelles avec l'hellénisme qu'avec le judaïsme.

Quoi qu'il en soit, la thèse de M. Havet est bien grave pour l'orthodoxie catholique et chétienne. Nos théologiens peuvent-ils laisser dire et surtout laisser prouver que le christianisme a ses principales origines dans la philosophie grecque? Cette publication est encore trop récente pour qu'on puisse affirmer qu*ils n'y répondront que par le silence, ainsi qu'ils ont fait pour les livres de Strailss. Nous ne serions pas surpris de leur répugnance à suivre un tel adversaire sur le terrain de la critique exacte et scientifique. Comme ils ont besoin de trouver ceux qu'ils s'empressent de réfuter en flagrant délit d'erreurs matérielles ou d'hypothèses plus ou moins contestables, il leur serait difficile de rencontrer le défitul de la cuirasse. Comment réfuter des conclusions fondées à ce point sur les textes? En tout cas, la critique y attend la théologie, avec cette espérance que tant de bons esprits, inattentifs et prévenus jusqu'ici, se décideront à regarder de plus près les choses sur lesquelles ils se sont laissé trop facilement faire une opinion par les

afBrmations sans preuves du dogmatisme théologique. Après la critique irréfutable de Strauss sur le mythe évangélique ; après Thistoire, acceptable, en ses points essentiels, de Jésus et des apôtres par M. Renan ; après l'explication péremptoire des origines grecques du christianisme par M. Havet ; après tous les grands travaux de l'exégèse moderne et contemporaine, le problème semble bien près d'être définitivement résolu, et bientôt la théologie en sera réduite à subir l'arrêt de la science historique, comme elle a déjà subi l'arrêt des sciences naturelles.

M. Havet n'a encore accompli que la moitié de sa tâche. Après avoir montré les origines grecques du christianisme, il lui reste à en faire voir les origines juives et orientales. Eu ce qui concerne la tradition hébraïque, l'œuvre lui aura été rendue facile par les travaux considérables d'un homme dont nous aurions dû parler depuis longtemps, s'il entrait dans le dessein de cette rapide revue de traiter des maîtres de la critique, selon l'ordre chronologique de leurs publications, et selon l'importance de leurs ouvrages. M. Joseph Salvador avait déjà uu nom célèbre dans le monde de la critique religieuse, quand la plupart des savants dont on vient de parler n'avaient encore rien produit (1). L'auteur est un de ces écrivains auxquels il faudrait consacrer un chapitre à part, si l'on voulait donner une idée suffisante de ses travaux. Nous ne pouvons oi ne voulons ici qu'indiquer la part qui lui est propre dans ce grand travail de la critique religieuse contemporaine. Il y a trois hommes ou plutôt trois esprits bien distincts dans cette riche et originale nature : un juif, un savant, un philosophe rêveur. Quand nous disons qu'il y a un juif en Joseph Salvador, nous n'entendons point parler de la race ni du san^. Aujourd'hui le monde philosophique, littéraire, artistique, scientifique, politique est plein d'hommes de ce nom dont les œuvres ne révèlent pas du tout Torigine. Au contraire, Salvador, tout libre penseur qu'il soit en tout, même en théologie, estresté juif par son profond attachement

(1) Le premier écrit de Josepti Salvador, la Loi de MoUse, a été publié en 1822; puis vint V Histoire des institutions de McUse, en 1828 ; puis parât Jésus 9tsa doctrine, en 1838 ; son dernier livre, l'Histoire de la domination romaine M Judée, est d'une date beaucoup plus récente.

i!0 INTBODUCTIOll.

