‹ La religionChapitre 10 sur 20 · IlfTIIODUGTIOlf · texte numérisé non relu

IlfTIIODUGTIOlf

en tout cette vue claire et juste, ce sentiment intime de la réalité que peuvent donner la lecture et la méditation des Évangiles ; si son histoire répond exactement à l'impression de tout lecteur éclairé et vraiment libre de ces récits mêlés de traditions et de légendes?

Une lecture impartiale de ce livre ne laisse pas de doute sur rintuition historique et la haute portée philosophique de* l'auteur. Il a vu les lieux; il a compris le peuple, le temps, l'idée et la personne de Jésus infiniment mieux qu'il n'est possible à la théologie et à la foi orthodoxe de le faire. Les remarques justes, les vues fécondes, les explications vraies ou vraisemblables abondent dans cet ouvrage. Mais ce que M. Renan a le mieux vu, c'est la haute personnalité, l'âme vraiment supérieure de Jésus. On avait déjà dit avant lui que le sentiment, dans le texte évangélique, est plus nouveau que la doctrine. La doctrine, en effet, n'est guère autre chose que la loi, telle que la comprend l'esprit prophétique. La àoctriae évangélique n'est que cette loi elle-même, ayant pour interprèle la conscience même de Jésus. Mais qui a mis cette vérité en lumière comme M. Renan? Où trouver des phrases comme celles-ci : e Jésus ne faisait à ses disciples aucun raisonnement*, il n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses opinions, il se prêchait lui-même, i^ — a La persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara^ de son esprit d'une manière absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. ^ — c II est probable que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation d'un fils avec son père. Là est son grand acte d'originalité. Dieu conçu immédiatement comme Père, voilà toute la théologie de Jésus. >

Maintenant ce livre ne laisse-t-il rien à désirer comme exacte représentation de la réalité ? Quand on veut faire une histoire» là où manquent les éléments pour une véritable composition historique, on est forcé de demander trop à l'hypothèse pour que l'œuvre ne prenne ça et là un air de roman. Et puis encore faut-il que l'hypothèse soit toujours vraisemblable, c'est-à-dire en parfait accord avec l'idée générale que les textes nous permettent de nous faire de la réalité. Que cet esprit si fin et si délicat n'ait pas tou-

DEUXIÈME ÊPOQU& -*- GBITIQDE BELIGISUSE. 91

jours rencontré juste li où il g^agit de deviner'; que, dans ce sentimeQt délicat des beautés esthétiques qui le caractérise, il ait quelque peu changé le prophète inspiré en sage moraliste; qu'enfin la douce et pure figure de Jésus n'ait pas eu^ dans sa sinoplicité touchante et parfois sublime, cette transcendante idéalité que lui attribue H. Renan ; telle ^emblerait être plutôt l'impression que nous laissent les synoptiques sur un point aussi difficile à saisir. H. Renan n'a*t-il pas fait entrer un peu trop le mystique évangile saint Jean dans sa représentation de la vérité historique? Pour nous, s'il nous était permis d'avoir un sentiment à ce sujet, nous trouverions son Jésus un peu trop détaché du peuple dont il avait reçu le sang et. la tradition. Le luir incomparable qui s'est appelé de ce nom n'a pas dû perdre à ce point sa sature juive, à quelque hauteur que son flme .et son esprit se soient élevés. Et, après lui avoir attribué une sagesse surhumaine, un sens de l'idéal qui en fait une nature à part au milieu des siens, n'y a-t-il pas une contradiction singulière à lui prêter des tendresses et des faiblesses qui s'accordent mal avec cette nature vraiment surnaturelle? Où le théologien voit un Dieu, l'historien et le philosophe ne voient qu'un homme. Mais quel est cet homme? Est-ce un délicieux moraliste? est-ce un réformateur révolution* Dâire? est-ce un sage stoïcien, absolument au-dessus des joies et des souffrances delà commune humanité? Rien de tout cela, C'est, à notre sens du moins, le prophète inspiré, le candide voyant d'Israël, le fils bien-aimé de son Père céleste, a qui l'inspiration divine ne fait point illusion sur son humaine nature ; qui n'a pu passer sans effort, sans angoisses, sans désespoir, de la .phase douce et tranquille de sa mission de Messie à la phase critique et tragique de sa pognon, lorsqu'à son arrivée et pendant sou séjour à Jérusalem, il vit de près les difficultés et les dangers d'une entreprise que sa foi, cette foi qui soulève les montagnes^ lui avait fait concevoir comme facile et triomphante sur les bords du lac de Tibériade. Quel est le rêve de ce pauvre Juif, aussi simple dans sa foi que supérieur par son sentiment, tout plein de l'esprit prophétique, tout agité par l'attente universelle d'un peuple au comble de ses misères? L'œuvre d'un Messie. Par la seule force du Dieu qui n'a

jamais définitivement abandonné ceux qui ont espéré en lui, il relèvera ce peuple au-dessus de toutes les nations de la terre, après s*ètre fait reconnaître et proclamer le vrai Messie, roi des Juifs. C'est en attendant le moment de la délivrance qu'il enseigne partout, non une doctrine nouvelle, mais Yesprit dans lequel il faut désormais entendre la loi pour être digne d'entrer dans ce royaume de Dieu, qui est la terre elle-même transfigurée après le jugement de Dieu. Quoi de plus naturel alors, de plus réel^ si l'on peut appliquer ce mot à une histoire de cette espèce, que les défaillances du jardin des Olives, que l'exclamation suprême de la croix, arrachée par Thorreur d'une situation imprévue, à laquelle son âme n'était point préparée. Ce sont les plus fidèles historiens delà réalité, les évangélistes Mathieu et Marc, qui nous l'ont redit. Au jardin des Olives, il s'écrie : Mon âme est triste jusqu^à la mort; sur la croix, il jette sa dernière parole, sinon son dernier cri : Mon DieUy mon Dieu, pourquoi m^ca-tu abandonné? Et il meurt, laissant l'historien sur ce mot de désespoir, qui est le grand trait de lumière de toute cette biographie, tandis que le Jésus des deux autres évangélistes n'a pas l'air de perdre un instant, ni au jardin des Olives, ni sur la croix, la tranquille assurance de son triomphe, soit sur cette terre même, soit au ciel. Saint Luc lui fait promettre aux deux larrons d'entrer au paradis avec lui ; et, après le cri de désespoir, lui met dans la bouche une dernière parole de filiale résignation: Père^je remets mon esprit en tesmains^ formule empruntée à un psaume. Saint Jean lui fait dire, avant de mourir, que tout est accompli^ selon la parole des saintes Écritures. Où est le Jésus historique? M. Renan n'hésiterait pas à nous répondre, avec Strauss^ avec tous les maîtres de la critique, qu'il est dans saint Mathieu et dans saint Marc. Pourquoi ne s'est-il pas appliqué à saisir et à dégager cette image du Christ, la seule pure, la seule vraie dans sa forte simplicité? £cce Aomo, voilà l'homme! Ni sage à la manière socratique, ni sage à la manière stoîque» ni docteur i la manière judaïque^ bien qu'il ne soit pas étranger à cette espèce de sagesse, ni simple à la manière des inspirés vulgaires et superstitieux ; c'est le dernier, le plus grand des voyants d'Israël, qui a vécu, qui est mort pour un idéal de mission mes-

sianique supérieur anx rêves populaires, mais n'ayant rien de transcendant, bien qu'il soit devenu plus tard, sous l'inspiration de la sagesse grecque, l'idéal du spiritualisme et du mysticisme chrétien.

C'est là le sens des réserves faites par des critiques éminenls qui n'en admirent et n'en apprécient pas moins l'œuvre de M. Renan. Nul n'a montré avec plus de force et de vérité que M. Scherer comment on ne peut rien comprendre à la mission du Christ, si l'on ne commence par la rattacher à la tradition messianique. « On peut dire que la vie de Jésus, à l'heure qu'il est, le caractère de son œuvre, le but de sa mission sont loin d'être généralement compris. L'orthodoxie, il est vrai, se représente les choses d'une manière assez simple. Jésus est venu sauver les hommes, et, à cet effet, enseigner une théologie, fonder une Eglise, établir des sacrements ; en s'aiBliant à la société chrétienne, en participant à ses rites, en recevant ses doctrines, le pécheuç obtient le pardon de ses fautes et peut espérer, après sa mort, d'entrer au séjour du bonheur éternel. Tout cela est simple assurément, mais de tout cela il ne se trouve pas un mot dans l'histoire. Jésus n'a enseigné aucun dogme et n'a institué aucun rite. L'hypolhèse orthodoxe n'explique pas les faits, elle n'en tient pas même compte, elle est un ronaan.

> L'interprétation rationaliste, qui voit en Jésus un sage, un philanthrope, une espèce de Socrate oriental, qui réduit ses discours à quelques maximes de morale sublime et célèbre sa mort comme le martyre de la vertu persécutée, cette interprétation n'est pas en dehors des faits, comme la précédente, mais elle est insuffisante. Jésus n'est pas plus un philosophe que le fondateur d'une religion nouvelle; non, Jésus est le Messie. •L'accomplissement de la prophétie messianique, voilà la clef de la vie de Jésus. L'Église et la philosophie peuvent être embarrassées de cette notion hébraïque ; elles peuvent s'accorder pour la passer sous silence ; il n'en reste pas moins vrai que l'idée du Messie est le centre des faits évangéliques, et, si j'ose m'exprimer ainsi, la raison d'être historique de Jésus. La preuve, au besoin, en ^rait dans ce nom de Christ, qui s'est inséparablement attaché à

9& IWTRODOCTION.

son nom propre : Chrûty on le sait, est la traduction grecque de Messie (1). 3

Et quelle est la conclusion de l'œuvre messianique, telle que nous la révèlent saint Mathieu et saint Marc? M. Scherer va nous la résumer avec bien plus de force et de netteté que M. Renan, toujours un peu flottant entre le Jésus de Thistoire et le Jésus de l'orthodoxie chrétienne. « La distinction du temporel et du spirituel est complètement étrangère au génie des Hébreux. Ce sont des catégories créées par l'esprit moderne et occidental et que nous ne saurions transporter dans l'antiquité, spécialement dans le monde sémitique, sans un anachronisme. La cosmologie religieuse du juif diffère complètement de celle du chrétien. Elle a ceci de particulier qu'elle place Dieu et les anges au ciel, le séjour des morts dans les profondeurs de la terre, et les destinées entières de notre race sur la surface du globe. Le judaïsme ignore ces vagues régions supérieures que le christianisme ouvre aux âmes des morts et au bonheur des rachetés. Les morts ressusciteront, mais pour vivre de nouveau ici-bas. Les justes jouiront d'une félicité éternelle, mais cette félicité consistera dans la prospérité et la grandeur nationales. Le Messie sera un roi, mais un roi au sens propre du mot, pieux comme David, riche et pacifique comme Salomon. Cette époque de gloire et de bonheur pouvait être conçue d'une manière plus religieuse par les uns, plus extérieure et plus grossière par les autres; tel aspirait à une époque où le culte du vrai Dieu s'établirait chez toutes les nations, tandis que tel autre rêvait une vie de repos à l'ombre de sa vigne et de son figuier; mais pour tous, Jérusalem devait former le centre du monde, le soi sacré de la Palestine devait être le siège de la royauté messianique.