aux inslitulions, aux traditions historiques, aux destinées» nu génie original de ce petit peuple, si grand par ses œuvres, dont Moïse lui apparaît comme le type incomparable. Il est fidèle à la tradition mosaïque au point d'y retrouver sa théologie panthéiste ou plutôt infinitkéistey pour parler sa langue, et la politique libérale de la constitution anglaise. Mais si un pareil engouement Ta rendu paradoxal en tous les points concernant la métaphysique, la politique, la théologie, il faut convenir, et c'est là le grand mérite de ses œuvres, qu'il l'a rendu très-attentif i discerner les emprunts faits par l'Evangile à l'ancien Testament. Nul critique, nul libre penseur n'a montré comme lui, par des textes nombreux et précis, comment la loi nouvelle ne contient, au fond, rien de plus que l'ancienne, en fait de doctrine. A tous les admirables préceptes qui constituent la morale évangélique^ telle que nous la présentent les trois synoptiques, Salvador oppose autant de préceptes, identiques au fond, très-semblables par la forme, recueillis dans les livres de l'Ancien Testament. Il nous fait voir, il nous fait lire, d^ns les livres juifs, toutes les maximes dont se compose le sermon sur la montagne, et jusqu'à la prière qu'on nomme rOraison dominicale. Les traits les plus caractéristiques du grand tableau de la Passion elle-même, il les retrouve épars, mais précis, dans les récits de la vieille histoire biblique (1) , Cette oeuvre d'é« rudition solide autant qu'ingénieuse comptera toujours parmi les services les plus précieux rendus à la science, quelque jugement que l'on porte d'ailleurs sur l'utopie de rénovation mosaïque qui a été l'âme de tous les beaux travaux de Tauteur. Qu'importe à la critique que, dans un enthousiasme un peu étrange, il commence ainsi son livre de rénovation religieuse, politique et sociale : € Avance, et déclare-nous quel est ton nom. — Mon nom? je m'ap-

(1) Voici quelques-uns de ces textes curieux : Il t'est permis de reprendre ton prochain, mais non de lui f^arder rancune dans ton cœur ; la vengeance et la haine te sont interdites; tu dois aimer ton prochain comme toi*mème. — ^ Aime l'étranger, car tu as été toi-même étranger en Egypte. Si tu rencontres le bœuf de celui qui te hait, ou son âne égaré, ramène le lui. Si tu vois l'âne de celui qui te hait abattu sous sa charge, garde*toi de l'abandonner à lui-même, mais aide à le relever. -* 11 est bon pour l'homme de présenter la joue à celui qui le frappe et de se rassasier d'opprobres. {Liviii(m$^ ch. xa, xvu et xvi. '^Bxod,^ ch. xuii.)

DEUXitiME ÊPOQUB. — CRITIQUE BELIGIBUSE. f ii

pelle juif, moi qui sigoifie louangeur, célébreur invariable de TÊtre, de rUnique, de rÉternel. — Ton âge? — Mon âge? îdeux mille ans de plus que Jésus-Christ. — Ta profession?... — i- Ha profession traditionnelle est celle-ci : je garantis la sainte im« prescriptibilité du nom de la loi, et je suis le conservateur vivant de la noblesse antique et de la légitimité attachée par droit divin au nom, au propre nom dé peuple. — Lève la main, et promets de parler sans haioe et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité. — Je sais de science certaine, que malgré ses admirables grandeurs, Rome est une cité usurpatrice, qu'elle n'est pas la vraie Jérusalem. Pour la gloire universelle de Dieu, de même que, dans les intérêts positifs du monde, Rome doit être providentiellement transformée, doit être souverainement remplacée. Je sais aussi^ et depuis longtemps, qu'il y aura lieu pour les nations de rompre un nouveau pain, d'inaugurer le vrai repos, le vrai sabbat de l'Éternel, de célébrer de nouvelles Pâques (1). • Cette idée fiie d'un penseur qu'on prendrait pour un monomane, si la lecture de ses livres ne nous montrait toutes les ressources d'un esprit aussi ingénieuit, empêchera-t-elle de reconnaître en lui un savant de premier ordre, en tout ce qui regarde l'histoire politique et religieuse de son pays?

Si M. Havet n'a pas les tendresses de H. Renan pour tout ce qui tient aux choses religieuses, il est un autre philosophe qui ménage bien moins les dures vérités au christianisme. M. Patrice Larroque est, lui aussi, un esprit français dans toute la force du mot, mais un esprit français de ce temps où nulle littérature, nulle philosophie étrangère n'avait encore déteint sur notre génie natio* nal ; net, logique, exact dans la critique, absolu dans la doctrine, radical dans la conclusion. De la science de son temps, M. Lar^ roque n'a gardé ni le tempérament éclectique, ni l'habileté politique, ni le goût des convenances poussé jusqu'à l'effacement des principes; il n'en a pris que l'éruditiou. S'il n'a pas toujours, i un degré suffisant, le sentiment des nuances, et si parfois sa l0'> gique ne connaît pas de mesure dans le jugement des hommes et

(1) Paru, Rom, Jénuakm, t. II, p. 210, 21i.