)) Quand Jésus s'est proclamé le Messie, c'est donc ainsi qu'il a dû entendre les choses ; c'est ainsi qu'il les a entendues en effet. Né au sein du peuple juif, il en a partagé les croyances ; nourri des prophètes, il les a compris selon leur sens évident. II n'est pas un aeul de set discours qui nous fasse supposer que Jésus

(1) Mélangti d*hisUAr9 religieuse. La vie de JésuSy p. 99 et suiv.

DEDXIÈliE ÉPOQ0B. -^ CRITIQUB BELIGIBDSB. 95

eût donné aux espérances messianiques une valeur et une portée inusitées. Il s'est attaché à ce qu'elles ont de plus profond, de plu« élevé, de plus religieux ; le règne qu'il a prétendu établir devait être essentiellement un règne de justice, de piété et d'amour; mais ce règne n'en devait pas moins être celui d'un monarque envoyé par Dieu pour dominer sur le peuple choisi et sur les païens con* vcrtis (1). >

Ce point capital ne pouvait échapper à M. Renan. Aussi M. Scherer trouve-t-il, non pas qu'il l'a oknis, mais qu'il n'en a pas tiré tout le parti qu'il devait en tirer pour recomposer la figure de Jésus, avec les traits épars que lui a fournis la tradition évangélique. S'il se fût plus constamment souvenu, en effet, de la mission messiatijque, il eût vu, à travers la légende évangélique, ttn Jésus plus simple, plus juif, moins idéal, moins transcendant, tranchons le mot, moins divin, quoique plus fidèle aux traditions • religieuses de son pays. Du moment que Jésus apparaît comme le Messie, tel que les prophètes Pont annoncé, on n'est plus tenté d'en fliire ni un délicieux moraliste, comme l'a représenté M. Re-* nan, ni un réformateur révolutionnaire que la démocratie et le socialisme puissent saluer comme leur chef et leur plus sublime martyr. Jésus n'est plus que le missionnaire d'une idée essentiellement hébraïque, qui est tout fr la fois religieuse, morale, sociale, politique, ou plutôt qui n'est rien de tout cela d'une manière nette et définie, parce que, dans la loi, dans la pensée et dans la vie du peuple juif, tout cela ne fait qu'un. Jésus a vécu avec la conscience de cette mission, avec une foi naïve et profonde à sa glorieuse issue. S'il a douté, s'il a fléchi un instant, c'est aux derniers Jours, i la dernière heure de sa vie, quand l'affreuse réalité l'a tout à coup accablé. De là la marche, simple, ferme, droite du jeune maître Ters une fin qui a dû être pour lui le plus imprévu des martyres. Aussi est-ce avec toute raison, selon nous, que H. Scherer demande si notre historien a n'a pas un peu plié les textes, s'il n'a pas un peu outré les contrastes, s'il n'a pas tour à tour trop amolli ou trop forcé l'image du Maître ; si, par exemple,

(1) Mélanges «TAitMlra rmgim». La trieéôJéna, p. 104, 106.

entre le charmant docteur du début et le géant colossal du dénoûroent, entre le Jésus si serein et si délicieux des premiers jours et le thaumaturge de la fin, dominé par les exigences de son rôle, emporté, fanatique; — si, dis-je, entre ces deux personnages, il n'y a pas une contradiction que toute l'opposition des habitants de Jérusalem ne parvient pas à expliquer (1)? »

C'est aussi l'opinion de M. Huet, qui trouve également que M. Henan a poussé jusqu'à une délicatesse raffinée le sentiment de la personnalité de Jésus. Il craint qu'à force de l'élever audessus du type national et d'en faire une figure à part, d'une idéalité transcendante et incomparable, il n'en ait fait un peu un être de raison; il s'efforce donc, par une réaction que nous trouvons légitime, de ramener le Christ à la réalité historique dont Mathieu et Marc nous ont laissé la juste impression. Il pense avec nous que Jésus a vécu et a dû mourir dans la foi absolue en un dénouement miraculeux de sa mission. € On ne voit, dans toutes ces paroles de Jésus, rien qui fasse allusion à sa mort prochaine, rien qui empêche de croire qu'il porta jusqu'à la croix une dernière espérance de délivrance et de victoire. Là enfin se termine, dans la sombre nuit de l'âme la plus grande, le drame messianique. Cloué au bois d'infamie, seul, sans consolation, sans un regard ami, trahi, renié par les siens, insulté par ses ennemis qui le provoquent, qui lui jettent à la face le néant de ses espérances, son orgueilleuse et vaine confiance en Dieu, succombant sous la douleur et l'outrage, le grand Libérateur laisse échapper le cri tragique qui remuera à jamais tous les cœurs : mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? cri plus poignant que le désespoir de la vertu antique dans la bouche de Brutus, mourant pour la république aristocratique de Rome! Pour trouver un trait de comparaison, il faut arriver à notre Jeanne Darc. Elle aussi, la sainte éternelle du patriotisme, torturée, épuisée, elle a, devant l'appareil des supplices, son heure d'abandon et d'abdication : de tout son martyre, c'est ce qui fait jaillir du cœur les larmes les plus amères. Du moins la foi revint à Jeanne avant le bûcher,