des choses, il n'est pas facile de le prendre en flagrant délit d*inexac^ litude en fait de science, de contradiction en fait de doctrine. Aussi est-il de ceux qu'on réfute difficilement. Que répondre, en effet, à une érudition qui ne se trompe jamais ni sur l'authenticité ni sur le sens des textes, à une conscience qui oppose la loi morale aux prescriptions de la règle catholique, à une raison qui cite le dogme au tribunal du sens commun ? On répond aux sarcasmes de Voltaire et de son école en les rappelant au respect des choses graves. On répond à certaines hypothèses par lesquelles la critique allemande ou française essaye de combler les nombreuses lacunes de Thisloire religieuse, en renvoyant leurs auteurs à la méthode des romanciers. Sur le terrain des textes, la lutte est difficile et fort dangereuse avec un adversaire tel que M. Larroque. Si son livre laisse à désirer par certains côtés, ce n'est pas le croyant qui peut y répondre C'est une de ces œuvres que nos théologiens ont tout intérêt à laisser dans les pures régions de la science, à côté des livres de Strauss.

' Est-ce pourtant là le dernier mot de la critique française pour l'historien et le philosophe? L'auteur a pris à la lettre toutes les doctrines de la religion chrétienne et les a jugées selon la foi même du théologien et du croyant. C'était son droit; et, par parenthèse, on ne peut blâmer la critique française de les prendre pour Texpression de la vérité absolue, théologique ou morale, et de les apprécier è ce point de vue. C'est ce qu'a fait M. Larroque, et fort à propos selon nous, après les spéculations trop larges de l'exégèse allemande. Mais cela fait, et bien fait, ne reste-t-il pas encore l'œuvre du philosophe et l'œuvre de l'historien : l'œuvre du philosophe qui cherche l'idée sous l'image, la vérité sous le symbole, sans appliquer à une religion, c'est-à-dire à une synthèse où la raison et l'imagination se confondent, les procédés rigoureux qui conviennent à l'examen d'un système philosophique; l'œuvre de l'historien qui mesure toute institution religieuse à sa vertu sociale et populaire plutôt qu'à sa vérité métaphysique et même à sa pureté morale? L'auteur a beau jeu, même contre la plus grande des religions, quand il la cite au tribunal de la science et de la conscience moderne. II a le droit de la juger comme

une doctrine, puisque le croyant et le théologien la donnent pour la vérité parfaite. Cela doit-il empêcher le philosophe d'en comprendre la portée métaphysique, et Thislorien d'en apprécier la puissance sociale?

Quoi qu'il en soit, l'accent tout français de cette critique, bien qu'un peu rude, a de quoi réjouir les amis de la libre pensée, après tant de faiblesses et d'équivoques, c II est enfin une école d'écrivains, à la recherche de la poésie de toutes provenances, et dont je sais d'avance que je n'obtiendrai pas plus les sympathies que celles des théologiens; car cet ouvrage troublera leur placide disposition à trouver dans toutes les fantaisies, même les plus extravagantes, pourvu qu'elles soient décorées du nom de religions, matière à admirer et à s'émouvoir. Selon eux, les formes diverses que le sentiment religieux a revêtues jusqu'ici étant des produits naturels de l'esprit bumain, s'attaquer à quelques-unes de ces formes, s'agit-il de fétichisme ou du culte des madones, c'est s'attaquer à l'esprit humain lui-mé^ie; comme si, parmi les produits de l'esprit humain, il n'y avait pas une distinction à faire entre les bons et les mauvais, comme si, les premiers étant dignes de notre estime, les seconds ne méritaient pas notre réprobation. Cette prétention d'amnistier toutes choses dans le passé conduit à s'accommoder de toutes choses dans le présent, c'est-à-dire qu'en réalité elle aboutit à la confusion de toutes les idées morales, ou plutôt à la négation du bien et du mal, du vrai et du faux. Ces écrivains étudient les religions en artistes, et comme l'art y a occupé une place d'autant plus grande qu^elles étaient plus fausses, de là leur indulgence pour les erreurs religieuses les plus malfaisantes, indulgence qu'ils voudraient bien faire passer pour grandeur de vues ou générosité. N'étant pas croyants au fond, ils laissent de temps à autre échapper, malgré leur respect affecté pour les religions, et en particulier pour la religion officielle, des assertions qui concluent directement contre. ses dogmes mêmes fondamentaux ; si nous prenons acte de ces distractions, ils veulent bien nous permettre d'user aussi des droits de la critique, mais seulement dans la mesure qu'il leur platt de fixer, changeant alors leur rôle habituel d'admirateurs en celui d'éclectiques cauteleux, dé-

VACHEBOT. 8

au mTRODUCTIOW.

créCant pour chaque doctrine sa part de vérité et d'erreur avec ce ton de souveraineté qui distingue les habiles de ce temps (1) . »

Les habiles du temps n'ont vu dans ce livre qu'un anachronisme, et dans l'auteur qu'un esprit attardé du dernier siècle. C'est être injuste envers un homme d'un caractère aussi élevé, d'une science aussi sévère, d'une foi philosophique aussi profonde et aussi précise. Sur un sujet qui a tant égayé la critique légère •t railleuse, bien que souvent juste, de Voltaire, et même de Montesquieu, M. Larroque se permet l'indignation quelquefois, jamais le rire ni le sarcasme. C'est l'esprit français à l'état sérieux^ avec la science et les graves pensées d'un siècle qui s'est ouvert au lendemain d'une grande révolution. Le sentiment de la tradition, qui est le trait le plus caractéristique de l'esprit allemand, n'a aucun empire sur cet esprit inflexible, absolu, abstrait, enfermé dans sa conscience et dans sa raison. Il est une justice que n'hésilent pas à lui rendre tous ceux qui le connaissent ; c'est que les circonstances actuelles n'ont influé en rien sur le caraetère de sa critique. Il est dans la nature de cette famille d'esprits de voir et de juger ainsi les choses, quelles que soient d'ailleurs les impressions du dehors et les passions de la lutte qui s'est engagée entre les partis on les écoles.

D'autres œuvres que les livres de M. Larroque ont paru depuis, dans lesquelles on retrouve la même méthode de critique exacte, impitoyable pour la légende et le dogme, avec un accent de polé-* mique qui révèle l'état de guerre actuel entre les libres penseurs et les théologiens. Tel est l'esprit de deux livres auxquels il n'a pas plus été fait de réponse qu'au livre de M. Larroque. Vkùtoire élémenîBxrt et cria'f «e de Jésuê de M. Peyrat n'est pas non plus un de ces livres commodes pour la réfutation des théologiens. Car, si l'esprit de son livre est du xviii'' siècle, la science qu'il y montre est bien du nôtre. M. Peyrat n'aime pas plus l'équivoque et le mystère que M. Larroque. Il applique aux fliits de l'histoire religieuse les mêmes procédés d'examen qu'aux faits de l'histoire ordinaire.

(1) Examen critique des doclrines de la religion chrétienne^ t. 1, întrod., p. 1 «t 17.

€ Le faux savoir, des préjugés enracinés et généralement respec* Ubles exigent un traitement particulier et préparatoire. J'ai pensé qu*il fallait demander ou plutôt redemander ce traitement à la critique si saine, si judicieuse et si forte qui, dans le xvui* siècle, a restitué aux méthodes rigoureuses et au sens commun l'empire usurpé par les hypothèses, les mensonges et les rêveries. Cette critique, si dédaignée depuis qu'elle a été si utile, a pu être complétée; elle n'a pas été dépassée. On a affecté de la trouver légère, parce qu'elle n'était point pédantesque; mais, en définitive, les écrivains les plus estimables de notre temps n'ont fait que démontrer la justesse de ses aperçus. Ils sont arrivés aux mêmes conclusions ; seulement, ils y sont arrivés souvent avec moins de simplicité, de clarté et de séduction (i). » M. Peyrat exagère évidemment les mérites de la critique du dernier siècle. Non que l'érudition , et rérudiiioa critique, ait manqué à cet âge de notre histoire. Les travaux de Fréret, de Dupuis et de V Académie des Inscriptions sont là pour l'attester. Mais il nous est impossible de croire, avec lui, que l'esprit de Voltaire et des encyclopédistes soit le meilleur pour l'intelligence et le jugement des choses religieuses. Ici, la critique purement historique ne suffit plus, parce que les faits de l'histoire religieuse sont des mythes, c'est-à-dire des récits qui conservent une certaine réalité psychologique, alors même que la critique ordinaire en a fait évanouir la prétendue réalité extérieure. C'est moins l'histoire des faits que l'histoire des idées et des sentiments qui importe, lorsqu'il s'agit d'expliquer la formation et le développement d'une religion. Or, ce côté de l'histoire religieuse qui a été si bien compris par les maîtres allemands de la critique, et particulièrement par Strauss, il semble que M. Peyrat ne s'en soucie guère plus que le xviii* siècle, pour lequel de pareilles yisions n'avaient aucun intérêt. En supprimant, comme il le fait, toute la luxuriante végétation des mythes qui est venue couvrir la pure réalité historique, il réduit celle-ci à une sorte de squelette d'où il est impossible de voir sortir le corps d'un être vivant. Le mystère de la génération et de la formalion de la nouvelle religion