(1) Mélangss d'histoire reUgiewe. La vis de Jésus, p. 130.

tandis que, sur son gibet, aucun rayon d'espoir ne devait consoler Tagonie de Jésus. Selon la forte» l'étonnante parole de Bossuet^ c le Juste est livré à ses ennemis, et il meurt abandonné de Dieu et des hommes » . Sublime et incomparable grandeur d'une vertu qui ne recueille d'autre prix sur la terre que sa propre perfection (1) 1 >

Yoilà notre Jésus. Seulement, devant cette vie et celte mort, devant cette personne, humaine et non divine pour nous, nous ne voudrions voir apparaître aucune figure, ni ancienne ni moderne, avec laquelle on risque toujours d'obscurcir plutôt que d'éclairer une telle réalité. Brutus et la vertu antique n'ont rien de commun avec le drame de la croix. Le rapprochement avec Jeanne Darc elle-même, âme sublime dans un corps de paysanne, peut égarer le sens historique à l'endroit de la vraie personnalité de Jésus, si profonde et si haute, dans sa douceur et sa simplicité. Et enfin, pourquoi terminer cette page éloquente et vraiment belle par une pensée stoïcienne qui ne peut recevoir ici son application, puisqu'on suppose Jésus mourant dans un désespoir qui ne permet guère ce recueillement d'une âme philosophique?

M. Huet nous semble encore dans la vérité de l'histoire, quand il fait descendre Jésus des hauteurs un peu idéales d'une sagesse transcendante dans les réalités de la vie sociale et politique que le judaïsme n'a jamais séparées des vertus de la vie spirituelle et religieuse, c Jésus a pris le rôle messianique tout entier, tel que la grande tradition messianique le lui livrait ; il n'en a rien répudié, je le maintiens à son honneur. Tout retranchement l'eût diminué. Jésus voulut une révolution à la fois morale, religieuse, sociale et politique, ses actes le prouvent plus clairement encore que ses paroles. Jésus ne fut point étroitement juif, mais il fut patriote, et il ne devait point se détacher d'une des nationalités les plus nobles de l'ancien monde. Jésus ne fut point un ambitieux valgaire, mais il poursuivit le triomphe de la justice, du règne de Dieu sur la terre comme au ciel, et pour le triomphe de la justice, il compta sur le secours de Dieu et du peuple. En quoi ces espé-

(1) La Hévoltuion r^igmae au xix" tiècldj p. 138 et 139.

VACIIXROT. 7

Tances, ces résolutions étaient-elles indignes do grand cœnr de Jésus? On est surpris de voir les critiques de TubingUe et de Strasbourg, plus timides ici que certains orthodoxes^ témoigner une répugnance extraordinaire à prêter au Christ tonte vue d'amélioration temporelle et sociale. Strauss lui-même dépose son audace et prend comme les autres la craintive allure d'un séminariste. ^Assurément ce n'est pas l'éyidence des textes qui commande leur opinion; ils ne l'appuient guère.que sur des raisonnements semi-orthodoxes, et sur des emprunts, contradictoires de

leur part, au quatrième évangile Le Jésus de l'histoire est

le Messie des prophètes, le Messie juif, la fleur et la gloire de cette puissante nation initiatrice. L'opinion contraire est sortie du fameux passage de Jean, qu'elle ne cesse d'invoquer : « Mon royaume n'est pas de ce monde (1). »

Cette thèse nous paraît vraie, au fond ; c'est bien le Jésus de saint Mathieu et de saint Marc, le Jésus resté juif, malgré toute la hauteur morale dont il domine le monde où il vit. Et pourtant, dussions -nous encourir le reproche de timidité que M. Huet adresse aux maîtres de la critique allemande et française, nous n'oserions point aller avec lui jusqu'au langage tout moderne qu'il applique résolument à Jésus. Il nous répugne de donner au jeune maître de Judée les noms de démocrate, de socialiste, même de patriote, tout autant que de l'appeler le sage, le charmant docteur, le délicieux moraliste^ ainsi que Ta fait M. Renan dans un esprit un peu différent. Nous ne pouvons oublier que nous sommes en Judée, non en Grèce ou à Rome, et moins encore dans les écoles de philosophie et de politique moderne. Or, pour les juifs, la loi religieuse était tout : loi morale, loi sociale, loi politique. Justice, charité, pureté, tout était compris dans la religion; le juste, le sage, le patriote même, c'est le pieux et le saint. En Orient, et particulièrement chez ce peuple, le sentiment religieux est le principe et la substance de toute vertu, de toute affection, de toute passion, comme de toute pensée, a Cherchez le royaume du ciel, a dit le Christ, et le reste vous sera donné -comme par

(1) La MwÀuUon réUgimm au xn* 9ièci$, p. 92, 98» 94.