(1) HiMft éZ^antotre tt criiiqw de Jésus, préface, p. vin.

reste ainsi inexplicable. Sauf ce point délicat de la question, il faut reconnaître que M. Peyrat a résumé, avec une exactitude et une logique qui leur donnent une force nouvelle, les ai^uments de la critique moderne contre Tauthenticilé des faits dont se compose l'histoire orthodoxe de Jésus.

Le livre tout récent de H. Bouteville sur la Morale de V Église et la morale naturelle n*est pas plus facile à réfuter que le précédent. Aussi nos théologiens Tout-ils traité, comme le livre de H. Peyrat, par l'anathème et par le silence. On ne répond guère, en effet, à des textes extraits, soit des livres saints eux-mêmes, soit des ouvrages des auteurs chrétiens, soit des livres des auteurs païens antérieurs ou absolument étrangers au christianisme. H. Bouteville, qui est un esprit d'une justesse et d*une fermeté remarquables, parle rarement en son nom; il aime et il excelle à faire parler les textes eux-mêmes, dont l'autorité ne permet pas de réplique. Laissant l'histoire à la critique des érudits, M. Bouteville s'attache exclusivement à la doctrine. Sa méthode d'examen consiste à opposer la raison humaine à la raison divine sur tous les grands points de psychologie et de morale dans lesquels celte doctrine se résume, en écartant autant que possible les questions de théologie transcendante et de haute métaphysique sur lesquelles la raison humaine ne lui paraît guère jeter plus de lumière que la raison divine. H. Bouteville est un de ces espriUs positifs, dans le bon sens du mot, qui ne consent à discuter que les questions susceptibles d'une solution scientifique par l'expérience et Tanalyse. Seulement, on comprend tout ce que le christianisme, aussi bien que toute religion, doit perdre à l'application d'une pareille méthode. La vertu historique de cette grande religion ne se mesure pas uniquement sur l'exacte vérité de ses dogmes. S'il est vrai qu'un grand effort spiritualiste était nécessaire à cette époque pour sauver le monde, peut-être serait-il juste de reconnaître que le christianisme n'a pas moins servi la cause de l'humanité par ses exagérations que par ses vérités. Un dogme religieux ne se juge point comme une théorie scientifique ou philosophique, par cette raison qu*il est une discipline pour les âmes bien plus encore qu'une doctrine pour les intelligences. Il ne

faut jamais oublier, quand on veut juger une religion, qu'elle est un enseignement populaire avant tout, d'autant plas efficace qu'il saisit plus fortement l'imagination par ses symboles et ses mystères, la volonté par ses rigides prescriptions.

M. Boutevilie est trop de son temps pour ne pas reconnaître cette distinction. Aussi n'est-il pas du nombre de ces critiques que la logique conduit jusqu'à déplorer l'avènement du christianisme. Il admet que le christianisme a eu sa raison d'être comme toutes les grandes institutions religieuses, qu'il a été l'expression symbolique de certaines vérités, par conséquent un instrument d'éducation et de progrès. Ce n'est pas un disciple de Voltaire qui dirait : « Le christianisme s'est produit naturellement, humainement, à son jour, à son heure, dans l'ordre des évolutions sérielles de l'humanité, conformément aux tendances essentielles de celle-ci, et aux lois qui président à l'enfantement de ses conceptions, à la satisfaction de ses besoins. > Et cet autre passage encore n'est-il pas d'un penseur de ce temps-ci? c Le christianisme a été particulièrement la matrice, pour ainsi dire, où s'est incamée l'idée de l'unité, de la fraternité et de la solidarité humaines; il a été une des théories les plus grandioses, le couronnement et la fin de l'évolution théologique, l'avant-dernier mot de la science ou conscience religieuse (1). > Cette concession ne suflBt point. C'est surtout aux religions qu'on doit appliquer la parole de l'Evangile : il faut juger l'arbre sur ses fruits. Quel fut l'effet moral de l'enseignement chrétien sur le monde païen? L'histoire répond qu'il fut d*une grandeur et d*une puissance incomparables. Fut-il également heureux? Le philosophe et le moraliste, en faisant toutes leurs réserves, ne peuvent nier que l'histoire ne réponde encore affirmativement. C'est là le côté de la question religieuse que ne peut omettre aucune critique d'un siècle qui s'appellera le siècle de l'histoire, aussi justement que le précédent s'est nommé le siècle delà philosophie.