DEUUÈME ÉPOQUE. — GBITIQUE REUGIEUSB. 09

surcroît, i Mal n'a été plus fidèle à cette maxime qae Jésus, dans sa vie et dans sa doctrine. Il n'a jamais cherché que Dieu pour lui* même, il n'a jamais enseigné que Dieu pour les autres; non par indifférence des choses du monde, mais parce qu'il sentait mieuxque personne que l'amour de Dieu ferait aimer et pratiquer toutes ces choses que nous appelons la justice, Tégalilé, la charité, la pureté morale, le patriotisme. On ne voit pas que Jésus se soit soucié, soit de l'équitable distribution des biens terrestres, soit de la juste répartition des charges publiques, soit de la nécessité de réchauffer l'ardeur patriotique des Juifs de son temps que la réalité actuelle était bien faite pour décourager. Chaque fois qu'il est amené à s'expliquer sur la réalité de la vie extérieure, on le voit pratiquer lui-même et recommander à ses disciples, non pas l'indifférence, mais i*abandon de la vie matérielle, soit à la Providence divine, soit à la charité sociale. L'Orient véritable, l'Orient des prophètes et des ascètes, n'a jamais eu le moindre soupçon de cette science qui est devenue la science par excellence des nations modernes de l'Occident, et qu'on nomme l'économie politique. Pour Jésus, comme pour tous les sages et les saints de son espèce, la vie spirituelle et religieuse est le tout de l'humaine destinée ; le reste est sans prix, bien qu'ayant sa nécessité.

Un autre écrivain de nos jours, un de nos critiques les plus fermes et les plus savants. H, Havet, a fait également ses réserves sur la Vie de Jésus. Celui-ci est du petit nombre des esprits de notre époque qui ont conservé les habitudes de la pensée française, en j joignant toutes les ressources de la science contemporaine. Il a suffi d'un travail inséré dans la Revue des deux mondes y sur la Vie de Jésus de M. Renan, pour placer l'auteur tout de suite au premier rang de la critique religieuse. Tout en insistant avec de justes éloges sur les mérites ingénieux et solides du livre attaqué avec tant de passion, M. Havet ne néglige aucune occasion de fixer des points laissés dans l'indécision par le charmant écrivain, et de percer des nuages que la poétique imagination du savant aimait à laisser planer sur toute son œuvre, dans une espèce de ciel mystérieux où il semble que le croyantet le critique pourraient se donner rendez- vous. Avec M. Havet, rien d'obscur ni de réservé; tout

iOO INTRODUCTION.

prend dans sa pensée et sous sa plume la forme de la vérité historique ou pbtiosophique, dans sa rigoureuse simplicité. Quand la réalité est asseï apparente, dans ces temps d^obscurité légendaire, pour qu'il puisse la voir, la saisir et l'établir avec les documents dont la science est en possession, il exprime son intuition avec une netteté et une fermeté qui ne laissent rien à désirer. Si elle refuse de se montrer au regard vif et perçant de sa critique, il la laisse à l'état de problème, et ne cherche point, comme H. Renan, à remplir le vide par une sorte de mystère plus philosophique que celui de la légende, mais dont les croyants peuvent toujours tirer avantage contre la science et la philosophie. C'est ainsi qu'il enlève à l'école théologique un texte à beaucoup de difficultés et d'objections, en montrant combien l'obscurité historique se prête à la légende, dans les premiers jours du christianisme, et .'comment le Christ a dû gagner à cette obscurité l'auréole de sainteté et de sagesse incomparables qui a permis de l'élever à la hauteur vraiment divine de l'Idéal. Faire du Christ un sage hors de proportion avec tout ce que l'histoire pourrait lui comparer, n'est-ce pas en quelque façon remplacer un miracle par un autre? Il est bien plus simple et plus scientifique d^en fester à l'idée incomplète et obscure de ces grands personnages plus légendaires qu'historiques, telle que nous l'ont laissée les documents les plus sûrs, au lieu d'essayer cette opération si délicate et toujours dangereuse qui consiste à refaire la réalité de toutes pièces avec des élécnents aussi peu complets.

Mais l'œuvre vraiment originale où s'est tout récemment déployée la science exacte et précise de notre critique, c'est une série d'études publiées dans la Revue moderne^ sous le titre: le Christianisme et ses origines. Bien que ce travail ne soit pas encore achevé, on peut en apprécier le mérite et l'importance par ce qui a déjà paru. Nul n'était mieux préparé que Tauteur à la solution de ce problème historique, en ce qui concerne les origines grecques de la religion qui a succédé au polythéisme; nul ne pouvait mettre au service d'une aussi intéressante thèse une éruditipn classique plus sûre et plus étendue. Cette thèse, sans être absolument nouvelle dans riiistoire de la critique religieuse, a pourtant quelque

DEUIIÈIIB ÉPOQUE. — CRITIQUE BBUGIEUSE. 101

chose de hardi et de singalièr qui lui donne l'air d'un paradoxe pour quiconque n'a pas lu les preuves à l'appui. Qu'il ; ait, dans cette grande synthèse qui se nomme le dogme chrétien, de nombreux et importants éléments empruntés A la philosophie grecque, et particulièrement à la philosophie platonicienne, c'est ce qui avait été souvent reconnu et démontré avant H. Havet.. Hais la critique, même la plus radicale, n'allait guère jusqu'à chercher dans rhellénisme les principales origines de cette religion dont on s'était accordé jusqu'ici à cansidérer le judaïsme comme la source véritable et unique.