Ces réserves, on ne saurait trop le redire, n'ont point pour but

(1) La morale de VÉgUse et la morale nalurellet 1 vol. Voyez les derniers chapitres.

118 INTBODUGTIOR.

d'infirmer la critique de livres (elg que eeui de MM. Lanroque, Peyrat et Bouteville. En prenant à la lettre l'histoire et la doe« trine d'une religion, ces esprits exacts et rigoureux usent de leur droit, puisqu'ils répondent au dogmatisme absolu des croyants. Il est toujours bon de montrer aux historiens chrétiens tout ce que leur histoire contient de lacunes, d'obsouritésy de contradictions, d'impossibilités, de fictions manifestes, d'imaginations populaires, comme il est bon de faire sentir aui théologiens chrétiens tout ce que leur doctrine renferme de conceptions, de principes, de conséquences, de maximes que ni la raison ni la conscience moderne ne peuvent accepter. Mais la critique n'a pas dit son dernier mot quand elle a fait voir que le christianisme n'est point cet idéal de la vérité métaphysique et morale que les croyants et les théologiens font remonter i une origine divine. Sans tomber dans les défaillances et les compromis dont elle se plaint si énergiquement, elle peut se montrer plus large et plus profende, en rattachant l'examen des questions théologiques à l'histoire même de l'esprit humain. Ce n'est pas seulement donner plus d'intérêt à cette étude; c'est en mieux faire comprendre la valeur, et même la vérité relative. Croit-on réellement que tout soit dit sur la théologie chrétienne, quand on a fait voir que le mystère de la trinité implique une contradiction arithmétique, que le mystère de Tincarnation implique une contradiction métaphysique, que le dogme du péché originel est une négation de la justice, que le dogme de hi prédestination est une négation de la liberté, que le mystère de l'eucharistie est le plus étrange des miracles, que tout miracle est une négation de la science, dont tout l'objet repose sur la stabi* lité et l'universalité des lois de la nature, que tout mythe est un tissu d'imaginations plus ou moins extravagantes! Encore une fois, nous ne pouvons le penser. Tous ces mystères couvrent un fonds d'idées sérieuses, métaphysiques ou morales, qu'il importe de dégager, si l'on veut que la critique donne satisfaction complète à l'esprit de notre siècle.

Cet esprit, devenu plus défiant et plus exigeant, depuis les rêves et les projets avortés de la première période, n'en tient pas moins à r éclaircissement et à Tapplication de certains problèmes que

sapprime la oritiqiM oette, axftcke, mais trop étroile da M. Lar' roque. Avec une pareille mesure des choses religieuses, si notre rigide philosophe eût eu k faire Texamen des doctrines du poly* théisme, un mot eût suffi pour juger cette mythologie qui fait des hommes de tous ses dieux : fictions de podtes et d'artistes. La critique de notre tempe, allemande ou française, la prend plus au sérieux, Ce n'est paa seulement le grand poète Gœthe, le profond philosophe Hegel qui en ont montré les beaux et lumineux côtés, en opposition avec les sombres et informes figures de la mythologie orientale; c'est toute l'école historique actuelle qui cherche le fond des choses ; c'est un esprit positif, exact, érudit, comme H. Alfred Maury, dans sonHi$$Qir$ du religions d^ la Grèce antique; c'est un esprit pénétrant et peu suspect de sympathie pour les rêveries théologiques, comme M. Micbelet, dans sa BibU de l'humanité, «Zeus, dit le premier, Héra, Atbéné, Apollo, Àrtemis, Poséidon, Aphrodite, Déméter et sa fille Proserpine, Dionysos et Hercule devenaient autant de types oA les artistes réunirent ce que nous appelons l'idéal de l'homme et de la femme, aux différents âges, dans les diverses conditions de la vie, les diverses manifestations des vertus qu'ils tiennent de Dieu- Tel est le caractère des divinités grecques du IV* au vi** siècle avant notre ère. Ce sentiment profond que l'art hellénique sut acquérir de ce qu'il y a de vraiment divin en nous, se retrouve, bien que peut-être moins prononcé, dans la poésie et dans le culte, dans les hymnes sacrés et dans les solennités reli~ gieusee. Ce côté n'apparatt d'abord que comme le reflet du côté physique; mais une vive intuition du beau, en ennoblissant celui* ci, fait aussi davantage ressortir le premier, A chaque type physique se trouva ainsi correspondre un type moral. Comme une étroite liaison existait, selon l'opinion des Grecs, entre le beau et le bien, le Dieu de la belle nature se trouva transformé en une divinité morale et intellectuelle. Cette transformation ne fut toutefois jamais complète ; la divinité hellénique ne devint point un pur esprit ayant pour essence une entité morale, pas plus qu'elle n'avait été dans le principe une pure conception physique (1). »