Ecoutons M. Havet: < Au premier aspect, il semble que les origines historiques du christianisme sont toutes juives. Jésus est un juif et vit au milieu des juifs. Paul est un juif: le livre saint des juifs est aussi celui des chrétiens. Le mot même de Christ n'est que la traduction d'un mot juif qui n'a pas d'équivalent dans les langues grecque et latine. La Pàque est le nom d'une fête juive; le repos du septième jour est une pratique juive. Cependant, on est tout d'abord averti par d'autres faits de se défier de cette apparence. Jérusalem n'a jamais été, même un seul instant, une ville chrétienne; un Père de l'Église (c'est Justin), au second siècle de notre ère, remarquait que c'était parmi les juifs qu'on trouvait le moins de chrétiens. C'est dans Antioche que le nom des chrétiens a pris naissance. Ce que les chrétiens appellent le Nouveau Testament ne se compose que de livres grecs. C'est à des Grecs que sont écrites les lettres de Paul ; c'est dans l'Asie grecque que s'élèvent les sept églises auxquelles l'Apocalypse est adressée. Rome est demeurée la capitale du christianisme ; Carthage, Lyon, Alexandrie, Constantinople en ont été les grands siégea. Tous les dogmes chrétiens ont été formulés en grec dans des conciles grecs. Ces mots mêmes de-dogmes, de mystères^ les symboles, lesi catéchismes; les noms de prêtre, à*évéque, de diacre, de moine^ la théologie elle-même, tout est grec. En un mot, c'est le monde grec qui est devenu le monde chrétien. C'est donc tout d'abord dans le monde grec qu'il faut étudier les origines du christianisme ; et, de là, le plan de ce travail, qui se divisera en trois parties : premièrement, l'histoire des idées mo-

40) niTRODUcnoR.

raies et religieuses, parmi les Grecs et les Romains, en dehors de tonte action des juifs ; secondement, Thistoire intérieure de la rengion des juifs eux-mêmes; troisièmement, l'histoire du grand mouvement, appelé Tavénement du christianisme, qui a fait en apparence d*une secte juive l'Église de tous les peuples civilisés, n est juste que les juifs aient eu cet honneur, car alors il est sorti d'eux une vertu qui a remué le monde. S'ils n'ont pas fait le christianisme, ils ont fait la révolution chrétienne. Mais ce n'est pas la foi et la sagesse grecques qui se sont absorbées dans le judaïsme à cette époque; c'est réellement le judaïsme lui-même qui s'absorbait, en changeant de nom et d'esprit fout ensemble, dans les croyances communes du genre humain (1). »

Les croyances communes du genre humain ! On trouvera peutêtre le mot un peu fort, si l'on songe que la sagesse chrétienne s'est définie elle«méme la folie de la croix. Il n'en est pas moins vrai que cette folle n'est point un trait de lumière tombé tout à coup d'en haut pour éclairer d'épaisses et universelles ténèbres; elle a son origine et sa tradition dans la sagesse antique, et particulièrement dans cette portion de la sagesse antique qu'on nomme la philosophie et la morale platoniciennes. (7est ce que H. Havet a rendu évident en citant les poètes, les moralistes, les philosophes de l'antiquité grecque, depuis Homère jusqu'à Platon et Aristote. Bien qu'il n'ait pas encore achevé la première partie de cette vaste tâche qu'il s'est tracée, il n'est plus permis, après ses savantes recherches, de contester les liens étroits qui rattachent le christianisme à l'hellénisme, et en font, au lieu d'un accident extraordinaire et merveilleux, la conséquence naturelle du développement de la grande tradition spîritualiste de l'humanité. Après un exposé trèsintéressant, ft ce point de vue, de la doctrine de Platon, M. Havet formule ainsi les conclusions de son analyse: « Résumons maintenant ses doctrines; nous y trouverons la philosoplîie chrétienne tout entière, et déjà même, sur bien des points, la loi chrétienne. En morale, l'exaltation de Tâme et le mépris des sens; le détache-

(1) A»oiMmod0ffM,jum, juillet, aoiU, octobre, 1867, 1» ptrae : ITHcmèM à JPfaton, p. 1 et suiv.

DEUXdUIE ÉPOQUB. — CRmQUE RELIGIEUSE. 103

ment de la terre et de l'existence même; l'opposition des choses spiritaelles et des choses sensibles; la contemplation et la solitude; la sainte folie de la sagesse; l'imitation de la Divinité. Puis la condamnation du suicide, celle du théâtre, celle des amours contre nature (l'auteur eût pu même ajouter le mépris des amours selon la nature et de toutes les affections sensibles) ; la pureté, rhumilité, la défense de rendre le mal pour le mal. On n'y trouve pas assez la charité, je ne dis pas au sens théologique, où ce mot signifie l'amour de Dieu, mais au sens vulgaire, où il exprime un tendre respect de l'homme pour ses semblables, et en particulier pour les plus humbles et les moins heureux. En théologie, un Dieu suprême ou plutftt unique, ineffable, tout spirituel, en qui le bien et le beau ont leur essence ; une foi raisonnée à la Providence, l'aversion de l'impiété, le dédain des imaginations théologiques populaires et en même temps l'appel à une révélation d'en haut; le dogme de l'immortalité de l'âme, et, à sa suite, les idées d'un jagement après la mort qui assigne aux âmes le ciel ou l'enfer, un enfer dont les peines sont étemelles ; la doctrine d'une expiation originelle et celle des démons. (En cherchant bien, il ne serait pas difficile de retrouver quelque chose qui ressemble au dogme de la prédestination.)

« Enfin, Platon a conçu une cité fondée sur l'esprit et sur l'idée, en d'autres termes, une Église; un clergé sans famille, chargé à la fois de la conduite des âmes et de la direction des grands intérêts. 11 a cherché à ramener â l'unité cette religion grecque, en apparence si diverse et si libre; et cette unité, il l'a trouvée dans l'autorité suprême d'une voix sacrée; il contient rigoureusement, sous la loi du dogme, la liberté de l'art et tous les mouvements de l'esprit humain; il punit de mort la révolte de la pensée^ il veut une justice qui procède de ces deux idées, la conversion et la damnation; il établit dans la cité des tribunaux d'inquisition, et, dans le for intérieur^ un tribunal de pénitence (1).

» Tout ^ela, c'est le christianisme, ou du moins tout cela le contient en grande partie. Augustin, celui des Itères qui semble

(i)inmm mod^mê.

le plus fait pour comprendre toute la vertu de ces doctrines, Trappe de l'affinité des pensées de Platon avec les siennes propres, s'est représenté un des auditeurs du philosophe athénien qui, au moment même où il reçoit de lui cet enseignement sublime, se demande si jamais il pourra arriver que de pareilles idées se répandent parmi les peuples et deviennent la foi de tous, et se persuade qu'un tel miracle ne pourra être opéré que par un Dieu (1) . ))

M. Havet ne nie pas qu'il y ait dans le christianisme des idées et des sentiments qui dénotent une autre origine. Il ne lui échappe point que la morale grecque tout entière, y compris la morale de Platon lui-même, est la morale des forts, tandis que l'Évangile est aussi et surtout la morale des faibles, par la double vertu de' la charité qui s'attache à la faiblesse et à la misère humaine, et de la grâce, cette force étrangère et surnaturelle qui remplace le ressort intérieur que toutes les écoles de morale grecque s'appliquent à tendre et à soutenir. Il n'en reste pas moins dans le vrai, quand il dit que toutes ces idées de Platon se retrouvent plus ou moins transformées dans le christianisme, et qu'on ne peut leur attribuer une autre origine, c Non-seulement la prédication chrétienne a trouvé ces doctrines déjà en possession des esprits par les livres de Platon et de ses disciples ; il faut ajouter que c'est là seulement qu'elle les a trouvées et qu'elle n'aurait pu les prendre ailleurs. Car si on les cherche dans la Bible (hébraïque), la prétendue source de la morale chrélienne, on ven*a qu'elles n'y sont pas pour la plupart. Les livres hébreux ignorent absolument un point sans lequel il n'y a plus de christianisme, la distinction de l'âme et du corps, et la morale spirituelle qui en résulte. Il ne faudrait pas qu'une philosophie hardie, qui se place résolument au-dessus de cette distinction, sût gré à l'ancien judaïsme de l'avoir dédaignée ; il est plus juste de dire qu'il n'y a pas atteint. Il n'avait pas analysé l'idée morale toute pure et ne s'était pas non plus passionné pour elle. Il n'a connu ni les illusions de la philosophie platonique ni ses élévations légitimes. La Bible ne s'avise nulle

(1) Hevue moderne.

OEI3XIÈIIB ÉPOQUE. — CRITIQUE RELIGIEUSE. ^ 103

part d'opposer Tesprit à la chair, le monde invisible au inonde sensible, la conscience à la loi, la vie intérieure à celle du de« hors (!)•

» La théologie des chrétiens ne vient pas non plus de la Bible. Le monde entier, aujourd'hui monothéiste, rapporte aux Hébreux sa croyance. Je n*hésite pas à dire que cet hommage est légitime, sinon quant à l'idée, du moins quant au sentiment ; et combien est grande la part du sentiment dans les religions! Il est certain que les Juifs sont le seul peuple des temps antiques qui n'ait adoré qu'un Dieu ; qu'ils se sont donnés à ce Dieu de tout leur cœur^ de tout leur étre^ de touie leur force; qu'ils ont écrit et répandu la grande formule: € Écoute, Israël; Jéhova, notre Dieu, est unique, » dont celle de Tislamisme n'est que l'écho. Mais, tout en servant un seul Dieu, qui était leur Dieu, ils n'en croyaient pas moins qu'il y avait pour les autres peuples d'autres dieux que le leur; ils étaient donc, philosophiquement parlant, polythéistes. Leur Dieu est, du reste, aussi païen que pas un dieu de l'antiquité. Il n'est pas encore celui qu'appellent la raison et la conscience universelle; il habite à Jérusalem et ne peut être visité ailleurs; on lui sacrifie des bœufs et des moutons; on n'aurait pas même compris alors ces paroles du catéchisme: Dieu est un esprit. On est bien loin des pensées mystiques. Les légendes sacrées sont encore puériles et grossières ; ce n'est pas la Bible qui pouvait préparer les osprits à tenir les fables païennes pour suspectes ; les fables hébraïques sont moins riches, mais n'en blessent pas moins trop souvent la raison, la justice et l'humanité (2) . »

La distinction indiquée par M. Havet entre ce monothéisme de sentiment et ce polythéisme d'idée est d'une exacte vérité. Les textes qui l'établissent sont si nombreux et si formels qu'il faut la foi aveugle des croyants pour ne voir dans cette thèse incontestable qu'une invention diabolique, et toute la complaisance de certains philosophes éclectiques pour traiter de paradoxe une observation aussi simple de la critique contemporaine. De même,

(1) Revu» moderne.