(1) Histoire des religions de la Grèce antique, t. III, p. A78.

120 INTBODUCTIOIf.

Le même senliment de la divinité heUénique éclate en traits de feu dans ces pages de H. Michelet : < L'immortalité est sensible ici, et palpable la gloire, dit-il en parlant des dieux de Tart grec réunis dans l'enceinte du temple de Delphes. Il faudrait qu'un jeune cœur fût déshérité à jamais du sens du beau pour ne pas être ému. Le premier sentiment est la bonté des dieux. Us sont là, ces dieux grecs, de plain-pied avec tes héros historiques ou mythiques, sans orgueil, en bonne amitié; tous ont entre eux un air touchant de parenté. Ulysse jase avec Thémistocle, et Miltiade avec Hercule. L'aveugle Homère, royalement, s'asseoit devant ses dieux debout. Pindare, avec la lyre sacrée, la robe triomphale, pontificalement, chante encore. Autour de lui, ceux qu'il a célébrés, les vainqueurs d'Olympie, de Delphes. La Grèce leur est reconnaissante de la beauté qu'ils montrèrent ici-bas ; elle les re~ mercie d'avoir, par le constant travail de la sculpture vivante, par la forme admirable, réalisé Homère, Apollon ou Hercule, et qui sait? Pallas? Jupiter? La statuaire perpétuait cela, le transmettait en images immortelles pour garder à jamais le trop rapide éclair où l'on vit un moment les dieux. » El encore : c lorsque les yeux s'accoutumaient un peu à cette splendeur, regardaient une à une ces têtes divines, fièrement dessinées sur l'azur profond d'un ciel pur, quelle devait être l'impression de la via sacra, de la montée de Delphes \ et que de grandes paroles le cœur devait ouïr de ces bouches muettes ! Quelles leçons douces et fortes, et quels encouragements I... La Grèce, en sa religion la plus fervente et la plus vraie, garde tant de raison, un tel éloignement de l'absurde, de l'incompréhensible, qu'au lieu de donner la terreur de l'inconnu, elle marque la voie par où se fit le Dieu, le progrès qui l'a mis si haut, par quelle série d'efforts, de travaux, de bienfaits, il gagna sa divinité. Une ascension graduée, non molle, mais austère, reste ouverte pour tous. EHe peut être ardue, difficile, mais il n'y a point de précipice, point ^e saut, point de roc à pic. Qui défend de gravir un ou deux échelons (1) ?» M. Larroque appliquera*t-il à cet enthousiasme sa critique abstraite? M. Michelet

(1) Bible dû VhumanUé, p. 205, 206, 207.

Toit aussi bien que lui que ce resplendissant Olympe n'a de réalité que dans la conscience du génie grec. Mais le symbole en est*il moins vrai, moins puissant sur les ftmes et les intelligences, moins fécond en inspirations pour la vie morale de ce peuple admirable ? Il y a donc là autre chose que des contes et des fables à l'usage d'un peuple curieux, crédule, dont l'imagination ne demande qu'à être charmée.