{2J Itnd.

106 INTAODUCnON.

il est difScile de prendre au sérieux le prétendu spiritualisme de la théologie hébraïque; la religion de l'esprit pur est une notion étrangère au vieux judaïsme^ aussi bien que la morale de Tamour pur. Si le Dieu de la Bible est un Dieu invisible et ineffable, s'il n'a d'autre définition que celle-ci : Sum qui iunij ce serait une grave erreur d'en conclure que les Hébreux s'en faisaient l'idée de ce que Platon et toute la philosophie spiritualiste entendent par l'Esprit. La théologie hébraïque n'était point assez métaphysique pour entrer dans ces distinctions savantes du Dieu-nature, du Dieu Esprit, sur lesquelles vivent les grandes écoles de la philo* Sophie ancienne et moderqe. Si elle insiste partout et sans cesse sur l'impossibilité de donner une forme sensible et un nom à sa divinité, c'est uniquement pour l'opposer à*ces dieux étrangers et ennemis que les Juifs voyaient représenter sous des formes humaines ou animales. Leur Jéhovah est une puissance dont l'action n'est pas moins naturelle que morale; s'il lit dans les cœurs, il tonne sur le Sinaï. Et il ne faut pas dire qu'il fait agir les ministres de ses volontés, les anges, sur le monde des corps, se réservant l'action directe sur le monde des esprits et des âmes ; cette distinction des deux substances est restée aussi étrangère à la théologie qu'à la psychologie hébraïque.

Hais laissons M. Havet achever le résumé de ses conclusions : a Quant à l'immortalité de l'ftme, on ne pouvait la concevoir, puisqu^on n'avait pas même l'idée de l'ftme ; ou n'imaginait ni jugement des morts, ni paradis, ni enfer; on n'avait point de

mythologie funèbre La bonne foi avec laquelle le génie hébreu

prenait simplement la mort pour la mort doit valoir mieux au sens des philosophes négatifs de notre temps que les imaginations superstitieuses de TÉgypte. Ils devraient même la mettre au-dessus des espérances philosophiques que Cicéron trouvait si belles, et qui ne sont à leurs yeux que des illusions; si ce n'est que les Juifs ont plutôt ignoré que rejeté ces espérances, et qu'ils ont même fini par s'abandonner, à Texception des sadducéens, à un rêve beaucoup moins métaphysique, celui de la résurrection des corps (1). i

(i) Bmfuemodême*

DEUXIÈME ÉPOQUE. -^ OftlTIQUB RELIGIEUSE. 107

AjoatoM qu'en cela le christianisme est resté jaif, malgré les efforts tentés par Origène et son école pour Tentrainer dans lesvoies du spiritualisme platonicien. L'imagination populaire, en ce point comme en beaucoup d'autres, a fait la loi à la philosophie des docteurs, et l'Église a compris que Timmortalité des âmes ne suffirait point à la foi religieuse des masses.

1 Enfin, le christianisme n'a pas trouvé chez les Juifs et n'a pu leur prendre, ni son clergé, constitué à part de la famille et de fËtat pour conduire, suivant Tidée divine, les affaires humaines ; ni sa discipline et son gouvernement sévère de la pensée, puisque la pensée indépendante ou philosophique ne s'était pas même produite dans Israël; ni sa direction des consciences et le travail intérieur par lequel il leur fait faire leur salut, puisque le judaïsme n'eiigeait que ce que Paul a appelé les œuvres, c'est-à-dire l'obéissance k la loi dans les actes du dehors (1). >

Que l'Église chrétienne ait directement emprunté toutes ces choses à tel oïl tel livre de Platon, soit la République^ soit les £oi^, c'est ce qu'on ne pourrait affirmer avec certitude. Ce qui est sûr, c'est que le spiritualisme chrétien qui les a inspirées dérive en droite ligne de Platon. Il est même curieux de voir comment Ta* vénement de cette institution coïncide avec l'influence dominante de l'esprit platonicien dans le christianisme. C'est certainement ce spiritualisme mystique qui a fait concevoir Tidéal de la vie chrétienne, la chasteté absolue des sens, la communauté des intérêts et des sentiments, le renoncement au monde, qui a fait interdire aux prêtres le mariage, la propriété, toutes les joies de la vie domestique, tous les plaisirs de la vie mondaine, toutes les pas* sions de la vie politique (2).

H. Havet a-t-il véritablement démontré sa thèse des origines helléniques du christianisme? nous croyons qu'il sera difficile d'en douter, après l'avoir lu. Ce n'est point à dire qu'il ait voulu nier que le judaïsme et l'Orient aient directement engendré la nouvelle religion, ainsi qu'on l'a pensé jusqu'ici. Le christianisme a

R8UU0 moderne.

Page 1