Nous ne voudrions point nous citer nous-mème, après M. Michelet. Mais la critique de notre cher mattre M. Larroque nous en donne le droit, puisque les coups qu^il dirige contre l'école historique nous atteignent quelque peu. S'il est une religion qui s'adresse à l'âme, à la pensée encore plus^qu'à l'imagination et aux sens, c'est le christianisme. Nul n'a jamais été tenté de ne voir dans cette théologie qu'yne fiction de poètes ou d'artistes. Aussi est-ce surtout à elle que convient la méthode critique de notre temps. Dans VHûtoire de f école d' Alexandrie ^ à propos de la restauration du polythéisme, nous disions : « La théologie chrétienne était tout à la fois à la hauteur des plus grands esprits et à la portée des plus simples. Tout ce que Tidéalisme platonicien avait conçu de plus élevé et de plus profond sur Dieu et sur ses diverses hypostases, se retrouvait dans le dogme de là Trinité, mais sous une forme populaire et vivante en quelque sorte. Les principes abstraits de la philosophie y étaient devenus des personnes, personnes divines, il est vrai, mais accessibles, malgré leur perfection, à la nature humaine dont elles étaient l'idéal... Le Père, le Fils, le Saint-Esprit, sont des puissances que l'homme peut comprendre, aimer et prier, puisqu'il leur reconnaît le caractère de la personnalité. Entre la nature divine et la nature humaine, il n'y a que la différence du parfait et de l'imparfait. Le ciel chrétien se réfléchit dans la conscience comme dans un miroir fidèle ; la Trinité a son image dans la nature humaine ; la théologie n'est qu'une psychologie transcendante (1). > Et sur le mystère de l'Incarnation : c Le christianisme ne se contente point d'assimiler l'homme à Dieu; il confond les deux natures dans le mystère ineffable de

(1) Hûtotra criUquo de Vécole d'Alexandrie, t. Il, p. 185, 186, 187.

ISa niTBODUGTiœi.

Tincarnation. La natara dime ne se reflàle paa aeulenaDt dans TÂme da rhomme ; alla se fait chair. Les hommes l*ont vu vivra, souffrir^ mourir, ressusciter sous forme humaine, sous la sublima figure de Jésus de Nasarelh... La ChrisI n'est pas une puissanoe quelconque de la hiérarchie divine, comme le voulaient les Gnostiques , c'est le Fils unique de Dieu, le Verbe divin lui-méma incarné; c'est l'image vivante et visible de ce monde intelligible que la philosophie plaçait si haut et si loin des regards vulgaires. Dans sa personne, dans sa parole, dans sa vie, dans sa mort, l'humanité a le spectacle de toutes les beautés et de toutes les vertus du cieU y

Depuis que ces pages ont vu le jour, il s'est passé bien des choses dans notre pays qui sont de nature à aigrir Time du phi* losophe et à l'irriter contre les ennemis de la libre pensée. L'e»prit de notre critique u'a'pas changé. Eussions-nous encore à nous expliquer sur la théologie chrétienne, nous' en parlerions avec le même respect et la même sympathie. Et, en cela, nous ne nous croirions coupable d'aucune défaillance, bien convaincu que cet esprit est l'esprit même du siècle, sinon du moment actuel. Si la réaction religieuse qui s'est associée à la réaction politique, après 18i8, a rouvert l'arène aui passions contraires, et si l'esprit de de Maistre a réveillé l'esprit de Voltaire, il ne fiiul voir là qu'un incident, un épisode passager, qui n'est pas même un temps d'arrêt pour le véritable travail de la critique nouvelle. Com* prendre et juger ce passé que le siècle précédent avait pour mission de poursuivre et de détruire, telle a été, telle est, teHe sera l'œuvre du nôtre. Mous croyons fermement que notre ma* nière de comprendre et de juger une religion est la méthode de notre temps, qu'elle est la méthode des forte, comme des faibles, des esprits honnêtes, comme des habiles. Quand de libres penseurs, tels que Pierre Leroux, Jean Reynaud, Renouvier, Edgar Quinet, Renan, Alfred Haury, Litlré lui-même se livrent à des recherches de cette nature, ils n'ont pas une autre critique. Ce qu'il y a de vertu morale et de portée métaphysique au fond des symboles et des mystères, tel est surtout l'objet de leur examen. Ainsi doit se faire la critique religieuse ; et pourvu qu'elle ne

pousse pas Tengouement jusqu'à l'illusion, et qu'elle s'en explique clairement tout d'abord avec le lecteur, on ne peut l'accuser de trahir la vérité, parce qu'elle fait la part du symbole et la part de ridée dans une œuvre qui est essentiellement une synthèse de l'imagination et de l'intelligence.

Page 1